L’OUTSIDER : l’histoire de Jérôme Kerviel portée au cinéma

Au fond, c’est une histoire digne de Balzac, cette “affaire Kerviel” :

http://www.20minutes.fr/cinema/1868867-20160621-outsider-jerome-avant-kerviel-selon-francois-xavier-demaison

http://culturebox.francetvinfo.fr/cinema/critiques/l-outsider-christophe-barratier-rouvre-le-dossier-kerviel-241685

Et Christophe Barratier n’est pas Balzac. D’ailleurs Balzac ne se serait pas lancé dans la mise en scène , il avait mieux à faire, ce démiurge : devenir le rival de Dieu en créant un monde.

Mais le film est tout de même excellent , et , comme dit la publicité, effrayant et si vrai … Comme les films du même tonneau d’ailleurs, “Margin Call”, ” Le loup de Wall street” (le plus délirant) ,”The Big short” , voire “Le capital”:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/05/04/margin-call-un-tres-grand-film-glacant-et-terrifiant/

https://horreurislamique.wordpress.com/2014/01/05/martin-scorcese-le-loup-de-wall-street/

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2016/01/27/the-big-short/

https://horreurislamique.wordpress.com/2012/11/27/le-capital-film-de-costa-gavras/

Oui, il y a du Lucien Chardon (devenu Lucien de Rubempré) des “Illusions perdues” dans ce personnage de Jérôme Kerviel et de l’Etienne Lousteau dans son mentor Fabien Keller, qui lui apprend toutes les (vilaines) ficelles du “métier” (si c’en est un) et la salle des traders ressemble à celle du journal où Lucien, le “grand homme de Province” , le poète d’Angoulême, fait ses premières armes à Paris. Les ordinateurs ont remplacé les plumes , mais il y règne le même cynisme: Fabien Keller cite sans arrêt, sur le mode parodique, les mêmes versets de l’Evangile que j’utilise ici pour leur sens philosophique. Au fond, Balzac, en recréant le monde, ne peut que révéler les deux plans, le plan vital dans la plus grande partie de l’œuvre, qui est d’une noirceur bien plus sombre que les romans de Zola, et le plan spirituel dans les œuvres dites “mystiques” comme “Seraphita” ou ” Jésus Christ en Flandre” :

https://horreurislamique.wordpress.com/balzac-la-resurrection-de-leglise-prostituee/

Voire même “Melmoth réconcilié” , saisissante peinture de l’enfer de nos villes soumises au plan vital:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/jaurai-donc-euphrasie-dit-le-clerc-balzac-melmoth-reconcilie/

La scène du film où Jérôme et Fabien (qui part à New York) se font leur adieux en finissant chacun sa bouteille de champagne sur les escaliers de La Défense en pleine nuit et où Fabien part en titubant en hurlant ce fameux passage de l’évangile de Matthieu opposant les deux voies, large et étroite:

“Entrez par la porte étroite. Car large est la porte, spacieux est le chemin qui mènent à la perdition, et il y en a beaucoup qui entrent par là. Mais étroite est la porte, resserré le chemin qui mènent à la vie, et il y en a peu qui les trouvent.”

cette scène fait certes son effet, mais peut elle seulement approcher celles de la fin de la seconde partie des “Illusions perdues” que Balzac organise avec son style inimitable et…divin :

