Mallarmé et l’Ouvert ( ou plutôt le Gouffre, l’Abîme) dans “Brise marine”

Il me semble que le thème qui sous-tend toute l’œuvre, si hermétiquement close, de Stéphane Mallarmé c’est l’Ouvert, soit la dualité entre plan vital (monde) et plan spirituel ( monde des Idées de Platon). Commençons par le poème où c’est le plus évident et facile à déceler, “Brise Marine”

Brise marine

“La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots …
Mais, ô mon coeur, entends le chant des matelots !”

La dualité y est introduite dès le premier vers:

“la chair est triste hélas” : plan vital, charnel
“Et j’ai lu tous les livres” : plan spirituel
Seulement ce dernier ne se comprend que sur le mode du refuge (“fuir!là bas fuir!) contre l’ennui ( qui “croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs”, c’est à dire qui croit encore qu’il n’y a d’autre départ, d’autre séparation, que celle où l’on part en voyage et où l’on agite les mouchoirs, sur le plan vital donc) , ou contre la déception toujours recommencée des “cruels espoirs” (cruels parce que déçus, ce qui est la loi du plan vital) ou contre la solitude et la médiocrité bourgeoise (” la clarté déserte de la lampe”, la lampe trop humaine s’opposant au Soleil de justice et Soleil Invaincu qu’est le Christ).” et ni la jeune femme allaitant son enfant” , allusion transparente au plan vital des générations successives, est encore un autre “espoir” qui souvent tourne au vinaigre (“les enfants sont des otages que l’on donne au malheur” dit Vautrin personnage de Balzac) et quant à l’effort intellectuel il est aride (” le vide papier que la blancheur défend”). Bref tout cela ne peut contrebalancer la décision résolue du vers 9 : “Je partirai !” oui mais où? “Pour une exotique Nature!” Dans un steamer…tout ça pour ça ? Le poète que ne retient pas la jeune femme allaitant son enfant part, “se barre” pour aller voir si ailleurs l’herbe est plus verte, si les filles basanées sont plus attirantes…et pourquoi pas le karaoké en tee-shirt mouillé à Pattaya pendant qu’on y est ? Si ce départ était horizontal, juste un banal départ en voyage pour aller “s’aérer le cerveau”, ce serait un “adieu des mouchoirs” , ceux qui sont une ressource pour tromper un Ennui “désolé par les cruels espoirs”; ce serait un événement de l’ordre du plan vital, un banal départ en vacances, de ceux que l’on se remémore plus tard en regardant des photos apres le dîner. Or ce que cherche la véritable poésie , celle du “Bateau ivre” de Rimbaud par exemple, qui est un poème très proche de “Brise marine”, c’est un événement du plan spirituel . Nous avons les moyens, y compris mathématiques, de formaliser un tel concept dans la théorie que nous bâtissons ici, j’y reviendrai. Mais alors si ce départ est à destination du plan spirituel, pourquoi Mallarmé parle t’il d’un steamer, utilisant le vocabulaire de la mer? Revenons en arrière, au splendide vers 2-3 :
“Je sens que des oiseaux sont ivres d’être parmi l’écume inconnue et les cieux” j’ai déjà dit que les cieux symbolisent le plan spirituel , avec leurs habitants les oiseaux, par opposition à la terre qui représente le plan vital et son apparence trompeuse de solidité . Le vers 4-5 qui suit est très beau aussi, mais plus obscur :
“Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux,
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe”
Voilà d’où vient le steamer : du “cœur qui dans la mer se trempe”; quant aux “vieux jardins” ils correspondent à “l’Europe aux anciens parapets” mais ceux ci sont regrettés par le poète qui prête sa voix au bateau ivre, à la différence du poète en partance pour la contrée où des oiseaux sont ivres d’être parmi l’écume inconnue et les cieux que rien ne peut retenir . J’interprète les “vieux jardins reflétés par les yeux” comme montrant le seul mode d’intersubjectivité auquel deux individus peuvent parvenir sur le plan vital ( = les “vieux jardins”) : par le Verbe extérieur , c’est à dire le langage, mais si l’on ne peut pas parler par la vision du paysage extérieur reflété dans les yeux de l’autre. La théorie de la Relativité formalise de manière géniale, par l’échange de signaux lumineux entre deux vaisseaux très éloignés , ce cadre d’expérience commune qui est celui du plan vital, de ce que la physique appelle Espace-Temps. Sur le plan spirituel, l’échange se fait non pas par échange de mots ou de signaux lumineux, mais par le Verbe Intérieur , logos endiathetos, dans le Présent éternel que ne connaît pas la physique parce que la physique est la théorie de la “physis” , de l’extériorité sensible du “monde”, du plan vital. Peut on imaginer quelque chose qui serait l’analogie pour le plan spirituel de ce qu’est la physique pour le plan vital ? J’en suis intimement persuadé!!
Que le schéma plan vital-plan spirituel soit particulièrement évident dans “Brise marine” , qui est l’un des poèmes les moins abscons de Mallarmé, c’est clair: mais prenons un poème tout aussi beau, mais bien plus obscur comme celui ci :

http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/stephane_mallarme/a_la_nue_accablante.html

