Le nouveau monde de Descartes (1633)

Le texte du “Traité du monde” est ici :

http://classiques.uqac.ca/classiques/Descartes/extraits/le_monde/le_monde.html

Le chapitre VI “Description d’un nouveau Monde
et des qualités de la matière dont il est composé.
” est, en quelque sorte, une réponse il y a près de 4 siecles aux objections de Jean Térémetz (voir article précédent):

“Permettez donc pour un peu de temps à votre pensée de sortir hors de ce Monde pour en venir voir un autre tout nouveau que je ferai naître en sa présence dans les espaces imaginaires, Les philosophes nous disent que ces espaces sont infinis et ils doivent bien en être crus puisque ce sont eux-mêmes qui les ont faits. Mais afin que cette infinité ne nous empêche et ne nous embarrasse point, ne tâchons pas d’aller jusques au bout, entrons-y seulement si avant que nous puissions perdre de vue toutes les créatures que Dieu fit il y a cinq ou six mille ans ; et après nous être arrêtés là en quelque lieu déterminé, supposons que Dieu crée de nouveau tout autour de nous tant de matière que, de quelque côté que notre imagination se puisse étendre, elle n’y aperçoive plus aucun lieu qui soit vide.

Bien que la mer ne soit pas infinie, ceux qui sont au milieu sur quelque vaisseau peuvent étendre leur vue, ce semble, à l’infini; et toutefois il y a encore de l’eau au delà de ce qu’ils voient. Ainsi, encore que notre imagination semble se pouvoir étendre à l’infini et que cette nouvelle matière ne soit pas supposée être infinie, nous pouvons bien toutefois supposer qu’elle remplit des espaces beaucoup plus grands que tous ceux que nous aurons imaginés. Et même afin qu’il n’y ait rien en tout ceci où vous puissiez trouver à redire, ne permettons pas à notre imagination de s’étendre si loin qu’elle pourrait; mais retenons-la tout à dessein dans un espace déterminé, qui ne soit pas plus grand, par exemple, que la distance qui est depuis la Terre jusques aux principales étoiles du firmament, et supposons que la matière que Dieu aura créée s’étend bien loin au delà de tous côtés, jusques à une distance indéfinie. Car il y a bien plus d’apparence et nous avons bien mieux le pouvoir de prescrire des bornes à l’action de notre pensée, que non pas aux oeuvres de Dieu.

Or puisque nous prenons la liberté de feindre cette matière à notre fantaisie, attribuons lui, s’il vous plaît, une nature en laquelle il n’y ait rien du tout que chacun ne puisse connaître aussi parfaitement qu’il est possible. Et pour cet effet, supposons expressément qu’elle n’a point la forme de la Terre, ni du Feu, ni de l’Air, ni aucune autre plus particulière comme du bois, d’une pierre ou d’un métal, non plus que les qualités d’être chaude ou froide, sèche ou humide, légère ou pesante, ou d’avoir quelque goût ou odeur ou son ou couleur ou lumière ou autre semblable, en la nature de laquelle on puisse dire qu’il y ait quelque chose qui ne soit pas évidemment connu de tout le monde.

Et ne pensons pas aussi d’autre côté qu’elle soit cette Matière première des Philosophes , qu’on a si bien dépouillée de toutes ses formes et qualités qu’il n’y est rien demeuré de reste, qui puisse être clairement entendu. Mais concevons-la comme un vrai corps parfaitement solide qui remplit également toutes les longueurs, largeurs et profondeurs de ce grand espace au milieu duquel nous avons arrêté notre pensée; en sorte que chacune de ses parties occupe toujours une partie de cet espace, tellement proportionnée à sa grandeur qu’elle n’en saurait remplir une plus grande ni se resserrer en une moindre, ni souffrir que, pendant qu’elle y demeure, quelque autre y trouve place.

Ajoutons à cela que cette matière peut être divisée en toutes les parties et selon toutes les figures que nous pouvons imaginer; et que chacune de ses parties est capable de recevoir en soi tous les mouvements que nous pouvons aussi concevoir. Et supposons de plus que Dieu la divise véritablement en plusieurs telles parties, les unes plus grosses, les autres plus petites, les unes d’une figure, les autres d’une autre, telles qu’il nous plaira de les feindre. Non pas qu’il les sépare pour cela l’une de l’autre, en sorte qu’il y ait quelque vide entre deux: mais pensons que toute la distinction qu’il y met consiste dans la diversité des mouvements qu’il leur donne, faisant que, dès le premier instant qu’elles sont créées, les unes commencent à se mouvoir d’un côté, les autres d’un autre; les unes plus vite, les autres plus lentement (ou même, si vous voulez, point du tout) et qu’elles continuent par après leur mouvement suivant les lois ordinaires de la Nature. Car Dieu a si merveilleusement établi ces Lois qu’encore que nous supposions qu’il ne crée rien de plus que ce que j’ai dit et même qu’il ne mette en ceci aucun ordre ni proportion, mais qu’il en compose un chaos le plus confus et le plus embrouillé que les Poètes puissent décrire : elles sont suffisantes pour faire que les parties de ce chaos se démêlent d’elles-mêmes et se disposent en si bon ordre qu’elles auront la forme d’un Monde très parfait et dans lequel on pourra voir non seulement de la lumière, mais aussi toutes les autres choses, tant générales que particulières, qui paraissent dans ce vrai Monde .