Quand, en sortant de chez Flicoteaux, Claude Vignon, qui y mangeait ce jour-là, Lousteau, Lucien et le grand inconnu qui remisait sa garderobe chez Samanon voulurent aller au café Voltaire prendre du café, jamais ils ne purent faire trente sous en réunissant le billon qui retentissait dans leurs poches. Ils flânèrent au Luxembourg, espérant y rencontrer un libraire, et ils virent en effet un des plus fameux imprimeurs de ce temps auquel Lousteau demanda quarante francs, et qui les donna. Lousteau partagea la somme en quatre portions égales, et chacun des écrivains en prit une. La misère avait éteint toute fierté, tout sentiment chez Lucien ; il pleura devant ces trois artistes en leur racontant sa situation ; mais chacun de ses camarades avait un drame tout aussi cruellement horrible à lui dire : quand chacun eut paraphrasé le sien, le poète se trouva le moins malheureux des quatre. Aussi tous avaient-ils besoin d’oublier et leur malheur et leur pensée qui doublait le malheur. Lousteau courut au Palais-Royal, y jouer les neuf francs qui lui restèrent sur ses dix francs. Le grand inconnu, quoiqu’il eût une divine maîtresse, alla dans une vile maison suspecte se plonger dans le bourbier des voluptés dangereuses. Vignon se rendit au Petit Rocher de Cancale dans l’intention d’y boire deux bouteilles de vin de Bordeaux pour abdiquer sa raison et sa mémoire. Lucien quitta Claude Vignon sur le seuil du restaurant, en refusant sa part de ce souper. La poignée de main que le grand homme de province donna au seul journaliste qui ne lui avait pas été hostile fut accompagnée d’un horrible serrement de coeur.

Comment mieux traduire le désespoir et la misère , tout autant matérielle que morale, dans une scène de film ?et que dire de cette scène poignante, quelques pages plus loin, où ses amis trouvent Lucien composant poussé par le besoin d’argent des chansons paillardes et grivoises à côté du cadavre de sa maîtresse Coralie:

— Vous êtes poète, vous devez savoir faire toutes sortes de vers, dit le libraire en continuant. En ce moment, j’ai besoin de chansons grivoises pour les mêler à quelques chansons prises à différents auteurs, afin de ne pas être poursuivi comme contrefacteur et pouvoir vendre dans les rues un joli recueil de chansons à dix sous. Si vous voulez m’envoyer demain dix bonnes chansons à boire ou croustilleuses… là… vous savez ! je vous donnerai deux cents francs.

Lucien revint chez lui : il y trouva Coralie étendue droit et roide sur un lit de sangle, enveloppée dans un méchant drap de lit que cousait Bérénice en pleurant. La grosse Normande avait allumé quatre chandelles aux quatre coins de ce lit. Sur le visage de Coralie étincelait cette fleur de beauté qui parle si haut aux vivants en leur exprimant un calme absolu, elle ressemblait à ces jeunes filles qui ont la maladie des pâles couleurs : il semblait par moments que ces deux lèvres violettes allaient s’ouvrir et murmurer le nom de Lucien, ce mot qui, mêlé à celui de Dieu, avait précédé son dernier soupir. Lucien dit à Bérénice d’aller commander aux pompes funèbres un convoi qui ne coûtât pas plus de deux cents francs, en y comprenant le service à la chétive église de Bonne-Nouvelle.

Dès que Bérénice fut sortie, le poète se mit à sa table, auprès du corps de sa pauvre amie, et y composa les dix chansons qui voulaient des idées gaies et des airs populaires. Il éprouva des peines inouïes avant de pouvoir travailler ; mais il finit par trouver son intelligence au service de la nécessité, comme s’il n’eût pas souffert. Il exécutait déjà le terrible arrêt de Claude Vignon sur la séparation qui s’accomplit entre le coeur et le cerveau. Quelle nuit que celle où ce pauvre enfant se livrait à la recherche de poésies à offrir aux Goguettes en écrivant à la lueur des cierges, à côté du prêtre qui priait pour Coralie ?…

Le lendemain matin, Lucien, qui avait achevé sa dernière chanson, essayait de la mettre sur un air alors à la mode. Bérénice et le prêtre eurent alors peur que ce pauvre garçon ne fût devenu fou en lui entendant chanter les couplets suivants :

…..

