Stig Dagerman : notre besoin de consolation est impossible à rassasier

Stig Dagerman, écrivain suédois adulé , tira les conséquences de de ce très beau texte: en 1954, âgé de 31 ans, il mit en marche le moteur de sa voiture dans son garage dont il avait prit soin de fermer hermétiquement toutes les issues et ouvertures, pouvant laisser passage à l’air ou au gaz du moteur. Il mourut ainsi en pleine jeunesse

http://chabrieres.pagesperso-orange.fr/texts/consolation.html

C’est l’esprit du plan vital, de l’enfer , qui parle ici clairement , rien que dans ce terme de “besoin de consolation”.”Esprit” (on me pardonnera j’espère cette petite provocation puisque l’Esprit ne peut se trouver que sur le “plan spirituel”) symbolisé par la chasse , celle des femmes par le “dragueur” ou celle des sensations par le “jouisseur”
qui peut être aussi un jouisseur intellectuel, à l’affût de poésies ou de livres.On comprendra peut être mieux en lisant ces lignes la “course à l’Abîme” des peuples européens vers l’anéantissement, course dans laquelle le peuple suédois ne tient pas le dernier rang:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/08/17/la-vraie-raison-du-suicide-de-leurope/

“Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. Je n’ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d’où je puisse attirer l’attention d’un dieu : on ne m’a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l’athée.”
Ce que je sais, moi qui suis aussi dépourvu de foi et veux le rester, pour de très bonnes raisons:

https://laviedelesprit.wordpress.com/la-foi-est-immorale/

c’est que si Dieu est regardé comme un dieu dont on peut attirer l’attention, la voie est ouverte vers…n’importe quoi!
Quant aux “ruses de Sioux du rationaliste”, je ne sais pas ce que c’est.
Mais ce “point fixe” sur la terre, ce point archimédien, il le trouve pourtant semble t’il:
“je suis bien certain d’une chose : le besoin de consolation que connaît l’être humain est impossible à rassasier.”
Cela ressemble à un Cogito cartésien inversé, et reste inopérant car Descartes mettait en œuvre la Pensée, le plan transcendantal: “je pense, j’existe” tandis qu’ici on en reste au “besoin de consolation” , au plan vital qui ne peut jamais se dépasser lui même, sortir de lui même. Et le plus grand danger d’erreur serait de prendre le plan spirituel pour une consolation, ce qui est déjà arrivé hélas…
“En ce qui me concerne, je traque la consolation comme le chasseur traque le gibier. Partout où je crois l’apercevoir dans la forêt, je tire. Souvent je n’atteins que le vide mais, une fois de temps en temps, une proie tombe à mes pieds. Et, comme je sais que la consolation ne dure que le temps d’un souffle de vent dans la cime d’un arbre, je me dépêche de m’emparer de ma victime.”
L’homme du plan vital, le chasseur, ne sait que prendre, poursuivre, saisir, seulement il ne peut que tuer , détruire ce qu’il saisit , le transformer en cadavre:
“Qu’ai-je alors entre mes bras ?

Puisque je suis solitaire : une femme aimée ou un compagnon de voyage malheureux. Puisque je suis poète : un arc de mots que je ressens de la joie et de l’effroi à bander. Puisque je suis prisonnier : un aperçu soudain de la liberté. Puisque je suis menacé par la mort : un animal vivant et bien chaud, un cœur qui bat de façon sarcastique. Puisque je suis menacé par la mer : un récif de granit bien dur.”
le mort saisit le vif
car il a la mort, à laquelle il ne peut renoncer, en lui, où qu’il jette les yeux c’est la mort qu’il retrouve, comme Jack London le confesse dans les terribles dernières pages du “Cabaret de la dernière chance”.. La dernière chance , la dernière cigarette, le dernier verre, la dernière femme, le plan vital vient toujours avec un dernier quelque chose..”encore une minute, monsieur le bourreau”
Demain, puis demain, puis demain glisse à petits pas de jour en jour jusqu’à la dernière syllabe du registre des temps : et tous nos hiers n’ont fait qu’éclairer pour des sots le chemin de la mort poudreuse
Pas étonnant que la tentation du suicide naisse ici : puisque le masque de la mort grimaçante et poudreuse est partout, pourquoi ne pas enfin l’embrasser sur la bouche ? Celle là au moins ne nous décevra pas, diront les “libertins”…Drieu la Rochelle en parle bien, dans son roman autothanatique “Le feu follet” ou le “héros” , Alain Leroy, toxicomane qui ne survit que grâce à l’argent de sa riche maîtresse américaine , retourne dans la clinique de désintoxication de Versailles qu’il a quittée au début pour aller à Paris se faire humilier une fois de plus , pour se “heurter enfin à un objet en acier” qui jouera le rôle de la réalité. Mais auparavant , au cours d’un dîner chez des amis, il aura apostrophé , ivre, la maîtresse de maison mariée à un homme vraiment riche et installé dans la vie et qui de surcroît a un amant conquérant et dur comme un roc , un écrivain historien célèbre si je me souviens bien en lui déclarant sa flamme comme le font les ivrognes : “écouté tu es la vie et je ne peux pas te toucher, c’est atroce..alors je vais essayer avec la mort, peut être celle là voudra t’elle de moi?” Bref ce que je tâchais de résumer plus haut .. Drieu comme Jack London ( qui avait au moins le prétexte d’être alcoolique au dernier degré) et comme Stig Dagerman, a tiré les conséquences comme on le sait…lui craignait les retombées des changements politiques de 1945 apres son passé collaborationniste..
Louis Malle à adapté “le feu follet” en 1963 avec Maurice Ronet dans le rôle d’Alain Leroy , qui n’est plus toxicomane mais simplement alcoolique, l’histoire y gagne en crédibilité:

