Le poème le plus hermétique de Mallarmé : prose pour des Esseintes

J’avais déjà commenté ce poème dans le temps:

https://horreurislamique.wordpress.com/2012/11/06/mallarme-prose-pour-des-esseintes/

en m’aidant de deux liens qui donnent des indications très intéressantes:

http://www.persee.fr/doc/caief_0571-5865_1963_num_15_1_2245
Qui concerne ce poème précis
et

http://www.wikipoemes.com/poemes/essais-litteraire/mallarm-aux-frontires-de-la-posie647181820.php
qui porte sur l’œuvre de Mallarmé en général

Mais goûtons d’abord la beauté étrange de ce texte magnifique:

http://www.toutelapoesie.com/poemes/mallarme/prose_pour_des_esseintes.htm

Prose pour des Esseintes

Hyperbole! de ma mémoire
Triomphalement ne sais-tu
Te lever, aujourd’hui grimoire
Dans un livre de fer vêtu:

Car j’installe, par la science,
L’hymne des coeurs spirituels
En l’oeuvre de ma patience,
Atlas, herbiers et rituels.

Nous promenions notre visage
(Nous fûmes deux, je le maintiens)
Sur maints charmes de paysage,
O soeur, y comparant les tiens.

L’ère d’autorité se trouble
Lorsque, sans nul motif, on dit
De ce midi que notre double
Inconscience approfondit

Que, sol des cent iris, son site
Ils savent s’il a bien été,
Ne porte pas de nom que cite
L’or de la trompette d’Été.

Oui, dans une île que l’air charge
De vue et non de visions
Toute fleur s’étalait plus large
Sans que nous en devisions.

Telles, immenses, que chacune
Ordinairement se para
D’un lucide contour, lacune,
Qui des jardins la sépara.

Gloire du long désir, Idées
Tout en moi s’exaltait de voir
La famille des iridées
Surgir à ce nouveau devoir.

Mais cette soeur sensée et tendre
Ne porta son regard plus loin
Que sourire, et comme à l’entendre
J’occupe mon antique soin.

Oh! sache l’Esprit de litige,
À cette heure où nous nous taisons,
Que de lis multiples la tige
Grandissait trop pour nos raisons

Et non comme pleure la rive
Quand son jeu monotone ment
À vouloir que l’ampleur arrive
Parmi mon jeune étonnement

D’ouïr tout le ciel et la carte
Sans fin attestés sur mes pas
Par le flot même qui s’écarte,
Que ce pays n’exista pas.

L’enfant abdique son extase
Et docte déjà par chemins
Elle dit le mot: Anastase!
Né pour d’éternels parchemins,

Avant qu’un sépulcre ne rie
Sous aucun climat, son aïeul,
De porter ce nom: Pulchérie!
Caché par le trop grand glaïeul.

Comme je l’avais indiqué dans mon commentaire, le thème philosophiqué général de ce poème est le dualisme (religieux, ou philosophique) qui est aussi celui de ce blog. Distance entre le réel et l’idéal, entre terre et ciel, entre l’homme terrestre et l’homme céleste qui devient pour nous la distinction des deux plans: vital et spirituel.
Le poème à son germe dans un débat sur cette question entre Mallarmé et son ami Cazalis:

image

Notons que la lettre de Mallarmé à des accents qui rappellent ceux dû Maître dans le récit de Philippe Jaccottet “L’obscurité” dont j’ai indiqué la proximité avec les préoccupations de ce blog:

https://unedemeuresouterraineenformedecaverne.wordpress.com/philippe-jaccottet-lobscurite/