…veut-on savoir d’où nous venons,
La chose est très facile ;
Mais, pour savoir où nous irons,
Il faudrait être habile.
Sans nous inquiéter, enfin,
Usons, ma foi, jusqu’à la fin
De la bonté céleste !
Il est certain que nous mourrons ;
Mais il est sûr que nous vivons :
Rions ! buvons !
Et moquons-nous du reste.
Au moment où le poète chantait cet épouvantable dernier couplet, Bianchon et d’Arthez entrèrent et le trouvèrent dans le paroxysme de l’abattement, il versait un torrent de larmes, et n’avait plus la force de remettre ses chansons au net. Quand, à travers ses sanglots, il eut expliqué sa situation, il vit des larmes dans les yeux de ceux qui l’écoutaient.

— Ceci, dit d’Arthez, efface bien des fautes !

— Heureux ceux qui trouvent l’Enfer ici-bas, dit gravement le prêtre.

Le spectacle de cette belle morte souriant à l’éternité, la vue de son amant lui achetant une tombe avec des gravelures, Barbet payant un cercueil, ces quatre chandelles autour de cette actrice dont la basquine et les bas rouges à coins verts faisaient naguère palpiter toute une salle, puis sur la porte le prêtre qui l’avait réconciliée avec Dieu retournant à l’église pour y dire une messe en faveur de celle qui avait tant aimé ! ces grandeurs et ces infamies, ces douleurs écrasées sous la nécessité glacèrent le grand écrivain et le grand médecin qui s’assirent sans pouvoir proférer une parole. Un valet apparut et annonça mademoiselle des Touches. Cette belle et sublime fille comprit tout, elle alla vivement à Lucien, lui serra la main, et y glissa deux billets de mille francs.

L’analogue de D’Arthez , l’un des plus sublimes personnages de la Comédie humaine, qui trouve l’amour absolu avec la duchesse Diane de Maufrigneuse, dans “Les secrets de la princesse de Cadignan”une ancienne “mangeuse d’hommes” qui en trouve ici un à sa hauteur, est dans le film Matthieu , le meilleur ami de Jérôme, qui reste au service du “contrôle des risques” , mais il n’a évidemment pas l’envergure intellectuelle de D’Arthez et ne pourra rien pour sauver Jérôme.

Voir ici sur “Les secrets de la princesse de Cadignan”:

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/2012/10/01/balzac-les-secrets-de-la-princesse-de-cadignan/

C’est d’ailleurs une observation frappante :tous ces jeunes gens éduqués aux techniques de la finance nagent dans l’irrationalité la plus complète, traitant le “marché ” comme une divinité mauvaise qui s’oppose à leurs tentatives de réaliser des gains. A un moment du film, Jérôme remarque une similitude entre certaines courbes et la configuration qu’elles avaient avant le 11septembre 2001, il en conclut qu’il faut jouer à la baisse et les attentats de juillet 2005 se produisent, lui donnant raison. Mais lui plus que tout autre aurait dû savoir que seules les théorèmes du calcul stochastique et de la théorie des processus aléatoires . Oui, ces jeunes gens éduqués, de type européen ( à part quelques musulmans “intégrés” comme on dit, jusqu’à ce que l’un d’eux commette un meurtre de masse, il est alors dit “radicalisé”) se comportent, soumis qu’ils sont à la tyrannie du plan vital, comme des sauvages dans une tribu primitive , se livrant aux pratiques et recettes du Grand Sorcier qui leur promet la Puissance (illusion et mensonge vital) et non la Sagesse ou la Connaissance ( la “Puissance Kerviel” dit sans arrêt Samir le courtier ravagé par la cocaïne ). Seulement il arrive qu’à la fin la “Puissance Kerviel” se heurte à Puissance plus grande qu’elle, et qui n’est pas la Puissance du “Marché” bien qu’elle se cache derrière cette entité illusoire dont la seule “réalité” est d’ordre statistique

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film "l'esprit d'équipe" Réalisateur Christophe Barratier , production Galatée films

film “l’esprit d’équipe” Réalisateur Christophe Barratier , production Galatée films

film "l'esprit d'équipe" Réalisateur Christophe Barratier , production Galatée films

film “l’esprit d’équipe” Réalisateur Christophe Barratier , production Galatée films

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