Philippe Sollers sur Bataille; Madame Ewarda;Dieu au bordel

http://www.pileface.com/sollers/spip.php?article278

“Pour Bataille, Hegel dans le déploiement du temps manque donc la matérialité « sacrificielle » de l’opération, son « moment ». Il n’est pas sans intérêt de préciser pour quelle raison, selon lui : par manque d’une expérience de type « catholique » (plus proche, aux yeux de Bataille, de la vérité païenne que de la Réforme). Autrement dit, il s’agit de variations historiques du refoulement (mais ici la base réprimée de la pensée matérialiste est capitale). Cependant, il ne sert à rien de procéder à un refoulement des formes du refoulement : ce geste éloignerait d’une désimplication centrale, il faut poser la question au coeur de toutes ses stratifications. C’est pourquoi on ne peut pas « contourner » le christianisme :
« Le christianisme n’est, au fond, qu’une cristallisation du langage. La solennelle affirmation du quatrième évangile : Et Verbum caro factum est, est en un sens, cette vérité profonde : la vérité du langage est chrétienne. Soit l’homme et le langage doublant le monde réel d’un autre imaginé – disponible au moyen de l’évocation -, le christianisme est nécessaire. Ou, sinon, quelque affirmation analogue. » [3]
Ce qui, du même coup, signifie que la vérité enfouie de l’érotisme est chrétienne, dans la mesure où elle condense à un point inégalé le sondage sur la reproduction du sujet. »

Faux!!

Sollers ne fait pas la différence entre Verbum ratio et Verbum oratio, entre Raison et langage, différence fondamentale chez Brunschvicg et qui se transmet à Badiou … Sollers est donc au service du Gestell!

Comme Roland Barthes il me semble!

C’est triste!!!

Plus loin il parle du “Bleu du ciel”:

En 1957, à propos du Bleu du ciel, Bataille s’explique très clairement : “Le verbe vivre n’est pas tellement bien vu, puisque les mots viveur et faire la vie sont péjoratifs. Si l’on veut être moral, il vaut mieux éviter tout ce qui est vif, car choisir la vie au lieu de se contenter de rester en vie n’est que débauche et gaspillage. A son niveau le plus simple, Le Bleu du ciel inverse cette morale en décrivant un personnage qui se dépense jusqu’à toucher la mort à force de beuveries, de nuits blanches, et de coucheries. Cette dépense, volontaire et systématique, est une méthode qui transforme la perdition en connaissance et découvre le ciel d’en-bas.

Cette dépense systématique, mettant en oeuvre une “part maudite”, ouvre un ciel imprévu, “une souveraineté”. A côté des récits de Bataille, la plupart des romans paraissent fades, lâches, timides, apeurés, lourds, lents, économes, et surtout prudes jusque dans leur laborieuse pornographie. L’absence en eux de personnages féminins inspirés est flagrante. C’est toujours le même disque psychologique et sentimental, rien n’est réellement mis à nu, c’est l’ennui conventionnel et déprimé obligatoire.

D’accord sur les romans, il s’y connaît d’ailleurs mieux que moi, mais le “ciel d’en bas” n’existe pas, pas plus que celui d’en haut, j’en donne ici ma parole d’honneur..il faut d’ailleurs sortir de ces métaphores “en hauteur”

La dépense je ne dis pas mais à condition de bien discriminer entre Eros et agapé “on ne peut pas contourner le christianisme”

“Cet étrange philosophe, passé par les séductions du dieu ancien, a beaucoup médité sur Hegel, Sade et Nietzsche. Mais ce romancier, pour qui le réalisme est une erreur et la poésie un leurre, veut pousser le roman (après Proust) jusqu’à ses conséquences extrêmes. D’où la brusque apparition de figures féminines aux prénoms inoubliables : Simone, Madame Edwarda, Dirty, Lazare, Julie, Hansi, jusqu’à l’extraordinaire mise en scène d’une mère débauchée et incestueuse. Dieu et la philosophie sont interrogés au bordel. Imagine-t-on la mère de Proust s’exprimant ainsi : “Ah, serre les dents mon fils, tu ressembles à ta pine, à cette pine ruisselante de rage qui crispe mon désir comme un poignet” ? Non, n’est-ce pas ? Et pourtant, la mère profanée ou profanatrice est bien le grand secret de tous les sacrés. Bataille relève ce défi immémorial, il renverse la grande idole, il s’identifie à elle dans la souillure comme dans la folie, il va, ce que personne n’a osé faire avant lui, au coeur de la crise hystérique : “Les sauts de poisson de son corps, la rage ignoble exprimée par son visage mauvais, calcinaient la vie en moi et la brisaient jusqu’au dégoût.”

