deux logiques et deux visions de l’Un et de l’universel

Dans l’article précédent:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/07/17/la-radicalisation-est-identique-a-lislamisation/

nous avons trouvé un autre registre pour parler de la dualité des plans que nous avons appelée “Ouvert” : le registre de la ligne de démarcation ou de partage des Temps:

https://renatuscartesiusmathesisuniversalis.wordpress.com/descartes-la-ligne-de-demarcation-des-temps/

ligne qui serait une frontière (temporelle) séparant deux régions historiques correspondant à deux sortes de mentalités complètement différentes et incompatibles : une mentalité “primitive” , réaliste, centrée sur l’individualité psycho-physique et croyant naïvement que l’individu “existe” d’une manière absolue et qu’il est un autre que Dieu, qu’il est, selon la formule spinoziste, “un empire dans un Empire” . Nous sommes donc ici dans un véritable dualisme , celui de deux “absolus” distincts. Comme le précisent les lignes de la fin de “Dieu humain ou Dieu divin” dans “Raison et religion” cette mentalité réaliste , qui croit naïvement que l’illusion vitale (celle qui force les hommes à considérer une femme qui leur semble propice à la génération comme “belle” et “attirante”) est vraie absolument, ce réalisme donc “se fait ombre à lui même” :

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/raison_et_religion/brunschvicg_raison_et_religion.doc#c3

“A quoi bon répéter la parole qui a traversé les siècles : Dieu est amour, si on allait en altérer immédiatement le sens parce qu’on se représenterait le lien de l’homme et de Dieu sur le modèle du rapport qui s’établit dans notre monde entre personne et personne, entre moi et autrui ? Dieu n’est pas aimant ou aimé à la manière des hommes ; mais il est ce qui aime en nous, à la racine de cette puissance de charité qui nous unit du dedans, de même qu’il est à la racine du processus de vérité qui fonde la réalité des choses extérieures à nous comme il fonde la réalité de notre être propre.
Le service que rend la philosophie à la religion consisterait donc à mettre en évidence que c’est un même progrès de pensée dans le sens du désintéressement et de l’objectivité qui préside à la triple option dont nous nous sommes efforcés de préciser les conditions intellectuelles, qu’il s’agisse de l’homme ou du monde ou de Dieu. L’ennemi sera toujours le mirage de la chose ensevelie dans la matérialité de son expression verbale, qui fait que le moi s’acharne à la vaine poursuite d’une âme dissimulée derrière sa spiritualité, comme d’un Dieu caché par-delà sa divinité. Le réalisme se fait ombre à lui-même

Ce “progrès de pensée dans le sens du désintéressement et de l’objectivité nous fait franchir la ligne, dans le sens de la triple option qu’à explicitée Brunschvicg sous la forme des trois “oppositions fondamentales” : entre Moi vital et Moi spirituel, entre monde imaginaire (du réalisme) et monde véritable ( de l’idéalisme) , entre Dieu humain (du Coran) et Dieu divin (des philosophes et des savants). Une frontière, ligne de partage des temps , qui sépare mentalité réaliste , centrée sur le plaisir individuel et obnubilée par l’illusion vitale, et esprit idéaliste, centrée sur l’esprit et la vérité, qui est Dieu (comme le dit Spinoza dans le “Court Traité”).

C’est aussi ce que remarque l’excellente Malika Sorel quand elle fait remarquer ce paradoxe qui nous rend contemporains , en quelque sorte, de nos ancêtres d’il y a 500 ou 600 ans , lorsque nous pénétrons dans l’un de ces quartiers sensibles islamisés, comme à Avignon : il ne s’agit pas d’un “voyage temporel vers le passé” , mais de l’influence réelle de la ligne de démarcation qui sépare deux mentalités : celle d’avant la ligne, d’avant la Science, d’avant le cartésianisme, mentalité centrée sur le Dieu de l’Islam et sur le “réalisme qui se fait ombre à lui même” (une ombre qui se manifeste maintenant sous forme de massacres de masse et de viols collectifs) et une mentalité qui reste prisonnière (parce qu’elle n’a pas été jusqu’au bout dans le voie du désintéressement qui achemine la conscience à l’idéalisme philosophique), elle aussi, de l’illusion vitale qui lui fait croire que l’individu incarné , ou bien le monde imaginaire de la perception et de l’instinct sont réels absolument. Mais cette mentalité des européens modernes est quand même héritière d’une certaine manière des Lumières qu’il n’est pas interdit de critiquer comme le fait Régis Debray dans “L’ombre des Lumières”, une ombre bien proche et analogue à celle que se fait le réalisme à lui même : ce que l’on peut et doit reprocher aux Lumières, c’est ce que Hegel appelait leur “manque de profondeur” , c’est à dire de n’avoir pas poussé jusqu’au bout l’ascèse spirituelle idéaliste. Il reste que les deux mentalités, celle de l’européen moderne, et celle du musulman contemporain, sont aisément discernables comme le remarque d’ailleurs Malika Sorel qui connaît bien les deux. Et puisque je parlais à l’instant de Régis Debray , je me dois de rappeler ici son “éloge des frontières” :

http://zone-critique.com/2012/12/16/la-frontiere-cest-la-vie/

“l’auteur est en lutte contre l’uniformisation du monde. La frontière est ce qui permet d’«enfoncer un coin d’inéchangeable dans la société de l’interchangeable, une forme intemporelle dans un temps volatile», «sauvegarder l’exception d’un lieu et à travers lui la singularité d’un peuple…La frontière est ce qui donne du sens à notre monde. Elle est la première réponse au néant de l’espace et de l’existence »

Le mathématicien Stéphane Dugowson , dont j’avais utilisé le cours aux philosophes sur “Ensembles et catégories” :

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/04/08/des-ensembles-aux-categories-2/

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/05/03/des-ensembles-aux-categories-article-2/?iframe=true&preview=true

va dans la même direction:

http://www.pourlascience.fr/ewb_pages/a/article-les-mathematiques-des-frontieres-floues-19767.php

Aussi ai je tendance à me féliciter de cette nouvelle formulation, en terme des ligne de démarcation et de frontière, de la dualité des plans appelée ici “Ouvert”:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/a-propos-de-ce-blog-plan-vital-et-plan-spirituel-dans-leur-dualite-qui-est-louvert/

un terme “frontière” qui marche en association avec un autre également honni de nos jours, celui de “discrimination” , qui constitue pourtant le cadre d’exercice de l’intelligence!