Mais avant que j’explique ceci plus au long, arrêtez-vous encore un peu à considérer ce chaos et remarquez qu’il ne contient aucune chose qui ne vous soit si parfaitement connue que vous ne sauriez pas même feindre de l’ignorer. Car pour les qualités que j’y ai mises, si vous y avez pris garde, je les ai seulement supposées telles que vous les pouviez imaginer. Et pour la matière dont je l’ai composé, il n’y a rien de plus simple, ni de plus facile à connaître dans les créatures inanimées; et son idée est tellement comprise en toutes celles que notre imagination peut former qu’il faut nécessairement que vous la conceviez ou que vous n’imaginiez jamais aucune chose.

Toutefois, parce que les Philosophes sont si subtils qu’ils savent trouver des difficultés dans les choses qui semblent extrêmement claires aux autres hommes, et que le souvenir de leur matière première, qu’ils savent être assez mal aisée à concevoir, les pourrait divertir de la connaissance de celle dont je parle, il faut que je leur dise en cet endroit que, si je ne me trompe, toute la difficulté qu’ils éprouvent en la leur ne vient que de ce qu’ils la veulent distinguer de sa propre quantité et de son étendue extérieure, c’est-à-dire de la propriété qu’elle a d’occuper de l’espace. En quoi toutefois je veux bien qu’ils croient avoir raison, car je n’ai pas dessein de m’arrêter à les contredire. Mais ils ne doivent pas aussi trouver étrange si je suppose que la quantité de la matière que j’ai décrite ne diffère non plus de sa substance que le nombre fait des choses nombrées, et si je conçois son étendue. ou la propriété qu’elle a d’occuper de l’espace non point comme un accident, mais comme sa vraie forme et son essence ; car ils ne sauraient nier qu’elle ne soit très facile à concevoir en cette sorte. Et mon dessein n’est pas d’expliquer, comme eux, les choses qui sont en effet dans le vrai monde, mais seulement d’en feindre un à plaisir, dans lequel il n’y ait rien que les plus grossiers esprits ne soient capables de concevoir, et qui puisse toutefois être créé tout de même que je l’aurai teint.

Si j’y mettais la moindre chose qui fût obscure, il se pourrait faire que parmi cette obscurité il y aurait quelque répugnance cachée dont je ne me serais pas aperçu, et ainsi que, sans y penser, je supposerais une chose impossible; au lieu que, pouvant distinctement imaginer tout ce que j’y mets, il est certain qu’encore qu’il n’y eût rien de tel dans l’ancien monde, Dieu le peut toutefois créer dans un nouveau : car il est certain qu’il peut créer toutes les choses que nous pouvons imaginer.”

Les “espaces imaginaires” dont parle Descartes sont devenus les “espaces abstraits” (espaces de Hilbert notamment) qui ont permis le fantastique progrès de la physique au vingtième siecle.

Le chapitre I du “Traité du monde” établit la différence entre le “sentiment que nous avons des choses” et les choses elles mêmes :

“Me proposant de traiter ici de la lumière, la première chose dont je veux vous avertir est qu’il peut y avoir de la différence entre le sentiment que nous en avons, c’est-à-dire l’idée qui s’en forme en notre imagination par l’entremise de nos yeux, et ce qui est dans les objets qui produit en nous ce sentiment, c’est-à-dire ce qui est dans la flamme ou dans le Soleil, qui s’appelle du nom de Lumière. Car encore que chacun se persuade communément que les idées que nous avons en notre pensée sont entièrement semblables aux objets dont elles procèdent, je ne vois point toutefois de raison qui nous assure que cela soit; mais je remarque, au contraire, plusieurs expériences qui nous en doivent faire douter.”

“Les choses” c’est ce que nous appelons “le plan vital-ontologique”; mais comme le remarque Malebranche, nous ne pouvons aucunement démontrer que le “monde des corps” existe ( sauf selon Malebranche le prêtre oratorien en nous fondant sur la Bible). Tout abandon de la Mathesis nous ferait régresser avant la ligne de démarcation des Temps, à ce stade du “sentiment” , de la croyance intime, qui est aussi celui de l’appropriation, du sauvage vêtu de peaux de bêtes qui culbutait toutes les femelles qui se trouvaient sur son chemin.

https://renatuscartesiusmathesisuniversalis.wordpress.com/descartes-la-ligne-de-demarcation-des-temps/

Advertisements
This entry was posted in Alain Badiou, Descartes, Europe, Léon Brunschvicg, Ouvert : dualité plan vital-plan spirituel, Philosophie, Physique, Plan vital-plan spirituel, Platon, Religions, Science, mathesis, Spinoza and tagged . Bookmark the permalink.