“La vérité, qui est que rien n’est, hormis le mal de le savoir” dit le personnage de Jaccottet ; et Mallarmé dans sa lettre à Cazalis : ” devant le Rien, qui est la vérité…”
Force nous est de constater qu’ici c’est en termes d’être que ces constats pouvant paraître désespérants (c’est en tout cas le cas dans le récit de Jaccottet pour le Maître, qui quitte femme et enfant pour aller mourir de tristesse “métaphysique” dans un taudis de banlieue) sont exprimés, donc à partir du plan vital-ontologique. Mais si ce rien est un “savoir” , un jugement(“krisis” en grec ancien), ce n’est pas rien, bien au contraire dans la pensée de Brunschvicg tout (tout ce qui “est”) est fondé sur l’acte du jugement, qui est la racine de toute réalité .
D’ailleurs je lis dans un article de Charles Singevin dans la “Revue de métaphysique et de morale” de Janvier-Mars 1967 (articles accessibles sur inscription gratuite sur store.org) , article titré “De l’Etre à l’Un”:
“Ce n’est pas un étant que vise en fin de compte la pensée de l’étant. l’être est l’ultime horizon.ce que Kant se donnait sous le nom de noumène, de chose en soi, n’est, en somme, que cet horizon.
Mais justement ce n’est pas une chose, ce n’est pas un étant; c’est un rien. Ce qu’il en est de l’être, ce qu’il y a avec l’être, c’est le rien (” mit dem sein ist es nichts”. Et que le rien, dit Heidegger, ne soit pas rien (“das Nichts ist niemals nichts”) puisqu’il est l’horizon sur lequel tout ce qui est ou apparaît se profile, cela signifie simplement qu’il y a une présence du non etre, une présence du néant au fondement de toute manifestation.C’est cette présence du néant qui se révèle, pour ainsi dire en personne, dans une tonalité affective telle que l’angoisse. A la différence de la peur, l’angoisse ne se connaît aucun objet déterminé”
Qu’est ce que cela (dénommé “charabia heidegerrien ” par “ceux qui pensent bien” , dont je ne fais pas partie, bien que je sois un cartésien limite psycho) signifie? Là encore le formalisme des deux plans joue son rôle de clarification:l’horizon, la présence du non être, du Rien, c’est le plan spirituel qui n’est rien, c’est à dire rien qui puisse se formuler en termes du plan vital-ontologique , et qui sera formulé par Mallarmé sur le mode poétique dans “Igitur” :
“La goutte de néant qui manque à la mer” (belle façon de dépeindre le plan spirituel)
c’est le domaine du jugement dirait Brunschvicg, le jugement comme condition de toute vérité, de toute unité. Ce n’est plus le plan du constat “cela est” mais du “cela doit être (unifié)”, plan de l’Un dual de l’Etre, ce qui sera la conclusion du livre de Singevin ” Essai sur l’Un”.
Nous sommes ici au cœur du débat entre Mallarmé et Cazalis qui est le point de départ du poème et pour lequel Geneviève la fille de Mallarmé sera choisie comme arbitre et comparée à l’impératrice de Byzance Pulchérie qui avait dû arbitrer la controverse entre deux hérésies : celle de Nestorius et celle d’Eutyches , c’est l’article donné plus haut en lien qui nous donne ces précieux renseignements, expliquant les deux dernières strophes ( Geneviève l’enfant est appelée la sœur quelques vers plus haut):

“L’enfant abdique son extase
Et docte déjà par chemins
Elle dit le mot: Anastase!
Né pour d’éternels parchemins,

Avant qu’un sépulcre ne rie
Sous aucun climat, son aïeul,
De porter ce nom: Pulchérie!
Caché par le trop grand glaïeul. »”

Reportez vous à mon ancien article (Lien donné au début) ainsi qu’à l’article “les vrais bosquets” pour l’historique du débat entre monisme (eutychianisme qui aboutit à Goethe) et dualisme (nestorianisme qui est celui d’un certain Baudelaire) qui est aussi celui à l’intérieur du christianisme entre partisans de la double nature de Jésus Christ ou bien du monophysisme : je voudrais juste souligner ici que la structure des deux plans envisagée ici n’est pas à proprement parler dualiste car ce serait confiner la pensée au plan ontologique . J’ai adopté la structure en incise de Badiou qui est d’ailleurs inspirée de Mallarmé dans “Un coup de dés”:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/03/18/les-theses-de-badiou-dans-le-cadre-du-formalisme-plan-vital-plan-spirituel/

Avec l’incise du “sinon que” : “sinon qu’il y a des vérités ” ( mais le “il y a” est encore de trop )
justement dans le but de m’écarter de la naïveté dualiste qui dirait : il y a les plan vital et il y a le plan spirituel , pour une autre formulation :

“Il n’y a que le plan vital de la multiplicité pure des étants sinon que le plan spirituel des idées opére sur le plan vital selon la dualité de l’Etre et de l’Un, en unifiant la multiplicité pure des faits du monde ( qui est tout ce qui arrive’ tout ce qui est…le cas) par la pensée selon l’Un de la mathesisuniversalis”
Ce qui est visé dans cette formulation, c’est un non-dualisme analogue à celui du Vedanta de Shankara mais aussi un non-monisme libre du monisme matérialiste aussi bien que du monisme de l’Un séparé et transcendant qui est celui de l’Islam (cf sourate 112). A noter l’affirmation du lien “Les vrais bosquets” selon laquelle la solution poétique de Mallarmé de ces apories, qui est l’objet de ce poème, est l’idéalisme esthétique, ” calqué sur le “spiritualisme chrétien” qui est la voie médiane orthodoxe de l’impératrice Pulchérie, “gardienne de la foi”. L’article donne page 100 des références à d’autres poèmes mallarméens, notamment “Mes bouquins refermés” ( beau programme!):

http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/stephane_mallarme/mes_bouquins_refermes.html

“Ma faim qui d’aucuns fruits ici ne se régale
Trouve en leur docte manque une saveur égale”

Et cite aussi le poème “Paysage” de Baudelaire:

http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/charles_baudelaire/paysage.html

“Et quand viendra l’hiver aux neiges monotones,
Je fermerai partout portières et volets
Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais.
Alors je rêverai des horizons bleuâtres,
Des jardins….”
Mais j’ai bien conscience ici de mon devoir de m’effacer devant le mystère, oui le mystère et la transcendante beauté de ces vers de la “prose pour des Esseintes”:

“D’ouïr tout le ciel et la carte
Sans fin attestés sur mes pas
Par le flot même qui s’écarte,
Que ce pays n’exista pas.”

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