Maintenant ces deux “logiques” dont je parle dans le titre de cet article vont de pair avec chacune des deux “mentalités” où chacun des deux plans (vital et spirituel) et nous l’avions déjà constaté ici dans ce blog :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/03/15/les-deux-theories-mathematiques-privilegiees-par-badiou-topoi-et-ensembles-correspondant-aux-deux-plans-vital-ontologique-et-spirituel/

de même que nous avons discriminé, à la suite des travaux de David Ellerman, deux conceptions mathématiques , ensembliste et catégorique, à propos de la notion d’univers elle : universel abstrait, conçu comme un ensemble, et universel concret , conçu comme un morphisme solution d’un “problème universel” dans le cadre d’une catégorie:

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/universalisme-concret-categorique-ou-abstrait-ensembliste/

Voir aussi dans ce blog même le tag “universel abstrait” (trois articles):

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/tag/universel-abstrait/

ainsi que:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/10/11/david-ellerman-theorie-des-ensembles-et-universaux-abstraits/

C’est la logique ensembliste, booléenne, liée à l’universalisme abstrait qui se cache derrière la pensée de Badiou et derrière sa profonde répulsion envers l’Un , ce qui la fout mà chez quelqu’un qui se réclame de Platon. Voici comment il décrit son séminaire de 1983-84, récemment réédité chez Fayard et consacré à “l’Un, Descartes, Platon, Kant”:

” En 1983-84, j’avais , en m’appuyant sur Descartes, Platon et Kant, médité sur l’Un, concept dont j’entendais montrer qu’il devait être déchu de sa prépondérance métaphysique, pour être ramené à une opération que j’ai appelée le “compte-pour-un”. Ce compte est empirique quand il n’est qu’un mode de présence du multiple, il est rationnel quand l concerne une multiplicité générique, soit le type de multiplicité qui, ayant une valeur universelle, mérite le nom de vérité ”

Sur la notion de multiplicité générique, cruciale pour “L’être et l’événement” qui est paru en 1988, quatre ans après le séminaire sur l’Un, voir:

http://www.lacan.com/baduniversel.htm

“L’universalité n’est rien d’autre que la construction fidèle d’un multiple générique infini

Que faut-il entendre par multiplicité générique? Tout simplement un sous-ensemble de la situation qui n’est déterminé par aucun prédicat du savoir encyclopédique, soit un multiple tel que lui appartenir, en être un élément, n’est le résultat d’aucune identité, d’aucune propriété particulière. Si l’universel est pour tous, c’est au sens précis o s’y inscrire ne dépend d’aucune détermination particulière. Ainsi du rassemblement politique, qui n’est universel que par son indifférence à la provenance sociale, nationale, sexuelle, ou de génération. Ainsi du couple amoureux, qui n’est universel que de produire une vérité indivise sur la différence des positions sexuées. Ainsi de la théorie scientifique, qui n’est universelle que d’absenter dans son déploiement tout marquage de sa provenance. Ainsi des configurations artistiques, dont les sujets sont les oeuvres, et o, comme le constatait Mallarmé, l’auteur est une particularité abolie. Au point que les configurations inaugurales exemplaires, comme l’Iliade et l’Odyssée, sont telles que le nom propre qui les soutient, Homère, ne renvoie en définitive qu’au vide de tout sujet.

Ce que fait ici Badiou c’est qu’il affirme qu’il n’y a qu’un seul plan : le plan vital , et une seule conception de l’universel, et nous avons vu que l’évolution de la mathématique ne lui donne en aucun cas ce droit. Mais il s’agit pour lui de mettre à bas le “vieil idéalisme obscurantiste” comme le dit son disciple François Nicolas :

https://horreurislamique.wordpress.com/2013/04/19/francois-nicolas-alain-badiou-et-le-vieil-idealisme/

Ça, c’est de l’inédit : c’est passer du côté moderne (cartésien et malebranchiste) de la “ligne de démarcation” qui est obscurantiste!!!et c’est rester dans la mentalité réaliste et la prédominance métaphysique de l’Etre qui est anti-obscurantiste!

On voit bien qu’ici se déroule une lutte à mort entre les deux mentalités.Et cela ne fait que renforcer l’importance de cette dualité , entre deux plans ou deux mentalités, décelée ici.

Le compte-pour-un ensembliste ne se transporte qu’aux catégories dites “concrètes”, dont les objets sont des ensembles sur lesquels est implémentée une structure (par exemple les groupes, les anneaux, les corps). Mais la flèche appelée “morphisme -identité ” existe sur toute catégorie, même si elle n’est pas concrète, et elle ne peut s’interpréter dans ce cas comme compte-pour-un ensembliste, mais est la trace dans la Mathesis de l’Un métaphysique qui n’est en aucun cas l’Un séparé ou transcendant, mais l’Un immanent qui résulte de la puissance absolument autonome du jugement humain apparue avec Descartes. Qui est obscurantiste ici ?

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