Essai d’interprétation de “2001 Odyssée de l’espace” de Stanley Kubrick

Depuis que j’ai revu ce film sur Arte lundi soir, j’ai lu plusieurs sites consacrés à l’explication des aspects un peu “déroutants” du scénario (quels sont ces monolithes noirs qui semblent influencer l’évolution de l’humanité et quel est le sens de la fin du film , l’astronaute David Bowman resté seul survivant se retrouvant, sur Jupiter ou après avoir traversé d’étranges et splendides phénomènes lumineux et colorés appelés “Stargate” en anglais dans une espèce d’ habitation humaine ressemblant à un hôtel de luxe, comme celui de “Shining” , puis passant brusquement à la vieillesse et à la mort avant de “renaître ” à l’état de fœtus “en orbite” autour de la Terre) je n’en ai trouvé que deux qui aient de l’intérêt :
– d’abord ce qu’en dit Stanley Kubrick lui même dans cette interview:

The Ending Of 2001 A Space Odyssey Explained By Stanley Kubrick

où il se situe volontairement “on the lowest level, that is, straightforward explanation of the plot” ( “au niveau le plus simple, en se bornant à expliquer le déroulement de l’intrigue” ).Il attribue les trois apparitions de monolithes noirs au cours du film à une “intelligence extraterrestre” et précise que Dave Bowman , après être passé , sous l’influence du troisième monolithe, qui orbite autour de Jupiter , à travers un champ de forces qui le transporte dans une autre partie de la galaxie (donc pas sur Jupiter, mais en dehors du système solaire) se retrouve dans ce que Kubrick appelle un “zoo humain”qui prend la forme d’un hôpital terrestre reproduisant l’imagination de Dave.Il y a un terme important dans ce que dit Kubrick en anglais : ” a force field or star gate that hurls him on a journey through inner and outer space ” ( il est donc question d’un “voyage à travers l’espace intérieur et extérieur” qui l’amène à ce “zoo humain” reproduisant une sorte d’hôpital terrestre né de l’imagination de Dave) Il s’agit donc à la fois d’un état mental interne et d’un lieu , d’une portion de l’espace temps où, sous l’action de l’intelligence extraterrestre qui se manifeste dans les monolithes noirs, Les perceptions de Dave sont “agencées” d’une manière étrange, différente de la manière dont elles se produisent dans la vie terrestre ordinaire ( dans le “plan vital” qui s’appelle en physique “espace-temps”), il passe de la jeunesse à la vieillesse en un clin d’œil et se retrouve directement sur son lit de mort d’où il voit le monolithe noir tout près de lui, puis renaît sous la forme d’un “fœtus cosmique ” (Kubrick dit : ” a star child, an Angel, a superman”) orbitant autour de la Terre et prêt à entrer dans un nouveau cycle d’évolution. Bref nous ne sommes pas loin d’une vision inspirée des théories occultes du genre théosophie ou autres, bref de ce que l’on appelle “

New Age

” et qui regroupe des tendances très diverses associées généralement à la science-fiction. Or l’opinion généralement reçue à propos de “2001 Odyssée de l’espace” est que ce film résulte de l’adaptation par Kubrick du livre d’ Arthur C Clarke qui serait un récit complètement athée et “scientiste” selon certains, et que Kubrick aurait un peu “transformé” pour lui donner une forme théiste et proche des récits de la Bible juive, ou en tout cas de leur sens accordant une place à la Transcendance. Or nous voyons bien que ceci ne peut pas tenir puis Kubrick et Arthur C Clarke (dont le livre est paru en 1968, la même année que le film ) ont collaboré pour écrire le scénario :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/2001,_l%27Odyssée_de_l%27espace

De toutes façons, nous avons vu ici à plusieurs reprises que le terme “athéisme” est fort ambigu. Si être “athée” c’est critiquer et réfuter l’idée de Dieu que se font les religions existantes, l’idée d’un Dieu anthropomorphe qui éprouve des sentiments de rage et incite ses fidèles à assassiner et torturer les “mécréants” qui ne croient pas en “Lui” ou honorent d’autres dieux ou déesses, alors je confesse être athée en ce sens là. Mais nous pouvons et devons aller plus loin avec Brunschvicg lorsqu’il affirme que:

Les trois propositions génératrices du scepticisme, de l’immoralisme, et de l’athéisme, sont : le vrai est, le bien est, Dieu est

bref, les athées véritables ce sont les “croyants”, ceux qui disent que “Dieu est”.

