Pique-nique à Hanging rock (Peter Weir, 1975)

Ce très beau film , réalisé par Peter Weir (l’auteur du “Cercle des poètes disparus) peut être vu ici sur YouTube, mais en anglais non sous titré:

Si jamais ce lien est supprimé par YouTube, comme cela arrive souvent, on peut le voir sur Dailymotion, en anglais aussi , mais la durée est plus longue, et les vingt dernières minutes semblent sans son:

Peter Weir est australien , même s’il a fait après carrière à Hollywood, et ce film est considéré comme australien:

http://www.theguardian.com/culture/australia-culture-blog/2014/jan/23/picnic-hanging-rock-rewatching-australian-films

Il semble en tout cas marqué par l’inconscient de cette société caractérisée par la division des “blancs” entre les descendants des colons originels (qui étaient des forçats britanniques), et les anglais venus plus tard et voulant à toutes forces corseter cette société sous les règles de fer de l’époque victorienne.
Ce n’est pas une histoire réelle, mais adaptée d’une nouvelle de Joan Lindsay en 1967 qui est en deux versions: l’une sans explication du mystère, l’autre avec un chapitre final tentant une explication rationnelle de la disparition des jeunes filles à l’aide de thèmes empruntés à la science fiction (“Time warps” etc…) ce qui de mon point de vue est assez stupide car tout cela est entièrement spéculatif et Détruit tout l’aspect symbolique de heurt entre l’humain “”européen” christianisé étranger à la Nature et les étranges “forces” chthoniennes dites ” païennes” et “mystériques”…. Joan Lindsay semblait de cet avis car elle a laissé des instructions pour que ce chapitre final ne soit rajouté, en option, qu’après sa mort. Et Peter Weir s’est gardé à distance de ces tentatives d’explication qui n’en sont pas puisque cela n’est jamais arrivé, tout cela sort de l’imagination de Joan Lindsay.
Malheureusement je comprends mal l’anglais parlé des films, même si je le lis, mais j’avais vu ce film au cinéma en 2009 et en avais fait cet article:

http://mathesis.blogg.org/picnic-at-hanging-rock-film-de-peter-weir-a115764180

A l’époque je n’avais pas pensé au formalisme de la dualité plan vital-plan spirituel qui me semble imprégner tout ce récit, les thèmes chthoniens correspondent au plan vital livré à des forces qui contraignent la volonté et empêchent toute liberté intérieure, aussi la disparition des jeunes filles signifierait qu’elles sont comme “avalées” par le plan vital symbolisé par ce qui est “sous la roche” et à l’intérieur ( et qui renvoie à la caverne de Platon). Seulement gardons nous d’identifier sans autre forme de procès les sévères interdits de la période victorienne, touchant à la sexualité féminine qui est justement dite “chthonienne” (généralement par des professeurs masculins à barbe), au plan spirituel qui est principalement associé aux Idées de Vérité et de Liberté. Or l’époque victorienne comme d’ailleurs toute société puritaine , que ce soit aux USA ou en Islam, sont fondamentalement hypocrites car sous leur manie de sur-répression (ce qui est il me semble un thème de Marcuse, ou en tout cas de l’école de Francfort) ils sont obsédés par le sexe et incapables de transcender le plan vital . Méfions nous aussi de la tendance inverse: la liberté ce n’est pas de coucher avec qui l’on veut et d’avaler toutes les drogues que l’on veut, et la série Twin Peaks tout autant que le film “Twin Peaks Fire Walk with me” sont là pour nous montrer les vrais “dessous” terrifiants de ce genre d’émancipation moderne, qui consiste justement en le meurtre de masse des jeunes gens et spécifiquement des jeunes filles, attirées comme des papillons par la flamme par ces “lumières artificielles et ténébreuses ” du sexe chaotique, des drogues et de l’alcool, bref par Le dionysiaque et le chthonien (ne serait ce pas là le sens du film de Peter Weir?): “il est interdit d’interdire” est un slogan nazi, imaginé paraît il par Jean Yanne , tout autant que le “Verboten” des camps de prisonnier dans les films sur la seconde guerre mondiale. Pour que je sois libre en “faisant ce que je veux” encore faudrait il que ma volonté ne soit pas l’esclave de mes désirs, du plan vital qui m’emprisonne. La liberté peut exister empiriquement, mais elle ne peut être que l’accord de ma volonté individuelle et singulière avec la Raison universelle des esprits, qui ne peut être identifiée avec la raison calculatrice dite “raison d’entendement” (Verstand) qui est l’instrument de la bourgeoisie pour dominer; rappelons à ce sujet l’interprétation du mythe d’Ulysse par Adorno et Horkheimer dans la “Dialectique de l’Aufklarung ” en 1945 : Ulysse ne serait rien d’autre que l’ancêtre des patrons modernes qui interdisent à leurs ouvriers de boire et de faire l’amour en dehors du mariage alors qu’eux se permettent d’aller au bordel et de s’y saoûler mais en prenant la précaution de se faire attacher au mat du navire (de leur entreprise) ou de faire boucher les oreilles de ses compagnons pour qu’ils ne puissent entendre le merveilleux et irrésistible chant des Sirènes (les compagnons d’Ulysse qui rament sont les ouvriers, et Ulysse attaché au mat hurle qu’on vienne le détacher pour qu’il aille rejoindre ces femmes merveilleuses qui en réalité le dévoreraient , mais ses compagnons aux oreilles bouchées ne peuvent entendre ses ordres) .
Bref tour ce genre de récits symbolique évoluent entre le dionysiaque ou le chthonien qui ne sont pas là même chose mais représentent le plan vital , et les contraintes sociales visant à assurer l’ordre souvent hypocrite, en tout cas à empêcher la destruction de toute vie en commun possible. Tout cela est présent dans “Picnic at Hanging rock” seulement nous sommes en 1900 et la société victorienne se désagrège, surtout aussi loin de l’Angleterre que peut l’être l’Australie.

