“Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie”

Je m’en souviendrai toujours , de ce dialogue avec un musulman qui voulait absolument me convaincre de l’origine divine du Coran en me signalant les nombreux “miracles mathématiques” de ce texte. Je lui répondais que “miracles” et “mathématiques” sont deux mots qui ne vont pas bien ensemble. Il partit alors dans une tirade embrouillée dont je ne me souviens que de la fin:

Y a quelqu’un au dessus de nous, mec!

Nous étions chacun derrière notre écran d’ordinateur, et ne pouvions pas nous voir ni nous entendre, mais je sentais son angoisse et sa peur panique, rien qu’aux mots qu’il employait et à sa façon de les agencer, et bien sûr la fin , la dernière phrase, était là pour conjurer cette terreur , face à l’éventualité qu’il n’y ait “que nous” les humains, plus bien sûr les autres animaux,c’est à dire en somme le “plan vital” et qu’il n’y ait pas les “anges”, “archanges” et autres entités célestes gouvernées par le Chef suprême qui dirige toute sa création : Dieu conçu de manière anthropomorphique comme une Personne qui peut commander, donner des ordres, exactement comme sur la terre, parmi les hommes, un chef dirige une troupe de soldats, ou des ouvriers qui bâtissent un immeuble.

Ce “dialogue” se déroulait sur l’ancien site de discussions Caramail (qui n’existe plus maintenant ) en 2000, ou 2001, avant les attentats du 11 septembre, car après…je ne discutais plus avec de telles personnes prosélytes.

Cette peur est aussi évoquée par Pascal de manière plus littéraire , dans ce fragment bien connu :

http://lettreslumineuses.unblog.fr/2008/04/06/le-silence-eternel-de-ces-espaces-infinis-meffraie-pensees-blaise-pascal/

“Quand je considère la petite durée de la vie, absorbée dans l’éternité précédente et suivante, le petit espace que je remplis, et même que je vois, abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraie et m’étonne de me voir ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. Qui m’y a mis ? Par l’ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a-t-il été destiné à moi ? Memoria hospitis unius diei praetereuntis (*).

«89-. Pourquoi ma connaissance est-elle bornée ? Ma taille ? Ma durée à cent ans plutôt qu’à mille ? Quelle raison a eue la nature de me la donner telle, et de choisir ce nombre plutôt qu’un autre, dans l’infinité desquels il n’y a pas plus de raison de choisir l’un que l’autre, rien ne tentant plus que l’autre ?

90-. Combien de royaumes nous ignorent !

91-. Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie»”

Il s’agit tout simplement de l’angoisse qui s’empare de l’être humain à la pensée que le plan vital et l’existence incarnée, sur le plan vital, pourrait être la seule forme d’existence possible, c’est à dire “une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, qui ne signifie rien, un pauvre comédien qui se pavane sur la scène une heure durant, et qu’ensuite on n’entend plus” comme dit Macbeth dans la pièce de Shakespeare.

Mais voici un autre site permettant d’analyser plus finement la pensée, si subtile, de Pascal. Notre fragment est ici:

http://www.penseesdepascal.fr/Misere/Misere17-moderne.php

accompagné d’une analyse qui éclaire ses liens avec la transition de l’homme à Dieu:

http://www.penseesdepascal.fr/Transition/Transition.php

qui forme la liasse suivante, venant après la liasse “Misère” dont fait partie notre fragment :

http://www.penseesdepascal.fr/Misere/Misere.php

Parmi les fragments sur la “transition de l’homme à Dieu” ( qui dans notre terminologie est exactement la transition du plan vital au plan spirituel, qui seule donnera la solution de tous les problèmes angoissants que pose le plan vital dans la liasse “Misère”), l’extraordinaire fragment 6 contraste avec les autres:

http://www.penseesdepascal.fr/Transition/Transition6-moderne.php

Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir.
Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale

On dirait du Brunschvicg!!

