“Kubla Khan” de Coleridge et “Citizen Kane” d’Orson Welles

J’ai déjà démontré dans cet article:

https://mathesisuniversalis.wordpress.com/2015/05/27/brunschvicgraisonreligion-exemple-4-des-opositions-fondamentales-le-dit-du-vieux-marin-de-coleridge/

que le célèbre et splendide poème de Samuel Taylor Coleridge : “Le dit du vieux marin” (“Rime of the ancient mariner”) s’inscrit dans l’opposition fondamentale ou dualité entre plan vital et plan spirituel.
C’est moins évident avec le second grand poème de Coleridge :”Kubla khan” qui fait partie avec le vieux marin et Christabel de la trinité de l’année miraculeuse (1798) où le génie de Coleridge peut se déployer entièrement ( parce qu’il n’est pas encore complètement détruit par l’opium ni par le désespoir de son mariage sans amour)

Voici le texte de “Kubla khan” :

http://www.poetryfoundation.org/poem/173247
Il est difficile de trouver une traduction en français sur le web, il faut dire qu’il est difficile, pour le moins, de traduire ce poème sans en faire perdre la beauté, l’étrangeté et la profondeur qui sont celles du gouffre (“deep romantic chasm” vers 12) qui n’est autre que le symbole poétique de l’Ouvert, représenté par la dualité entre le “sunny pleasure-dome” (le palais de plaisance ensoleillé que sa fait construire Kubla Khan à Xanadu) et les “caves of ice” (abîmes de glace) sur lesquelles il repose comme sur des fondations : le palais symbolise évidemment le palais d’idées qu’est une théorie philosophique ou mathématique, donc le plan spirituel, et les abîmes de glace le plan vital , que l’être humain rencontre dans l’extériorité spatio-temporelle sans l’avoir fait (et sans que ce soit un Dieu qui l’ait créé sinon ce Dieu serait le Diable, et c’est bien ce qu’affirment les anciens gnostiques)

J’ai tout de même trouvé un essai de traduction en français (médiocre) sur ce site:

http://medecinealgerie.actifforum.com/t1089-samuel-taylor-coleridge-kubla-khan

qui est à mon avis meilleure que celle ci:

http://www.skiophoros.org/extraits/koubla.htm

La meilleure traduction que je connaisse est celle d’Henri Parisot dans l’édition bilingue Aubier-Flammarion qui contient les trois grands poèmes de l’année miraculeuse suivis de sept autres poèmes. Mais hélas je n’ai pas trouvé cette traduction sur le web.Par contre la traduction excellente du “Dit du vieux marin” par Henri Parisot est ici:

http://www.ironmaidencommentary.com/?url=album05_powerslave/rime/rime00&lang=fra&link=albums

On lit dans la page Wikipedia consacrée au poème Kubla Khan:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Kubla_Khan

Cette appréciation de Rudyard Kipling que ma culture littéraire est insuffisante pour confirmer ou dénier:

“Puis viennent trois vers qui font partie de ceux dont Rudyard Kipling a dit : « De tous les millions de vers possibles, il n’y en a pas plus de cinq — cinq petites lignes — dont on puisse dire : « Ceux-là sont de la magie. Ceux-là sont de la vision. Le reste n’est que de la poésie ». En plus de ceux de Coleridge, Kipling se réfère à deux vers de Ode to a Nightingale de Keats »

A savage place! as holy and enchanted
As e’er beneath a waning moon was haunted
By woman wailing for her demon-lover!

Lieu sauvage ! Lieu sacré et d’envoûtement
Comme jamais sous la lune en déclin ne fut hanté
Par femme lamentant pour son divin amant !”
et ces trois vers dont parle Kipling sont justement ceux qui décrivent le gouffre, le “deep romantic chasm” dont j’ai précisé plus haut qu’il symbolise l’Ouvert, le gouffre, l’Abîme, “lieu sacré et d’envoûtement”, entre plan vital (FINI) et plan spirituel (INFINI), entre Palais au soleil et “abîmes de glace”. Le plan vital est aussi évoqué dans le premier quatrain, par la “mer sans soleil” et les “abîmes insondables à l’homme” :

“In Xanadu did Kubla Khan
A stately pleasure-dome decree:
Where Alph, the sacred river, ran
Through caverns measureless to man
Down to a sunless sea.”

Je donne ici la traduction de Parisot que je recopie sur mon vieil exemplaire Aubier Flammarion, toute ma jeunesse!!!

En Xanadu donc, Kubla Khan se fit édifier un fastueux palais:
Là où le fleuve Alphée , aux eaux sacrées, allait, par de sombres abîmes à l’homme insondables, se précipiter dans une mer sans soleil

Je me demande si c’est dans ces vers que Chris Marker a trouvé l’idée du titre de son film “Sans Soleil” (1982):

http://chrismarker.org/wp-content/uploads/2013/11/sans-soleil-commentaire-francais.pdf

Film où l’on trouve ce dire prophétique (ou messianique ?):

“En ce temps là, la poésie sera faite par tous et il y aura des émeus dans la Zone” , zone au sens de Tarkovski:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Stalker_(film)

et aussi où l’Occident est vilipendé pour “privilégier l’être par rapport au non-être, ce qui est dit par rapport à ce qui est laissé au silence”.
Je me le demande depuis longtemps et je crois que je me le demanderai encore longtemps, mais souvent il vaut mieux ne pas savoir, je pense que Chris Marker en serait d’accord, s’il vivait encore…
Dans le poème de Coleridge la dualité entre le plais ensoleillé et les abîmes glacés (en laquelle je pense reconnaître l’Ouvert) est évoquée et tenue pour un “miracle d’un rare dessein” juste avant la Vision de la Demoiselle au Tympanon d’Abyssinie :
“It was a miracle of rare device
A sunny pleasure-dome with caves of ice”

Puis vient, sans crier gare, la soudaine Vision qui clôt le poème:

“A damsel with a dulcimer
In a vision once I saw:
It was an Abyssinian maid,
And on her dulcimer she play’d, 40
Singing of Mount Abora.
Could I revive within me,
Her symphony and song,
To such a deep delight ‘twould win me,
That with music loud and long, 45
I would build that dome in air,
That sunny dome! those caves of ice!
And all who heard should see them there,
And all should cry, Beware! Beware!
His flashing eyes, his floating hair! 50
Weave a circle round him thrice,
And close your eyes with holy dread,
For he on honey-dew hath fed,
And drunk the milk of Paradise.”