Non, on n’imagine pas la mère de Proust s’exprimant ainsi…ni la sienne propre d’ailleurs…

Quant à interroger Dieu et la philosophie au bordel, moi je veux bien, sauf qu’il n’y a plus de bordels, à part l’Assemblée nationale et l’Elysée : le Gestell et la société de résignation s’en sont occupés.

“Bataille veut voir ce qui se cache vraiment au bout de l’ivresse, de la déchéance, de la fièvre, du sommeil, de l’oubli, de la vulgarité, du vomi. “Que Dieu soit une prostituée de maison close, et une folle, n’a pas de sens en raison.” D’ailleurs : “Dieu s’il “savait” serait un porc.”
Formidable proposition, qui coupe court à toutes les idéalisations comme aux religions se vautrant le plus souvent dans le crime (tuer au nom de Dieu étant redevenu, n’est-ce pas, un sport courant).”

Lacan, lui, dit :” Dieu est Inconscient”

C’est nous qui savons! Seulement Bataille ne l’admet pas, donc se pose la question :”qui sait? L’homme ou Dieu?”

http://embuscades-alcapone.blogspot.fr/2012/12/madame-edwarda-le-mort-lhistoire-de.html

“Un homme rencontre Madame Edwarda au bordel. Attiré par cette femme au comportement plus qu’étrange, il la suit dans la nuit parisienne. Georges bataille explique en préface de ce texte (publié sous le pseudonyme de Pierre Angélique) que « nous ne savons rien et nous sommes dans le fond de la nuit.Mais au moins pouvons-nous voir ce qui nous trompe, ce qui nous détourne de savoir notre détresse, de savoir, plus exactement, que la joie est la même chose que la douleur, la même chose que la mort. » p.14 Cette course fantasque après Madame Edwarda se termine comme on peut le supposer, mal : « Ma vie n’a de sens qu’à la condition que j’en manque ; que je sois fou : comprenne qui peut, comprenne qui meurt…; » p.54. Ainsi que le souligne Georges Bataille dans sa préface, « Si le coeur nous manque, il n’est rien de plus suppliciant. Et jamais le moment suppliciant ne manquera : comment, s’il nous manquait, le surmonter ? Mais l’être ouvert – à la mort, au supplice, à la joie – sans réserve, l’être ouvert et mourant douloureux et heureux, paraît déjà dans sa lumière voilée : cette lumière est divine. » ”

Oui oui bien sûr! On connaît la chanson…

Sauf que nous savons des tas de choses!

Et l’on peut demander à celui qui dit :” nous ne savons rien”

Est ce un savoir où une croyance ? Dans le premier cas il y a contradiction, dans le second cas cela n’a aucun poids!

Voici le célèbre théorème de Madame Edwarda :

https://socialecologies.wordpress.com/2016/05/22/short-note-on-sylvie-lacanbataille/

Dieu est une pute anonyme

Moi en tout cas je ne fous jamais les pieds dans ce quartier dégoûtant (les rues propices dont parlait Bataille en 1941) …plein de commerces et de tissus.. Atmosphère “La vérité si je mens” film puant s’il en fût… D’ailleurs c’est bien simple je ne bois plus une goutte..meme pas un demi au comptoir, surtout pas! Un vrai petit saint!

Claude Nougaro, comme toujours, a dit des choses transcendantes sur ce quartier:

http://www.paroles.net/claude-nougaro/paroles-rue-saint-denis

“À minuit, je sucre des fraises
J’ai la feuille de vigne embrasée
Je me lève, je pèse mon pèze
Rue Saint Denis, y a bon baiser

Pas besoin d’être une sorcière
Pour avoir un manche à balai
J’en ai un qui me dit : ” Poussière !
Tu iras où je veux aller

Il me nargue, il me tarabuste,
M’enfournant dans ses réacteurs
Ce relatif petit arbuste
S’enracine au fond de mon cœur

Que désigne t il cet index
Pointé toujours vers l’azimut
Comme si le ciel avait un sexe
Comme si Dieu même était en rut ?