Ce que dit là Pascal c’est que seul le plan spirituel, ordre de l’Esprit, peut nous “relever” de notre enlisement dans le “plan vital” ordre de la matière et de la vie.

Ce fragment 6 se situe dans la continuité du fragment 5, bien plus célèbre :

http://www.penseesdepascal.fr/Transition/Transition5-moderne.php

L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser ; une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer. Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, puisqu’il sait qu’il meurt et l’avantage que l’univers a sur lui. L’univers n’en sait rien.

qui est rapproché d’un autre fragment dans une autre liasse , “Grandeur de l’Homme”:

http://www.penseesdepascal.fr/Grandeur/Grandeur9-moderne.php

Ce n’est point de l’espace que je dois chercher ma dignité, mais c’est du règlement de ma pensée. Je n’aurai point d’avantage en possédant des terres. Par l’espace l’univers me comprend et m’engloutit comme un point, par la pensée je le comprends

Notre fragment, celui du titre de cet article est le 7, il est placé dans la bouche d’un incroyant :

http://www.penseesdepascal.fr/Transition/Transition7-moderne.php

Les fragments 3 et 4 portent sur la métamorphose, ou transmutation de cet effroi de plomb, en l’or de la sagesse par le biais de l’humilité, et bien sûr, la religion pointe le bout de son nez:

http://www.penseesdepascal.fr/Transition/Transition3-moderne.php

En voyant l’aveuglement et la misère de l’homme, en regardant tout l’univers muet et l’homme sans lumière abandonné à lui‑même, et comme égaré dans ce recoin de l’univers sans savoir qui l’y a mis, ce qu’il y est venu faire, ce qu’il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j’entre en effroi comme un homme qu’on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s’éveillerait sans connaître et sans moyen d’en sortir. Et sur cela j’admire comment on n’entre point en désespoir d’un si misérable état. Je vois d’autres personnes auprès de moi d’une semblable nature. Je leur demande s’ils sont mieux instruits que moi. Ils me disent que non et sur cela ces misérables égarés, ayant regardé autour d’eux et ayant vu quelques objets plaisants s’y sont donnés et s’y sont attachés. Pour moi je n’ai pu y prendre d’attache et considérant combien il y a plus d’apparence qu’il y a autre chose que ce que je vois j’ai recherché si ce Dieu n’aurait point laissé quelque marque de soi.
Je vois plusieurs religions contraires et partant toutes fausses, excepté une. Chacune veut être crue par sa propre autorité et menace les incrédules. Je ne les crois donc pas là‑dessus. Chacun peut dire cela. Chacun peut se dire prophète mais je vois la chrétienne où je trouve des prophéties, et c’est ce que chacun ne peut pas faire
.”

Oui mais pourquoi privilégier la chrétienne? Brunschvicg lui trouvera, dans “Raison et religion”, les vers de Baudelaire , que Pascal ne pouvait pas connaître :

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/raison_et_religion/raison_et_religion_intro.html

Ce que nous aurons, pour notre propre compte, à retenir de la question soulevée par notre contradicteur, c’est que son problème est aussi notre problème. Nous entendons Pascal lorsqu’il nous crie : « Humiliez-vous, raison impuissante ; taisez-vous, nature imbécile… Écoutez Dieu » . Quel Dieu, et dans quelle langue ? Si nous avons accepté l’hypothèse que religion signifie religion positive, il ne nous est plus accordé de nous refuser au spectacle de l’histoire :

Plusieurs religions semblables à la nôtre,
Toutes escaladant le ciel…
El par leur multiplicité se condamnant toutes à demeurer déchues de leur espérance, sauf une sans doute, une peut-être — et laquelle ?