Si l’on regarde bien le film , notamment la fameuse scène du dîner bourgeois:

on y retrouvera ces attitudes propres au plan vital consistant à “saisir et conquérir” l’autre (l’homme , ou la femme) comme on ferait d’une bouée de sauvetage ou d’une ancre pour s’amarrer (quand il s’agit de l’époux) et l’on n’aura aucune peiné je pensé à admettre la validité de ma comparaison entre plan vital et enfer …

Voir aussi, puisque le film entier semble difficile à voir, ces courtes scènes d’un Paris bien lointain :

Et celle ci , qui a le mérite de nous replonger dans l’époque du film (la guerre d’Algerie) pas celle du livre: et puis tous ces passants qui défilent devant le “Café de Flore” ressemblent aux vagues de la “mer, la mer éternellement recommencée” (comme la vie) c’est le verre de cognac oublié par l’un des compagnons, et que le pauvre Alain siffle pour noyer son vertige devant la mer parisienne, qui joue ici le rôle du “point fixe attirant l’attention d’un dieu” seulement ce dieu est fort peu fréquentable:

*************
 Il ne fait guère de doute pour moi que c’est dans le jugement objectif sur le plan vital et ses variations complexes sur le thème toujours renouvelé du malheur que se trouve l’origine de ces légendes primitives sur un enfer “après” la mort..si cet article pouvait contribuer à déconstruire ces genre de fables pernicieuses …pour aller encore dans ce sens je rappellerai l’œuvre , dans les années 60, d’un écrivain afro-américain aujourd’hui oublié : Leroi Jones , qui avait écrit en 1965 à propos de l’Amerique “blanche ” qu’il haïssait “Le système de l’enfer de Dante”…il a pris comme nom Amiri Baraka lors de sa conversion à l’Islam:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Amiri_Baraka

Je reviens cependant à Stig Dagerman pour finir sur cette phrase plus lumineuse que les accents de Drieu, ou plutot d’Alain Leroy dans “Le feu follet”:

“Je ne possède pas de philosophie dans laquelle je puisse me mouvoir comme le poisson dans l’eau ou l’oiseau dans le ciel. Tout ce que je possède est un duel, et ce duel se livre à chaque minute de ma vie entre les fausses consolations, qui ne font qu’accroître mon impuissance et rendre plus profond mon désespoir, et les vraies, qui me mènent vers une libération temporaire. Je devrais peut-être dire : la vraie car, à la vérité, il n’existe pour moi qu’une seule consolation qui soit réelle, celle qui me dit que je suis un homme libre, un individu inviolable, un être souverain à l’intérieur de ses limites.“Il me reste à espérer qu’il aura connu avant son suicide cette liberté et su alors qu’il s’agit de bien plus qu’une simple consolation…car la liberté nous aide à sortir du plan vital , où il ne peut exister ni liberté ni amour réels, et nous oriente vers le plan spirituel, où seulement elle doit être cherchée.
  
  

  

Advertisements
This entry was posted in Cinéma, Littérature-Poésie, Ouvert : dualité plan vital-plan spirituel, Philosophie, Plan vital-plan spirituel and tagged , , , , . Bookmark the permalink.