Alors à minuit, moi je mange
De la femme avec mon bec tendu
Oui, j’en mange comme on se venge
D’être un ange trop mal foutu

D’avoir là, sous cette ceinture,
Ah non ! ça n’est pas élégant !
D’avoir là, qui dure, qui dure,
Ce doigt borgne obsédé de gant”
Ça c’est le premier versant, celui de “l’ange trop mal foutu” qui va aux putes… Mais voici le second versant, celui de la pute anonyme, déversoir du “sang blanc” du phallus anonyme, de Dieu donc selon “Madame Edwarda”:

“minuit, je mange de l’homme
C’est mon métier, c’est mon destin
C’est comme du sucre de pomme
C’est mon sentier, c’est mon festin

À minuit je mange du jouine
Et du vieil, et de l’entredous,
Je suis une groigne, une fouine,
Un, un je les mangerai tous

minuit, je mange mon fisse
Et mon père et le chancelier
Le sang tout blanc du maléfice
A faim de se multiplier

Les hommes naissent sur les berges
Du val des morts, dans tous les choux
Rouges, dans le genou des vierges
Comme du blé, comme des fous…

Alors à minuit, moi je mange
De l’homme. Je croque grandes dents
Je bouffe le ruban orange
Et les souvenirs obsédants

Je mange la tête et le foie,
Le jeu, le crime, le devoir
J’ouvre bien ma gueule qu’on voie
Que dedans nul ciel n’est à voir

Vous avez compris ? “

Nul ciel n’est à voir

” dans la “gueule” béante de la Femme (pas plus d’ailleurs qu’au fond de la bouteille à la mer, à la mère). Il n’y a pas de Souveraineté de l’Etre. Pas plus que de berger…

Voici la chanson “Rue Saint Denis” mais pas chantée par Nougaro, donc forcément c’est moins bien:

mais en voici trois autres, très belles, et bien chantées par Nougaro cette fois:

Pommier de paradis

Un été :

Et “y avait une ville”:

http://www.jukebox.fr/claude-nougaro/clip,il-y-avait-une-ville,ur8rm.html

Vous avez , à la fin du lien au début, la préface de “madame Edwarda” en français…

Quant au texte, il est ici mais en anglais:

https://thesorcerersapprenticeonline.files.wordpress.com/2010/04/no-18-madame-edwarda.pdf

“Préface de « Madame Edwarda »

Georges Bataille

« La mort est ce qu’il y a de plus terrible et maintenir l’œuvre de la mort est ce qui demande la plus grande force » – HEGEL.
L’auteur de Madame Edwarda [5] a lui-même attiré l’attention sur la gravité de son livre. Néanmoins, il me semble bon d’insister, en raison de légèreté avec laquelle il est d’usage de traiter les écrits dont la vie sexuelle est le thème. Non que j’aie l’espoir — ou l’intention d’y rien changer. Mais je demande au lecteur de ma préface de réfléchir un court instant sur l’attitude traditionnelle à l’égard du plaisir (qui, dans le jeu des sexes, atteint la folle intensité) et de la douleur (que la mort apaise, il est vrai, mais que d’abord elle porte au pire). Un ensemble de conditions nous conduit à nous faire de l’homme (de l’humanité), une image également éloignée du plaisir extrême et de l’extrême douleur : les interdits les plus communs frappent les uns la vie sexuelle et les autres la mort, si bien que l’une et l’autre ont formé un domaine sacré, qui relève de la religion. Le plus pénible commença lorsque les interdits touchant les circonstances de la disparition de l’être reçurent seuls un aspect grave et que ceux qui touchaient les circonstances de l’apparition — toute l’activité génétique ont été pris à la légère. Je ne songe pas à protester contre la tendance profonde du grand nombré : elle est l’expression du destin qui voulut l’homme riant de ses organes reproducteurs. Mais ce rire, qui accuse l’opposition du plaisir et de la douleur (la douleur et la mort sont dignes de respect, tandis que le plaisir est dérisoire, désigné au mépris), en marque aussi la parenté fondamentale. Le rire n’est plus respectueux, mais c’est le signe de l’horreur. Le rire est l’attitude de compromis qu’adopte l’homme en présence d’un aspect qui répugne, quand cet aspect ne paraît pas grave. Aussi bien l’érotisme envisagé gravement, tragiquement, représente un entier renversement.

Je tiens d’abord à préciser à quel point sont vaines ces affirmations banales, selon lesquelles l’interdit sexuel est un préjugé, dont il est temps de se défaire. La honte, la pudeur, qui accompagnent le sentiment fort du plaisir, ne seraient elles-mêmes que des preuves d’inintelligence. Autant dire que nous devrions faire table rase et revenir au temps — de l’animalité, de la libre dévoration et de l’indifférence aux immondices. Comme si l’humanité entière ne résultait pas de grands et violents mouvements d’horreur suivie d’attrait, auxquels se lient la sensibilité et l’intelligence. Mais sans vouloir rien opposer au rire dont l’indécence est la cause, il nous est loisible de revenir — en partie — sur une vue que le rire seul introduisit.
C’est le rire en effet qui justifie une forme de condamnation déshonorante. Le rire nous engage dans cette voie où le principe d’une interdiction, de décences nécessaires, inévitables, se change en hypocrisie fermée, en incompréhension de ce qui est en jeu. L’extrême licence liée à la plaisanterie s’accompagne d’un refus de prendre au sérieux — j’entends : au tragique — la vérité de l’érotisme.