Mais comment Pascal peut il, après l’événement cartésien, voir l’homme ” incapable de toute connaissance” ? C’est qu’il faut que l’homme désespère pour s’humilier…en ce sens il retrouve les accents de Faust mais la sagesse chrétienne et surtout la connaissance des premiers succès (intellectuels et non techniques)de la science, de laquelle il faut un grand acteur (en mathématiques surtout) le détourne de la tentation de la magie :

https://fr.m.wikisource.org/wiki/Faust_(Goethe,_trad._Nerval,_1877)/Faust/Première_partie

Philosophie, hélas ! jurisprudence, médecine, et toi aussi, triste théologie !… je vous ai donc étudiées à fond avec ardeur et patience : et maintenant me voici là, pauvre fou, tout aussi sage que devant. Je m’intitule, il est vrai, maître, docteur, et, depuis dix ans, je promène çà et là mes élèves par le nez. — Et je vois bien que nous ne pouvons rien connaître !

Le cachot de Faust est le même que celui de Pascal : c’est le “plan vital”:

“Hélas ! et je languis encore dans mon cachot ! Misérable trou de muraille, où la douce lumière du ciel ne peut pénétrer qu’avec peine à travers ces vitrages peints, à travers cet amas de livres poudreux et vermoulus, et de papiers entassés jusqu’à la voûte. Je n’aperçois autour de moi que verres, boîtes, instruments, meubles pourris, héritage de mes ancêtres… Et c’est là ton monde, et cela s’appelle un monde !”

Mais Faust, décidément enténébré, attribue tout son malheur aux “misères de la science” et cherche son salut dans un vieux livre de Nostradamus et le “plan spirituel” dans les chimères du “monde des esprits”:

Délivre-toi ! Lance-toi dans l’espace ! Ce livre mystérieux, tout écrit de la main de Nostradamus, ne suffit-il pas pour te conduire ? Tu pourras connaître alors le cours des astres ; alors, si la nature daigne t’instruire, l’énergie de l’âme te sera communiquée, comme un esprit à un autre esprit. C’est en vain que, par un sens aride, tu voudrais ici t’expliquer les signes divins… Esprits qui nagez près de moi, répondez-moi, si vous m’entendez ! (Il frappe le livre, et considère le signe du macrocosme.) Ah ! quelle extase à cette vue s’empare de tout mon être ! Je crois sentir une vie nouvelle, sainte et bouillante, circuler dans mes nerfs et dans mes veines. Sont-ils tracés par la main d’un dieu, ces caractères qui apaisent les douleurs de mon âme, enivrent de joie mon pauvre cœur, et dévoilent autour de moi les forces mystérieuses de la nature ? Suis-je moi-même un dieu ? Tout me devient si clair ! Dans ces simples traits, le monde révèle à mon âme tout le mouvement de sa vie, toute l’énergie de sa création. Déjà je reconnais la vérité des paroles du sage : « Le monde des esprits n’est point fermé ; ton sens est assoupi, ton cœur est mort. Lève-toi, disciple, et va baigner infatigablement ton sein mortel dans les rayons pourprés de l’aurore !» (Il regarde le signe.) Comme tout se meut dans l’univers ! Comme tout, l’un dans l’autre, agit et vit de la même existence ! Comme les puissances célestes montent et descendent en se passant de mains en mains les seaux d’or ! Du ciel à la terre, elles répandent une rosée qui rafraîchit le sol aride, et l’agitation de leurs ailes remplit les espaces sonores d’une ineffable harmonie.

Et juste après il demande en gémissant : “où te saisir, Nature infinie?”

