“Fear and desire” ( Stanley Kubrick, 1953) : “There is war in this Forest”

une fable philosophique un peu pataude selon cet article (du Monde, il est vrai):

http://www.lemonde.fr/culture/article/2012/11/13/fear-and-desire-ce-film-inedit-que-stanley-kubrick-voulait-detruire_1789834_3246.html

Je n’ai aucune connaissance en technique cinématographique, bien qu’à une certaine période de ma vie, j’aie été très souvent au cinéma, pour voir des vieux films, appartenant à la catégorie “art et essai” (mais il est vrai que j’ai bu aussi une quantité impressionnante de bouteilles, et pourtant je n’y connais rien en œnologie), mon avis sur l’éclairage des plans n’a donc guère d’intérêt. Il semble que Kubrick , jeune et débutant, ait été choqué par les réactions hostiles au film et n’en ait gardé toute sa vie un réflexe de rejet de ce film, qualifié d’erreur de jeunesse. C’est d’ailleurs ce qu’il dit dans une interview de 1966 qui dure les premières 5 minutes 45 de cette vidéo où l’on peut revoir ce film excellent :

Les premières images du film , qui débute au bout de cette interview de 5minutes 45, montrent une forêt de résineux à flanc de montagne, et une “voix off” masculineet forte prononce une sorte de monologue (“Docteur Folamour” commence de la même façon par le monologue en “voix off” sur la situation militaire en 1964): “There is war in this forest”

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Fear_and_Desire

” y a une guerre dans cette forêt. Pas une guerre qui a eu lieu, ni une guerre qui aura lieu, seulement une guerre. Et les ennemis qui luttent ici n’existent que si nous leur donnons un caractère humain. Cette forêt, et tout ce qui s’y passe maintenant, est donc en dehors de l’Histoire. […] Ces soldats que vous voyez parlent notre langue et sont de notre temps mais n’ont pas d’autre patrie que l’esprit. ».”

C’est cela que les premiers spectateurs n’ont pas apprécié : cette dimension “métaphysique” du film, anti-réaliste, “hors de l’Histoire”; ce qui est décrit là , dans ce film, c’est le “plan vital” sous la forme d’une forêt symbolisant la sauvagerie des instincts totalement libérés, comme ils le sont lors de toute guerre (viols, meurtres, conquête, asservissement), cette forêt rappelle celle du début de la “Divine Comédie” de Dante, montrant le poète perdu dans une profonde forêt “au milieu du chemin de notre vie”:

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/dante/enfer/002.htm

Au milieu du chemin de notre vie, ayant quitté le chemin droit,

je me trouvai dans une forêt obscure

. Ah! qu’il serait dur de dire combien cette forêt était sauvage, épaisse et âpre, la pensée seule en renouvelle la peur, elle était si amère, que guère plus ne l’est la mort; mais pour parler du bien que j’y trouvai, je dirai les autres choses qui m’y apparurent .
Comment j’y entrai, je ne le saurais dire, tant j’étais plein de sommeil quand j’abandonnai la vraie voie, mais, arrivé au pied d’une colline, là où se terminait cette vallée qui de crainte m’avait serré le cœur, je levai mes regards, et je vis son sommet revêtu déjà des rayons de la planète qui guide fidèlement en tout sentier , alors la peur qui jusqu’au fond du cœur m’avait troublé durant la nuit que je passai avec tant d’angoisse fut un peu apaisée.
Et comme celui qui, sorti de la mer, sur la rive haletant se tourne vers l’eau périlleuse, et regarde; ainsi se tourna mon âme fugitive pour regarder le passage que jamais ne traverse aucun vivant

Et elle rappelle aussi cette forêt où Descartes décrit l’homme commun comme perdu, et il essaye d’enseigner à ses lecteurs (nous, si nous voulons bien faire les efforts requis) comment sortir de cette sombre forêt de l’existence (le plan vital):

http://www.caphi.univ-nantes.fr/Dans-le-milieu-d-une-foret-Essai

Voici un article très intéressant :”Marcher en forêt avec Descartes”, qui évoque aussi la forêt de Dante:

Marcher en forêt avec Descartes

L’aspect allégorique du film laisse place aussi aux relations entre hommes et femmes, une situation où l’homme charnel, non spirituel, ne peut qu’apporter mort et désolation à la Femme, à cause même de son obsession d’être aimé, choyé, de sa nostalgie terriblement dangereuse de la mère protectrice . Mais ici la philosophie cartésienne, malebranchiste, platonicienne et spinoziste, en un mot idéaliste et scientifique-mathématisante se présente comme voie menant quelque part (contrairement aux ténébreux “Chemins qui ne mènent nulle part ” de Heidegger ), avec son idéal d’émancipation virile par la Raison qui se situe à l’exact opposé de la fausse émancipation proposée par les différents gauchistes héritiers des fausses Lumières libertines du 18ème siècle, en révolte contre les Lumières véritables, celles du 17ème siècle et de Descartes et Spinoza.
Dans le film c’est l’épisode où Sidney tue la jeune femme qui voulait s’échapper.
A noter que le dernier film de Kubrick “Eyes wide shut” porte aussi sur le thème de l’amour et du sexe , du sexe surtout, à travers une cérémonie en araméen inversé) :

mais de mon point de vue c’est ce dernier film qui est un échec complet, car indigent au niveau de la Pensée,par contre “Fear and desire” est un des plus grands films de Kubrick.
Kubrick à rêvé toute sa vie de réaliser un film sur la Shoah, il n’a pas osé ce qui lui a au moins évité de sombrer dans le ridicule des pantalonnades de Spielberg, par contre il n’a pas pu s’empêcher de traiter le domaine “difficile à penser” du sexe (du plan vital) et de connaître un échec retentissant (que cachent mal les théories fumeuses, voire fumistes, sur un prétendu sens caché de ce film à propos des mystérieux “Illuminati” invention de neuneus masturbateurs à l’usage de la ménagère de moins de trente ans):

Noter d’ailleurs que “Eyes Wilde shut” (les yeux grand fermés) se situe à l’exact inverse de l’attitude intellectuelle occidentale, telle qu’elle apparaît chez Husserl, qui privilégie le “voir” théorétique des essences (“Wesenschau”) d’ailleurs le mot “idée” comme “théorie” viennent de racines grecques signifiant “voir, contempler ” (θεωρειν= contempler, ειδος, ιδειν) et si mes souvenirs d’ancien helléniste ne me trahissent pas οιδα (je sais) est le parfait du verbe οραω (voir)

Mais Rorty dans son combat déconstructeur contre l’intelligence théorique occidentale , a suffisamment insisté là dessus

Le film “Fear and desire” finit sur un dialogue énigmatique entre le lieutenant et le soldat, apres 1 heure et 5minutes:

Soldat (anxieux) : ” I guess I was not built for this” (au spectacle de la barque laissant voir un soldat devenu fou et un autre tué)

Officier(d’un ton définitif) :” nobody ever was! it’s just a trick we perform, rather we would die immediately”

Ce qui se traduit:

soldat : ” je crois que je n’ai pas été taillé pour résister à ça”

Officier : “personne ne l’est ni ne l’a jamais été (sous entendu :Taillé pour résister à ça ); c’est juste un truc que nous accomplissons (inconsciemment), sinon nous cesserions immédiatement de vivre)

Ce qui signifie : le plan vital n’a pas été créé par un “Dieu bon” à l’usage de sa créature l’être humain qu’il aurait créé aussi. Nous y restons à cause de notre instinct inconscient qui est le “vouloir vivre” , qui nous force à respirer sans y penser, à manger et boire, à nous lever le matin, et qui nous porte vers le sexe et la génération, et le combat pour conquérir la puissance, sinon nous quitterions la vie immédiatement en mourant

Seulement il est démontré ici qu’il faut avoir le courage de continuer à vivre et de ne pas se suicider (car effectivement , avec les outils que la société moderne met à notre disposition, la mort n’est jamais éloignée de plus de quelques secondes) pour un autre but que la “puissance du Père ” , que l’avoir ou que le sexe et la génération : pour la “Sagesse du Fils” : comprendre, seulement comprendre

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