A la nue accablante tu
Basse de basalte et de laves
A même les échos esclaves
Par une trompe sans vertu

Quel sépulcral naufrage (tu
Le sais, écume, mais y baves)
Suprême une entre les épaves
Abolit le mât dévêtu

Ou cela que furibond faute
De quelque perdition haute
Tout l’abîme vain éployé

Dans le si blanc cheveu qui traîne
Avarement aura noyé
Le flanc enfant d’une sirène.

Nous retrouvons ici indiscutablement des éléments lexicaux du poème précédent , ou appartenant au même registre “maritime” : écume, mât, épave, sirène, sans compter le sépulcral naufrage récurrent chez Mallarmé .
Les vers de la fin de “Brise marine” relient tous ces éléments:

“Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots ”
dans ce que l’on pourrait appeler : une thématique du désastre qui se retrouve aussi dans les grands poèmes comme “Un coup de dés” ou “Igitur” dont il est facile de voir qu’il opposent Pensée (émettant un coup de dés) et “compte total en formation” d’une part, tout cela situé en exception, “à l’altitude, et hasard résultat nul, lieu qui seul a lieu , c’est à dire monde qui est “ce qui a lieu” , ce que disent les dés lancés par la Pensée.
L’erreur serait ici d’être trop “scolaire” et de vouloir à tout prix faire sortir de ces textes d’une beauté et d’une étrangeté sidérales ce que nous voudrions en voir sortir : le poème supporte mal ce genre de manipulations, et la Vérité aussi. Qu’il nous suffise de retrouver certaines harmoniques de l’esprit, par exemple dans la “nue accablante” ,( les nuages cachent le ciel étoilé qui symbolise l’esprit )
Ce lien :
http://www.wikipoemes.com/poemes/essais-litteraire/mallarm-aux-frontires-de-la-posie647181820.php

oppose et rapproche à la fois Mallarmé à Baudelaire et Rimbaud en assimilant la poésie mallarméenne à un extraordinaire “calcul symbolique”. C’est ce ce calcul que nous parlons dans les lignes précédentes en signalant combien il serait imprudent de coller sur ce calcul, dont nous ne connaissons pas les lois, les règles du langage ordinaire :

“Extraordinaire « calcul symbolique », telle est bien en effet la double caractéristique de la poésie mallar-méenne : « symbolique » parce qu’elle va s’efforcer, comme celle de Baudelaire, d’aller par-delà l’apparence des réalités à la recherche de leur essence pour la restituer, « calcul » parce qu’elle va mener cette quête à travers toute une logique et même, pourrait-on dire, toute une mathématique, à la fois rigoureuse et « hasardeuse », du langage. ”
Qui pourra nier la profonde influence de Mallarmé sur Badiou qui lui aussi met en dualité dans “Logiques des mondes” (une dualité qui est notre Ouvert, ou ce que Mallarmé comme Coleridge nomme “gouffre” ” abîme éployé”) la logique de l’apparaître qui est la mathématique des topoi, que nous rattachons à notre plan spirituel, et l’ontologie, doctrine de l’être ou mathématique des ensembles . C’est en tout cas la caractéristique qui distingue Mallarme que la dissociation, la séparation marquée entre l’apparence et l’essence, la vie et l’œuvre:

“Autant la poésie de Baudelaire, Lautréamont, Verlaine et Rimbaud semblait plonger ses racines dans les réalités, quotidiennes ou extraordinaires, de leurs existences dont elle ne cessait d’être contemporaine, autant l’œuvre de Stéphane Mallarmé se présente comme totalement à l’abri des aléas et des avatars de la vie”

Advertisements
This entry was posted in Alain Badiou, Anthroposophie, Léon Brunschvicg, Littérature-Poésie, Ouvert : dualité plan vital-plan spirituel, Philosophie, Plan vital-plan spirituel and tagged , , , . Bookmark the permalink.