Mais pus avons donné ici un autre sens au mot “athéisme” : cela consiste à nier qu’il y ait un “plan spirituel” à part du “plan vital”, du “monde” , de la “Nature”.
Et nous verrons ici que le film “2001 Odyssée de l’espace” est bien un récit athée, d’ailleurs, tout en reconnaissant le génie extraordinaire de Stanley Kubrick je me suis toujours méfié des conséquences “philosophiques” et “morales” de certains de ses films, certes grandioses, mais qui laissent l’humanité, et surtout la meilleure partie d’entre elle, celle qui est assez cultivée pour admirer le génie d’un tel Créateur, désarmée face à la tentation du nihilisme et du désespoir : parmi ces films, je citerai “2001”, “Shining” ( qui laisse place au surnaturel et aux spectres, ce dont j’ai démontré ici qu’il s’agit d’une tentation immorale, revenant à accorder un destin et un devenir à l’individualité humaine “après la mort”) ainsi qu'”Eyes Wide shut”(toutes ces femmes nues qui partouzent en langue araméenne inversée! Et pourquoi pas des LGBT ou des zoophiles pendant qu’on y est? ). Même “Docteur Folamour” , qui est génial , ose traiter par la dérision un sujet aussi grave que la guerre nucléaire et l’extinction de l’humanité ! D’autres films ne vont pas jusque là , tout en traitant du même sujet, comme par exemple “Failsafe” de Sidney Lumet qui est aussi de 1964:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Point_limite

Le film de Lumet se termine par une destruction limitée (celle de New York après que Moscou ait été rasée par erreur) permettant d’éviter la guerre totale, une sorte de “sacrifice abrahamique” donc..vous pouvez voir gratuitement (mais en anglais non sous titré) ce chef d’œuvre de Sidney Lumet…. dépêchez vous d’en profiter , c’est sur YouTube et cela ne vas pas durer , Walter Matthau jeune incarne un savant “de droite” , en provenance des pays de l’Est qui a de fortes ressemblances avec John Von Neumann ou Edward Teller :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Edward_Teller

(Teller ou Von Neumann aurait aussi inspiré le Folamour de Kubrick)

Voici donc le film, je recommande la scène de 8minutes 14 à 11 minutes 03 où une convive fascinée et excitée sexuellement par la “puissance nucléaire” et la perspective de la destruction totale tente de séduire Walter Matthau qui la reconduit galamment chez elle, et la vive “réaction” (non nucléaire tout de même) de ce dernier (ah ces réactionnaires! Tom Cruise chez Kubrick n’a pas les mêmes préventions!):

j’ai , comme pour Kubrick, une grande admiration pour Lumet , qui est un génie de la même puissance intellectuelle et créatrice mais plus soucieux de la portée morale et humaine de ses films, un génie ayant moins tendance à provoquer le spectateur pour forcer son admiration. Donc j’ai plus de respect pour Lumet : tous les deux sont juifs, mais paraît il Kubrick a toute sa vie voulu réaliser un film sur la Shoah, dommage qu’il n’en ait pas eu le courage, je suis sûr qu’il aurait fait bien mieux que “La liste de Schindler” de Spielberg, mais cela eût certes demandé un peu plus d’efforts et de travail que de filmer des acteurs en smoking et masques noirs (dont Tom Cruise, qui n’a sans doute pas pu laisser libre cours à sa fantaisie, étant sous la surveillance de sa femme qui jouait aussi dans ce film) en train de baiser dans toutes les positions des filles grassement payées, et après “Eyes Wide shut” en 1999, il a fermé profondément les yeux et s’en est allé “ad patres” , là où l’on ne tourne plus de films.

Mais avant de porter l’estocade finale à “2001” à grands coups de pied au cul platoniciens, je dois indiquer le second lien intéressant à propos du sens du film: il s’agit du livre de Christine Mennesson paru chez L’harmattan et que l’on peut acheter ici en version numérique pour 19 euros 50:

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=20695&razSqlClone=1

Voici le résumé introductif :

Ce livre est né du désir d’explorer en quoi consistent les trois énigmes majeures de 2001 l’odyssée de l’espace (de Stanley Kubrick) : le monolithe et la naissance de l’humanité, le langage et la technique, les modifications des formes de la sensibilité lors de l’épisode final. L’auteur met en évidence, dans une approche qui articule analyse précise de séquences et réflexion philosophique, le caractère central de la question du temps dans 2001 (l’odyssée de l’espace devient une odyssée du temps) ainsi que les dimensions artistiques d’un film défini comme passage sensible d’idées.