Signalons d’ailleurs que le l’intrigue se passe le jour de la St Valentin, journée de l’amour, donc du sexe. Et on décèle une tonalité sexuelle évidente (exemple, les filles qui se mettent pieds nus et enlèvent leurs collants pour entrer dans la roche)qui renvoie évidemment au plan vital, comme les serpents qui peuplent cet endroit jugé “très dangereux” par la directrice.Elle ne croyait pas si bien dire
Les aborigènes sont évidemment les grands absents mais il est faux de dire comme la page Wikipedia que Hanging Rock soit un ancien lieu de culte de tribus aborigènes (je l’ai lu quelque part):

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Pique-nique_à_Hanging_Rock

et

http://www.critikat.com/actualite-cine/critique/pique-nique-a-hanging-rock.html

“Chroniqueur souvent subtil de l’état d’aliénation d’individus se trouvant soudain étrangers à leur milieu, Peter Weir (Witness, Mosquito Coast…) a amorcé sa carrière en mettant en scène sur les terres du cinéma fantastique cette thématique qui pourrait être symptomatique d’une prise de conscience de la communauté blanche australienne, mais dont il invaliderait plus tard les limites nationales en l’emportant avec lui sur son parcours hollywoodien. Réalisé entre son premier film, la comédie noire Les Voitures qui ont mangé Paris (1974), et l’apocalyptique La Dernière Vague (1977), Pique-Nique à Hanging Rock fait un saut dans le temps pour confronter un aspect de la société victorienne à des faits, des lieux et des forces qui défient les certitudes de la civilisation qu’elles précèdent. Le jour de la Saint-Valentin 1900, des élèves d’un collège de jeunes filles partent pique-niquer à l’ombre d’un piton rocheux : quatre d’entre elles et une de leurs professeurs s’aventurent dans ses anfractuosités et y disparaissent mystérieusement, la plupart ne seront jamais revues. Malgré la détermination des enquêteurs et des témoins, nul ne saura rien de ce qui s’est passé. L’histoire est tirée d’un roman feignant l’inspiration de faits réels, et l’impact du film à sa sortie a été tel qu’aujourd’hui encore, certains se laissent mystifier. Pourtant, la réalité même dans ce Pique-Nique se révèle toute relative et fragile.”
On ne saurait mieux dire, sauf sur ce site dont j’avais donné le lien dans mon article de 2009 et extrait ceci:

http://www.devildead.com/indexfilm.php3?FilmID=858

“PIQUE-NIQUE A HANGING ROCK fonctionne comme un affrontement entre deux mondes : d’une part une grande-bourgeoisie coloniale d’origine britannique ; d’autre part, un pays, l’Australie, dominé par des forces liées à la nature et présentes depuis des millions d’années. Les “victimes” de Hanging Rock sont ainsi de jeunes gens raffinés, issus des plus hautes classes sociales anglaises. A deux reprises, l’influence de la mystérieuse roche nous est exposée : lorsque les trois jeunes filles s’y promènent avant de disparaître ; lorsque Michael l’explore seul. Ils sont d’abord pris sous une emprise hypnotique, les poussant à s’allonger et à s’endormir. A son réveil, Michael a les mains et le visage couverts de mystérieuses traces de coup, tandis que sa visite a provoqué la réapparition, non moins incompréhensible, d’Irma, une des disparues de la Saint-valentin, qui porte le même type de blessures.

Par contre, les policiers et autres australiens d’extraction plus modestes (comme Albert, le serviteur de la famille Fitzhubert) semblent épargnés par cette influence destructrice. Il est possible, dès lors, que ces colons, implantés depuis plusieurs générations sur le continent et ayant créé un mode de vie mieux en harmonie avec lui, sont tolérés par le rocher. Mais, les visiteurs liés à la société britanniques, qui tentent, eux, de reconstituer à l’identique l’univers anglais et ses coutumes se condamnent à rester des étrangers dans ce pays, qui les rejette ou les broie.
Mais, si Hanging Rock détruit les enfants de la civilisation anglaise, celle-ci a aussi ses propres outils pour broyer, tout aussi impitoyablement, les êtres. Le lycée d’Appleyard semble un écho de la gigantesque masse de lave solidifiée. Y dépérissent ceux qui y sont enfermés, comme l’orpheline Sarah, plus proche des colons australiens classiques que de l'”élite” britannique ; où encore, la directrice elle-même. Incarnation d’une “civilisation” arrogante, convaincue de l’universalité de ses valeurs, l’école représente un système fragile, et, en fait, bien jeune si on le rapporte aux mystères de la nature dont est dépositaire le monument naturel, sur lequel il va se briser, inéluctablement.”

Je n’ai qu’un seul reproche à faire à ces excellentes observations :elles sont d’ordre trop humain, social…or moi ce qu’il me faut ici c’est de l’universel, du “métaphysique” (plutôt que des cultes néo païens à base de déflorations initiatiques ou des “Time warps”)
Et je suis maintenant de plus en plus persuadé que tout ce qui est “métaphysique” se situe sous condition de la dualité des plans qui est le thème de ce blog
Et si comme le dit ce dernier lien le rapprochement a été rapproché du chef d’œuvre d’Antonioni “L’avventura” que l’on interprète à mon avis généralement à un niveau trop psychologique c’est à dire humain (humain restreint au plan vital) alors ce pique nique est encore plus important que je ne le pensais en 2009:

“PIQUE-NIQUE A HANGING ROCK a souvent été rapproché, à raison, de L’AVVENTURA de Michelangelo Antonioni, dans lequel une jeune femme disparaît mystérieusement sur une île, au cours d’une croisière sur la Méditerranée, laissant ses amis dans le plus total désarroi. Ce film n’éclaircit, à aucune moment, ce fait mystérieux, mais étudie, avant tout, les réactions de ses personnages déstabilisés par cette perte incompréhensible. L’œuvre de Weir va bien dans le même sens, notamment en décrivant la manière tragique dont est vécue cette énigme par l’entourage des jeunes filles. Le jeune Michael, qui n’avait entrevu la belle Miranda qu’un moment, est hanté par son visage et sa grâce. Sarah, une orpheline de l’école, qui aimait cette jeune disparue avec une tendresse sans limite, va aussi plonger dans le désespoir. La directrice de l’école devra faire face au scandale qui s’abat sur son “irréprochable” établissement, scandale inadmissible dans la société inflexible où elle évolue”

