Je t’aime je t’aime (Alain Resnais 1968)

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Je_t%27aime,_je_t%27aime

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Le film est sorti en 1968 ( et en a subi les désagréments dû es aux désordres de cette année là) mais a dû être tourné à partir de la fin de 1966 (des répliques de Claude RICH le suggèrent) en Belgique (certains personnages parlent en flamand non sous-titré )
Pour une fois la page Wikipedia est intéressante car elle évoque les raisons pour lesquelles Sternberg et Resnais (auteurs du scénario) ont choisi ce thème apparemment de science fiction : le voyage dans le temps , et spécifiquement le retour de Claude Ridder dans son propre passé, pendant ses vacances en France , un an exactement auparavant, et pour y revivre une minute, avant de revenir dans le présent (enfin c’est le projet des scientifiques mais rien ne se passe comme prévu)

“Jacques Sternberg se sent alors plus doué pour le conte que pour le roman : il a donc cherché un moyen d’accumuler des scènes très courtes, « avec énormément de temps morts », reliées par une même histoire. C’est ainsi qu’est née l’idée du voyage dans le temps où le héros revit de manière aléatoire des moments de sa vie. Le scénariste en parle avec la métaphore d’un jeu de cartes lancées en l’air et qui retombent : « une bonne partie des cartes sont recouvertes, on n’en parle pas, et les autres sont éparpillées, elles ne forment pas une série continue”
Cette image du jeu de cartes lancé en l’air est souvent utilisée en théorie de l’information :on possède un jeu ordonné , dont on connaît l’ordre de rangement , par exemple par couleurs, cœur, trèfle, carreau, pique , et dans chaque couleur : roi, reine, valet, 10, 9, etc..

Jetons les en l’air, cela introduit du désordre, de l’entropie, et de l’information a été perdue, cela introduit aussi de l’irréversible car on peut douter du fait que si on prenne un jeu totalement désordonné et qu’on le jette en en l’air les cartes se retrouvent spontanément dans l’ordre décrit ci dessus.
Le temps est il augmentation irréversible du désordre , de l’entropie comme l’affirme la théorie de Clausius et le deuxième principe de la thermodynamique :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Deuxième_principe_de_la_thermodynamique

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Entropie_(thermodynamique)

ou bien gain d’information, de néguentropie ?

Mais ici, la Clavis universalis nous dit que comme il y a deux plans, il doit y avoir deux notions du temps différentes et c’est bien ce que dit aussi Brunschvicg, voir :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/04/01/deux-sortes-de-temps-biologique-et-spirituel-correspondant-aux-deux-plans-vital-et-spirituel/

Le temps biologique, temps (du plan) vital est celui du vieillissement, de l’augmentation irréversible de l’entropie:

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/quelques-citations-eparses-de-brunschvicg-particulierement-eclairantes-voire-illuminatrices/

“Nous nous affranchirons du temps simplement vital, dans la mesure où nous en découvrirons la racine intemporelle. La vie, nous savons trop qu’elle est sans pitié pour les vivants. Elle peut se définir comme l’ensemble des forces qui résistent à la mort….. jusqu’à l’inévitable dénouement qui la révèle comme l’ensemble des forces qui acheminent à la mort….. ”

Quelle est elle donc cette racine intemporelle ? Ne serait ce pas justement la Clavis universalis, l’Ouvert ?
L’histoire navrante de Claude Ridder est en tout cas celle d’un homme qui meurt deux fois, au lieu de naître deux fois comme nous le promet la Clavis..
La vie en couple avec une femme dépressive (Olga Georges Picot, excellente) et toujours triste l’a conduit au suicide, c’est le cas, plus fréquent que l’on ne croit hélas de ces co-dépendances, de ces couples (que Badiou avec son mépris hautain et fort peu charitable nomme “couples rances”) qui ne peuvent ni se séparer ni continuer à vivre ensemble . Le temps est alors ce qui conduit soit au choix qui tranche (le glaive de Salomon) soit à la vie à deux continuée qui est mort à deux, vie-dans-la -mort et mort-dans-la-vie comme l’a nommé Coleridge dans son poème “le dit du vieux marin” , Coleridge qui a connu cette mort continuée au sein du couple, mais à cette époque c’était parce que les convenances sociales rendaient le divorce impossible.
Ce qui est donc à l’œuvre dans ce passage de la vie de Claude Ridder qui forme le tissu du film, c’est le temps vital, qui accomplit son œuvre sournoisement, comme l’eau qui ronge le bois et pourrit tout. Il y manque pour affranchir ce pauvre homme et cette pauvre femme l’Idée, permettant de découvrir la racine intemporelle de ce temps simplement vital, que je pense etre l’Idée de l’Ouvert, de l’Abîme, de la béance, de la Fente , dualité des plans qui est promesse de libération du cachot vital qui est décrit dans le “Récit du vieux marin” par l’atroce image de la mer qui pourrit autour du navire jusque dans ses profondeurs, image saisissante de la corruption la plus extrême du plan vital:

http://www.skiophoros.org/extraits/marin.pdf

http://maxencecaron.fr/2010/07/coleridge-la-complainte-du-vieux-marin/

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Les scènes les plus cauchemardesques se situent dans la quatrième partie :

Seul, seul, je restai debout, tout seul, tout seul, sur la vaste, la vaste mer, et pas un saint n’eut pitié de ma pauvre âme à l’agonie.

Tant d’hommes, tant d’hommes si beaux ! Ils gisaient là, tous morts, et mille choses visqueuses vivaient autour ; et moi aussi je vivais !

Je regardai la mer en putréfaction, et détournai mes yeux de ce spectacle. Je les reportai sur le pont du vaisseau, il était également en putréfaction ; sur ses planches gisaient les corps morts de mes camarades.

Je regardai le ciel et voulus prier ; mais avant qu’une prière s’élançât de mes lèvres, un méchant murmure m’arrivait et faisait mon coeur aussi sec que la poussière.

Je fermai mes paupières et je les tins fermées, et, sous elles, les boules de l’oeil battaient comme le pouls dans la veine ; car le ciel et la mer, la mer et le ciel, pesaient comme un fardeau sur mes yeux fatigués, et les morts étaient étendus à mes pieds.

Une sueur froide ruisselait de leurs membres, quoiqu’ils ne fussent ni puants ni corrompus. Le regard qu’ils avaient jeté sur moi en mourant était encore tout entier dans leurs yeux.

La malédiction d’un orphelin pourrait tirer du ciel même un esprit et le précipiter en enfer ; mais en est-il de plus terrible que celle qui brille dans l’oeil d’un homme mort ? Sept jours et sept nuits je vis cette malédiction et je ne pouvais mourir.

La seule solution pour se sauver de cet enfer est la conversion sincère et véritable, qui n’est évidemment pas la conversion à une religion instituée, puisque nous savons d’après Brunschvicg et après avoir vérifié , l’examen de l’Histoire et de l’actualité nous rend hélas la vérification facile , que les religions positives sont toutes restées prisonnières du plan vital, pas question donc de compter sur elles pour nous en libérer. Le livre de Brunschvicg à lire ici est “Vraie et fausse conversion”:

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/vraie_et_fausse_conversion/vraie_et_fausse_conversion.html

Mais ce que les scientifiques qui cherchent le cobaye parfait , et nul ne convient mieux que quelqu’un qui a raté son suicide, ont à offrir à Claude Ridder sorti de l’hôpital après son suicide raté , ce n’est nullement la conversion qui lui permettrait d’accéder au plan spirituel et au temps qui est progrès continu dans le “pays des vérités” (formule de Malebranche) au temps spirituel sans temps morts (un temps mort est un temps sans idées) mais une piqûre qui l’envoie un an en arrière dans son passé . Impossible de ne pas ici faire le lien avec le chef d’œuvre de Chris Marker : La jetée (1964)
Mais ce voyage le laisse dans le temps vital dont la caractéristique principale est le ressassement, le ressac, comme la mer .. Et ce temps, inaccessible à toute possibilité d’amélioration et de progrès de la conscience, le rejette automatiquement dans la vague déferlante de sa mort par suicide, qui roule une seconde fois devant les yeux des scientifiques éberlués.

“Nous sommes Dieu, mais hélas nous sommes aussi le cobaye universel (la souris de laboratoire) : cela nous donne en plus quelques droits.”

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