Le film défini comme passage sensible d’idées.. Pas mal pas mal..cela donne envie mais je ne l’ai pas acheté , on peut quand même en lire gratuitement les 26 premières pages ici :

(Sauf que j’ai du mal à comprendre pourquoi Christine Mennesson s’appelle brusquement Jean Michel Bertrand?)

C’est un commentaire très intéressant philosophiquement, mais je l’ai lu hier soir très vite et en diagonale et ne m’en suis pas inspiré…
Le film de Kubrick est athée et nihiliste en ceci que l’initiation des humains assurée par les extraterrestres à l’origine des monolithes noirs se situe “en extériorité” spatio-temporelle, il s’agit donc d’une négation de la doctrine, seule vraiment religieuse, du Verbe intérieur , défendue par Léon Brunschvicg à la fin de l’introduction au “Progrès de la conscience dans la philosophie occidentale”:

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/progres_conscience_t1/progres_conscience_t1_intro.html

Aussi bien, et l’on devra s’en laisser convaincre par les premiers chapitres de notre ouvrage, l’opposition décisive entre l’idéalisme mathématique de la République platonicienne et le réalisme astro-biologique de la Métaphysique aristotélicienne a défini le thème fondamental de l’Occident dans le domaine pratique comme dans le domaine théorique, indépendamment de toute référence au christianisme. Plusieurs siècles avant qu’il ait commencé d’exercer sa propagande, la polémique de l’Académie et du Lycée apporte le témoignage lumineux qu’il existe deux types radicalement distincts de structure mentale, commandés, l’un par les relations de la science (μαθήματα), l’autre par les concepts du discours (λόγοι). De là procède le problème religieux, tel qu’il se manifeste dans la terminologie des Stoïciens avec la dualité du Verbe intérieur, ou raison : λόγος ἐνδιάθετος, et du Verbe extérieur, ou langage : λόγος προφορικός. Ce problème, s’il devait prendre dans le christianisme une forme de plus en plus aiguë , ne relève à son origine que de la seule philosophie. Notre tâche était d’en établir la portée et d’en expliquer les conséquences d’une façon assez nette et assez vive pour qu’il ne subsiste, dans l’esprit de nos lecteurs, ni obscurité ni incertitude, ou sur l’intention de notre travail, ou sur le sens de leurs propres réactions [13].
Tout le sens de la pensée de Brunschvicg, crucial pour notre époque car il est la seule voie intellectuelle pour relever les religions de leur enlisement dans le plan vital , ce sens donc repose en cette religion du Verbe qui est aussi ce “christianisme des philosophes” dont Brunschvicg se réclame après Spinoza. Qu’est ce que cela signifie pour le film de Kubrick ? Que les humains n’ont pas besoin pour progresser intellectuellement et spirituellement d’un mystérieux monolithe fabriqué par des extraterrestres plus évolués , puisqu’ils ont accès au plan spirituel de l’Idée grâce au Verbe intérieur qui leur est radicalement immanent. L’idée de l’origine dans le verbe extérieur (le langage) du progrès de la civilisation prend plusieurs formes:

-initiation au savoir et à la technique de peuples attardés par des civilisations plus évoluées, qui dans l’esprit de Kubrick réalisant “2001” , sont de nature extraterrestre

– mais ces initiateurs peuvent être des anges, ou autres êtres surnaturels ou indéterminés, comme les “Supérieurs inconnus” dans la théosophie de Blavatsky ou des entités mystérieuses dans les mythes de la scientologie, voire Dieu lui même , la transmission de la “Révélation” n’en demeure pas moins extérieure et ce genre de récits mythiques entièrement athées, à mon sens du moins: ainsi dans l’idolâtrie musulmane la transmission (la ” descente”) du Coran se fait “en langue arabe claire”, c’est à dire un langage humain , donc le Verbe extérieur ou “λόγος προφορικός” des Stoïciens . Dans “2001” les monolithes ne parlent pas en langage humain, mais ils se situent dans l’Espace temps, et proviennent d’une civilisation extraterrestre, née dans le temps donc devant disparaître un jour et ne connaissant pas tout. Ce genre d’explications des progrès d’une civilisation par des transmissions d’origine extérieure achoppera toujours sur une aporie : il faut expliquer d’où viennent les connaissances de la civilisation “initiatrice” : si celle ci est une communauté humaine historique, comme par exemple les blancs qui ont conquis l’Amétique du Nord sur les peaux rouges (eux mêmes originaires d’Asie par le détroit de Behring) tout le monde sait bien d’où ils tirent leurs savoirs et leurs techniques : de l’ancienne Europe d’où ils étaient partis . Même chose pour les Afrikaners, qui étaient non pas des colons mais une simple tribu blanche de hollandais protestants fuyant les persécutions religieuses. Par contre lorsqu’il s’agit de civilisations extraterrestres ou bien d’entités célestes ou angéliques, on est amené à demander d’où ils tirent leurs connaissances qu’ils transmettent ainsi à l’humanité . Et l’on se trouve exposé au danger d’une régression indéfinie … Quant aux anges on se verra généralement répondre qu’ils ont reçu l’enseignement du Verbe : mais pourquoi cela ne serait il pas possible pour les humains aussi?