J’ai revu ce film sur YouTube, et j’ai quand même pu comprendre assez de dialogue en anglais pour remarquer ces deux scènes:
Dans la calèche qui approche de Hanging Rock l’une des filles dit ” un million d’années.. Cette roche nous a attendues un million d’années”
Là on sort du “seulement social et trop humain” par la dérision…car certes le péché des européens est de ne pas être assez fidèles à l’esprit scientifique platonicien qui est l’esprit européen et de tout ramener à leur petite personne restreinte au plan vital , mais c’est aussi le péché de ces “croyants” ( musulmans ou plus exotiques) qui croient que Dieu,nou les dieux ou les esprits se soucient d’eux et de leurs besoins vitaux (en nourriture, en eau, etc…) et le péché est donc universellement partagé
La réponse à cela est dans le Mao Yseult cité par Drieu la Rochelle en frontispice de son livre “Les chiens de paille” un livre marqué d’extraits des Upanishads ou de l’ésotérisme universel qui se termine par un bombardement anglais qui détruit tout et “tous les personnages de cette véridique histoire”:

Le ciel et la terre ne sont pas humains ou bienveillants à la manière des hommes, ils considèrent tous les êtres comme si c’étaient des chiens de paille qui ont servi dans les sacrifices.


Le ciel et la terre, ce sont évidemment, comme au verset de la Bible, le plan spirituel et le plan vital..on n’y échappe pas, je vous dis…
La seconde remarque que j’ai faite c’est qu’à un moment la gouvernante française compare la belle Miranda, l’une des disparues, qui réapparaît mystérieusement à l’un des garçons obsédés par elle et qui la cherche ( analogie avec Perséphone) à l’ange du “Printemps” de Boticelli:
un tableau où comme il est dit sur cette page Wikipedia les hommes sont délaissés au profit des figures féminines , placés qu’ils sont aux extrémités ( et j’ajoute que celui de droite semble prêt à violer l’une des Nymphes) ..
Déjà alors que j’étais enfant ce tableau m’obsédait étoile j’en avais fait part à ma tante, une femme à forte personnalité et immense culture qui m’avait ri au nez lorsque j’avais évoqué l’impression de sérénité qui se dégageait pour moi de cette scène , en me faisant remarquer justement le satyre bouillonnant de désir qui tente de saisir la nymphe.. Bref j’interprète ce tableau comme représentant le plan vital, dans lequel à l’époque je me préparais à entrer puis j’étais à l’âge de l’entrée dans l’adolescence
Une raison de plus pour m’intéresser à ce film et spécifiquement à Miranda qui mérite bien son prénom comme le montre sa photo tirée du film

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Une impulsion dont je ne suis pas Maître me force à faire suivre cette photo du Printemps de Boticceli (le plan vital, la tunique de Nessus du désir plutôt que la sérénité ma tante avait raison de se foutre de ma gueule mais j’étais enfant à l’époque) et surtout surtout une lame du Tarot atypique de l’Arcane XIII la Mort qui représente bien les deux plans je trouve:

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Voici la Mort :

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Il y a bien une dualité évidente entre au dessus de la terre où émerge le soleil rougeâtre et les feuilles de l’arbre, et sous le terre, où sont les racines de l’arbre portant feuilles, il y a un autre arbre complètement sec car ne faisant pas descendre ses racines assez profondément sous la terre .

Traditionnellement l’Arcane du Tarot, quelle que soit la version, ne représente pas la mort physique , ce “peu profond ruisseau calomnié” mais la mort initiatique, c’est à dire le passage de l’âme du plan vital au plan spirituel , concomitant à la “mort au monde, au plan vital”. Dans les autres versions, cet arcane XIII n’a pas de nom:

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J’avais tendance avant à voir le plan spirituel dans la moitié au dessus de l’image, éclairée par le Soleil, mais maintenant je me demande si ce n’est pas l’inverse? Dans ce cas l’interprétation du film de Peter Weir changerait du tout au tout, et la disparition des filles ne serait pas à comprendre comme une initiation chthonienne, mais une complète libération spirituelle en entrant sous la roche ? Le mythe de la Caverne inversé ? Rappelons nous les fresques de Lascaux, qui signent indubitablement l’entrée du plan spirituel dans la conscience humaine préhistorique,bien avant Thales et le rire de la servante de Thrace et les récits bibliques sur l’errance d’Israel cherchant la Terre promise (le plan spirituel) , entrée donnant à ces hommes préhistoriques l’idée de dessiner sur les parois les animaux leur servant de gibier(?), le plan vital mis ainsi à distance dans la représentation artistique ….

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Grotte_de_Lascaux

Et la grotte Chauvet est bien plus ancienne encore:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Grotte_Chauvet

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