La préface de ce petit livre où l’érotisme est représenté, sans détour, ouvrant sur la conscience d’une déchirure, est pour moi l’occasion d’un appel que je veux pathétique. Non qu’il soit à mes yeux surprenant que l’esprit se détourne de lui-même et, pour ainsi dire se tournant le dos, devienne dans son obstination la caricature de sa vérité. Si l’homme a besoin du mensonge, après tout, libre à lui ! L’homme, qui, peut-être, a sa fierté, est noyé par la masse humaine… Mais enfin : je n’oublierai jamais ce qui se lie de violent et de merveilleux à la volonté d’ouvrir les yeux, de voir en face ce qui arrive, ce qui est. Et je ne saurais pas ce qui arrive, si je ne savais rien du plaisir extrême, si je ne savais rien de l’extrême douleur !
Entendons-nous. Pierre Angélique a soin de le dire : nous ne savons rien et nous sommes dans le fond de la nuit. Mais au moins pouvons-nous voir ce qui nous trompe, ce qui nous détourne de savoir notre détresse, de savoir, plus exactement, que la joie est le même chose que la douleur, la même chose que la mort.
Ce dont ce grand rire nous détourne, que suscite la plaisanterie licencieuse, est l’identité du plaisir extrême et de l’extrême douleur : l’identité de l’être et de la mort, du savoir s’achevant sur cette perspective éclatante et de l’obscurité définitive. De cette vérité, sans doute, nous pourrons finalement rire, mais cette fois d’un rire absolu, qui ne s’arrête pas au mépris de ce qui peut être répugnant, mais dont le dégoût nous enfonce.

Pour aller au bout de l’extase où nous nous perdons dans la jouissance, nous devons toujours en poser l’immédiate limite : c’est l’horreur.
Non seulement la douleur des autres ou la mienne propre, approchant du moment où l’horreur me soulèvera, peut me faire parvenir à l’état de joie glissant au délire, mais il n’est pas de forme de répugnance dont je ne discerne l’affinité avec le désir. Non que l’horreur se confonde jamais avec l’attrait, mais si elle ne peut l’inhiber, le détruire, l’horreur renforce l’attrait ! Le danger paralyse, mais moins fort, il peut exciter le désir. Nous ne parvenons à l’extase, sinon, fût-elle lointaine, dans la perspective de la mort, de ce qui nous détruit.
Un homme diffère d’un animal en ce que certaines sensations le blessent et le liquident au plus intime. Ces sensations varient suivant l’individu et suivant les manières de vivre. Mais la vue du sang, l’odeur du vomi, qui suscitent en nous l’horreur de la mort, nous font parfois connaître un état de nausée qui nous atteint plus cruellement que la douleur. Nous ne supportons pas ces sensations liées au vertige suprême. Certains préfèrent la mort au contact inoffensif. Il existe un domaine où la mort ne signifie plus seulement la disparition, mais le mouvement intolérable où nous disparaissons malgré nous, alors qu’à tout prix, il ne faudrait pas disparaître. C’est justement cet à tout prix, ce malgré nous, qui distinguent le moment de l’extrême joie et de l’extase innommable mais merveilleuse. S’il n’est rien qui ne nous dépasse, qui ne nous dépasse malgré nous, devant à tout prix ne pas être, nous n’atteignons pas le moment insensé auquel nous tendons de toutes nos forces et qu’en même temps nous repoussons de toutes nos forces.

Le plaisir serait méprisable s’il n’était ce dépassement atterrant, qui n’est pas réservé à l’extase sexuelle, que les mystiques de différentes religions, qu’avant tout les mystiques chrétiens ont connu de la même façon. L’être nous est donné dans un dépassement intolérable de l’être, non moins intolérable que la mort. Et puisque, dans la mort, en même temps qu’il nous est donné, il nous est retiré, nous devons le chercher dans le sentiment de la mort, dans ces moments intolérables où il nous semble que nous mourons, parce que l’être en nous n’est plus là que par excès, quand la plénitude de l’horreur et celle de la joie coïncident.
Même la pensée (la réflexion) ne s’achève en nous que dans l’excès. Que signifie la vérité, en dehors de la représentation de l’excès, si nous ne voyons ce qui excède la possibilité de voir, ce qu’il est intolérable de voir, comme, dans l’extase, il est intolérable de jouir ? si nous ne pensons ce qui excède la possibilité de penser… [6] ?