Attitude typique du malheureux berné par les illusions du plan vital qui est justement cette Nature qui n’est pas Infinie mais finie (la Relativité générale nous en assure en calculant le rayon de l’Univers, une quantité finie): dans le plan vital, on ne peut que “tenter de saisir”
Oui, il faudra bien le 17ème siècle, c’est à dire Descartes, Pascal, Malebranche et Spinoza , les quatre ensemble, liés de manière indissoluble, pour en finir avec la tentation faustienne, qui résulte d’une fantasmagorie, tentant déjà de déguiser le plan vital en plan spirituel, le cachot en ciel, en réintroduisant les hiérarchies célestes : Rudolf Steiner dans l’anthroposophie cedera à la meme pernicieuse tentation.
Seulement le monde de l’Esprit ne peu pas etre le “monde des esprits” car la vocation de l’Esprit est Unité !!
C’est, encore une fois, Brunschvicg qui “rafle la mise” en répondant et à Pascal, philosophe et mathématicien réel, et à Faust, personnage imaginaire né de légendes de la fin du Moyen âge, qui ont influencé Marlowe et Goethe, mais il arrive que les légendes soient plus réelles qu’elles ne veulent bien le dire.
La réponse de Brunschvicg se situe au début du chapitre 2 de “Raison et religion” : “monde imaginaire ou monde véritable”, qui constitue la deuxième opposition fondamentale :

https://mathesisuniversalis.wordpress.com/2015/08/03/brunschvicgraisonreligion-seconde-opposition-fondamentale-monde-imaginaire-ou-monde-veritable/

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http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/raison_et_religion/brunschvicg_raison_et_religion.doc#c2

Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. Qu’elle soit destinée à traduire l’impression propre de Pascal, ou qu’elle soit placée dans la bouche du libertin que l’auteur des Pensées travaille à convertir, la phrase du manuscrit posthume dénonce avec un éclat singulier ce qu’on pourrait appeler le mal de l’époque. L’éternel et l’infini, qui d’eux-mêmes paraissent faits pour conduire l’homme vers un Dieu lui-même éternel et infini, semblent l’en éloigner et l’en détourner. Comment comprendre cela ? Devant les révélations prodigieuses que l’astronomie moderne avec les conceptions rationnelles de Copernic et les découvertes télescopiques de Galilée lui apportait, il est arrivé que l’homme a perdu le contact de son monde, d’un univers restreint à la portée de ses sens, et qui lui parlait un langage familier. Tout y était expliqué par son intérêt, et derrière la gravité trompeuse d’un réalisme finaliste et théocentrique se développait, à l’abri d’une fausse sécurité, l’imagination anthropomorphique des peuples enfants. De même que le problème religieux se met différemment en équation suivant le niveau où le moi se considère, de même la conception du rapport entre la nature et Dieu se transforme suivant la norme de vérité à laquelle on se réfère.
Que la physique n’ait eu que l’apparence d’un savoir positif tant qu’elle n’était pas en possession de ces instruments que sont conjointement la coordination mathématique et la technique expérimentale, nous le savons assurément ; mais nous le savons seulement depuis trois siècles, bien court intervalle dans l’histoire de la planète et même de ses habitants humains, depuis le moment où la raison a pris conscience d’une méthode qui lui permet de mordre sur le réel en même temps que prenaient leur forme définitive les victoires les plus mémorables de l’intelligence : découverte du principe d’inertie, composition mécanique des mouvements, identité de la matière céleste et de la matière terrestre.
Comment saura-t-on se prononcer entre les faux Dieux et le vrai, si l’on ne commence par opposer la fausse image du monde et son idée véritable, si l’on ne distingue pas radicalement dans l’usage du même terme vérité le mirage d’une imagination puérile et la norme incorruptible de la raison ?

Si l’éternel et l’infini semblent détourner l’homme de Dieu, c’est qu’ils ne sont pas réellement l’éternel et l’infini, mais des fantasmagories du plan vital. Le monde véritable est celui des théories et des chaînes d’équations de la Science, pas celui de l’imagination anthropomorphique des peuples enfants , qui voyait des fées , des naïades et des gnômes partout, des esprits au lieu de l’Esprit,fantasmagorie cachée derrière la “fausse sécurité ” du réalisme finaliste et théocentrique, qui était impuissant à tromper les âmes d’élite comme Faust (c’est à dire Goethe se transportant à la fin du Moyen Âge) et Pascal.

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