La Demoiselle au Tympanon
Dans une vision m’apparut :
C’était une fille d’Abyssinie,
Et sur son Tympanon elle jouait,
En chantant le mont Abora.
Si je pouvais revivre en moi
Sa symphonie et sa chanson,
Je serais ravi en des délices si profondes,
Qu’avec musique grave et longue,
Je bâtirais ce palais dans l’air :
Ce palais de soleil ! ces abîmes de glace !
Et tous ceux qui entendraient les verraient là,
Et tous crieraient : Arrière ! arrière !
Ses yeux étincelants, ses cheveux flottants !
Tissez un cercle autour de lui trois fois ;
Fermez vos yeux frappés d’une terreur sacrée :
Il s’est nourri de miellée ;
Il a bu le lait de Paradis.

Cette vision, qui est la trace de la descente du monde spirituel en l’âme du poète ( qu’elle soit ou non provoquée par l’opium comme il le suggère) et il y réagit à la façon du plan vital, en voulant saisir, revivre en lui même ce qui lui est accordé gratuitement :c’est alors qu’il a l’idée qu’il pourrait lui même ce palais au Soleil de Kubla khan, qui est donc “de l’étoffe dont sont faits les songes”. Le poète doué de la Vision devient alors sacré aux yeux des autres, “car il s’est nourri de miellée et à bu le lait de paradis” (allusion au plan spirituel) et il reprend la dualité une dernière fois, sur le mode exclamatif:

“Je serais ravi en des délices si profondes,
Qu’avec musique grave et longue,
Je bâtirais ce palais dans l’air :
Ce palais de soleil ! ces abîmes de glace !

Le palais naît de l’esprit, pas des travaux des ouvriers ou des calculs des ingénieurs : c’est bien le plan spirituel!

Et le plan vital l’est, évoqué , quelques vers plus haut, sur le mode quantique du jaillissement intermittent d’énergie, hors du gouffre (entre plan vital et plan spirituel) d’où naît le Tout et où il faut sans doute voir l’origine de la naissance des êtres vivants par le coït, image du Deux, de la dualité:
“Et de ce gouffre, avec un bouillonnant tumulte,
Comme si la terre haletait lourdement,
Une puissante fontaine par instant jaillissait :
Et, parmi la ruée du flot intermittent,
D’énormes blocs sautaient comme la grêle bondissante
Ou comme le grain sec sous le fléau à blé :
Et, parmi l’éternel fracas des rocs dansants,
Par instant jaillissait la rivière sacrée.”

Passons maintenant au chef d’œuvre d’Orson Welles “Citizen Kane” (1941) où ce poème est largement évoqué et la vie de Charles Foster Kane (image du magnat de la presse William Randolph Hearst) représentée par la construction du palais de Kubla Khan (Kane s’est aussi fait construire un château appelé Xanadu en Floride, Hearst aussi mais en Californie)

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/William_Randolph_Hearst

La scène inaugurale, celle de la mort de Kane est ici:

L’écriteau “No trespassing” que l’on voit au début fait allusion au “gardien du seuil ” qui selon l’ésotérisme (et la nouvelle de Kafka) garde l’entrée du monde spirituel (qui est ici symbolisé par le château de Xanadu édifié par Kane)

La seconde scène contraste par son bruit énorme, celui de la bobine d’actualités “News on the march” passant en revue la vie de Kane, et récitant le début du poème “Kubla khan”, avec le silence funèbre de la première scène où le seul mot prononcé l’est par Kane à l’instant de sa mort : “Rosebud!” (Nous saurons le secret du sens de ce mot à la fin du film, et nous saurons que comme tous les secrets, il est inepte et contaminé par le plan vital, juste un “secret de Polichinelle” comme on dit):

Bien entendu nous comprenons ici la “folie” de Kane (et sans doute du légendaire Kubla Khan en ce qu’il symbolise : la Puissance du Père et non la Sagesse du Fils) qui explique ses tourments et sa tragédie intérieure: c’est qu’il fait bâtir le palais qui représente le plan spirituel “sacré et divin”non pas comme un “palais d’idée dans les airs” mais grâce à son argent, comme un symbole de Puissance .

Enfin la scène finale, très belle, nous fait connaître l’origine du mot “Rosebud” : c’était ce qui était inscrit sur son traîneau lorsqu’il jouait dans la neige et que son précepteur est venu le séparer de sa mère .. Maintenant que tout est fini ce traîneau est brûlé comme le reste, et le puzzle de l’existence de Kane dont “Rosebud” était une pièce manquante s’efface définitivement.. Dans la nouvelle de Kafka , à celui qui veut entrer dans le Palais pour connaître la Loi (le plan spirituel) et qui demande: ” mais comment se fait il que personne d’autre que moi n’ait demandé à entrer ? Pourtant tout le monde veut connaître la Loi…”le Gardien répond :

“C’est que cette porte n’était faite que pour toi…maintenant je m,en vais et je ferme la porte!”

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