A l’issue de cette réflexion pathétique, qui, dans un cri, s’anéantit elle-même en ce qu’elle sombre dans l’intolérance d’elle-même, nous retrouvons Dieu. C’est le sens, c’est l’énormité, de ce livre insensé : ce récit met en jeu dans la plénitude de ses attributs, Dieu lui-même ; et ce Dieu, néanmoins, est une fille publique, en tout pareille aux autres. Mais ce que le mysticisme n’a pu dire (au moment de le dire, il défaillait), l’érotisme le dit : Dieu n’est rien s’il n’est pas dépassement de Dieu dans tous les sens ; dans le sens de l’être vulgaire, dans celui de l’horreur et de l’impureté ; à la fin, dans le sens de rien… Nous ne pouvons ajouter au langage impunément le mot qui dépasse les mots, le mot Dieu ; dès l’instant où nous le faisons, ce mot se dépassant lui-même détruit vertigineusement ses limites. Ce qu’il est ne recule devant rien, il est partout où il est impossible de l’attendre : lui-même est une énormité. Quiconque en a le plus petit soupçon, se tait aussitôt. Ou, cherchant l’issue, et sachant qu’il s’enferre, il cherche en lui ce qui, pouvant l’anéantir, le rend semblable à rien [7].
Dans cette inénarrable voie où nous engage le plus incongru de tous les livres, il se peut cependant que nous fassions quelques découvertes encore.
Par exemple, au hasard, celle du bonheur…
La joie se trouverait justement dans la perspective de la mort (ainsi est-elle masquée sous l’aspect de son contraire, la tristesse).
Je ne suis en rien porté à penser que l’essentiel en ce monde est la volupté. L’homme n’est pas limité à l’organe de la jouissance. Mais cet inavouable organe lui enseigne son secret [8]. Puisque la jouissance dépend de la perspective délétère ouverte à l’esprit, il est probable que nous tricherons et que nous tenterons d’accéder à la joie tout en nous approchant le moins possible de l’horreur. Les images qui excitent le désir ou provoquent le spasme final sont extraordinairement louches, équivoques : si c’est l’horreur, si c’est la mort qu’elles ont en vue, c’est toujours d’une manière sournoise. Même dans la perspective de Sade, la mort est détournée sur l’autre, et l’autre est tout d’abord une expression délicieuse de la vie. Le domaine de l’érotisme est voué sans échappatoire à la ruse. L’objet qui provoque le mouvement d’Eros se donne pour autre qu’il n’est. Si bien qu’en matière d’érotisme, ce sont les ascètes qui ont raison. Les ascètes disent de la beauté qu’elle est le piège du diable : la beauté seule, en effet, rend tolérable un besoin de désordre, de violence et d’indignité qui est la racine de l’amour. Je ne puis examiner ici le détail de délires dont les formes se multiplient et dont l’amour pur nous fait connaître sournoisement le plus violent, qui porte aux limites de la mort l’excès aveugle de la vie. Sans doute la condamnation ascétique est grossière, elle est lâche, elle est cruelle, mais elle s’accorde, au tremblement sans lequel nous nous éloignons de la vérité de la nuit. Il n’est pas de raison de donner à l’amour sexuel une éminence que seule a la vie tout entière, mais si nous ne portions la lumière au point même où la nuit tombe, comment nous saurions-nous, comme nous le sommes, faits de la projection de l’être dans l’horreur ? s’il sombre dans le vide nauséeux qu’à tout prix il devait fuir… ?

Rien, assurément, n’est plus redoutable ! A quel point les images de l’enfer aux porches des églises devraient nous sembler dérisoires ! L’enfer est l’idée faible que Dieu nous donne volontairement de lui-même ! Mais à l’échelle de la perte illimitée, nous retrouvons le triomphe de l’être — auquel il ne manqua jamais que de s’accorder au mouvement qui le veut périssable. L’être s’invite lui-même à la terrible danse, dont la syncope est le rythme danseur, et que nous devons prendre comme elle est, sachant seulement l’horreur à laquelle elle s’accorde. Si le cœur nous manque, il n’est rien de plus suppliciant. Et jamais le moment suppliciant ne manquera : comment, s’il nous manquait, le surmonter ? Mais l’être ouvert — à la mort, au supplice, à la joie — sans réserve, l’être ouvert et mourant, douloureux et heureux, paraît déjà dans sa lumière voilée : cette lumière est divine. Et le cri que, la bouche tordue, cet être tord peut-être mais profère, est un immense alleluia perdu dans le silence sans fin .

Georges Bataille (1956)”

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