L’initiation par le Verbe intérieur consiste en une vision directe, interne des Idées dans le plan spirituel, ce qui correspond à la thèse de Malebranche sur la “vision des Idées en Dieu” : il y a vision directe donc certitude absolue, alors que la transmission par le langage (Verbe extérieur ) est exposée aux risques de perte d’informations ou de mauvaise transmission ou réception. C’est d’ailleurs ce qui se passe pour les “Livres sacrés” selon certains “mystiques” ce qui aboutit à la création de sectes concurrentes, en Islam par exemple. Ne parlons même pas du “New Age”…

Il n’est pas difficile d’observer que dans la pensée de Brunschvicg le Verbe intérieur est ramené au Verbe mathématique, qui en est la manifestation privilégiée dans l’Histoire :

https://horreurislamique.wordpress.com/la-manifestation-mathematique-du-verbe/

Est il besoin d’imaginer des entités surnaturelles ou extraterrestres initiant les premiers savants. Comme Thales de Milet à la géométrie ? Évidemment non ! La connaissance mathématique est d’ordre cumulatif et se constitue “toute seule” , “en faisant boule de neige”, grâce à la réflexion sur les savoirs (les théorèmes) déjà démontrés. D’ailleurs le mot “Mathesis” vient de la même racine que le verbe grec:

μανθανω qui signifie “apprendre” : la mathématique est l’art d’apprendre tout seul , par la seule réflexion, sans avoir à s’adresser à un Gourou . Le seule Maître est intérieur, c’est le Verbe ; c’est d’ailleurs ainsi que Grothendieck s’est formé tout seul à la fin des années 40, en trouvant la solution de problèmes sur lesquels “séchaient” Laurent Schwartz et ses collègues distingués
Quant à l’origine première de la géométrie, elle se situe comme le montre Husserl chez les arpenteurs, tout comme l’arithmétique dans la nécessité de compter les pièces de monnaie . Le Verbe est de naissance modeste, comme le montre l’histoire de la naissance de Jésus.
Cette doctrine-religion du Verbe intérieur , exposée le plus clairement par Brunschvicg, constitue sans doute notre seule ressource pour lutter contre DAESH sur un terrain qui ne soit pas seulement sécuritaire, ce que de plus en plus de voix demandent : “une réponse à DAESH qui ne soit plus seulement militaire, policière et sécuritaire mais aussi politique, culturelle et cultuelle ” . Cette ressource nous l’avons dans “Le progrès de la conscience dans la philosophie occidentale” et il n’est pas non plus difficile de voir que la doctrine du Verbe intérieur constitue le sens véritable du platonisme en tant que “vérité de la philosophie” , un sens que Badiou ne comprend pas clairement, ou bien refuse car cela lui semble, peut être, “trop idéaliste”, voir l’article d’hier:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/08/17/platon-la-republique-livre-vi-484a-511e/

En tout cas, si mon interprétation de “2001 Odyssée de l’espace ” est la bonne, et elle semble bien coller avec ce que dit Kubrick lui même à propos de son film, Stanley Kubrick a pris en 1968 une lourde responsabilité vis à vis de l’humanité en orientant son scénario vers une version athée et désespérante, refusant à l’homme toute possibilité d’évoluer par lui même, dans l’autonomie absolue, qui est l’initiation de la conscience par le Verbe intérieur, et en imaginant à la place ces grotesques monolithes noirs envoyés par une intelligence extraterrestre et cette fin surprenante et déroutante certes, mais stupide si l’on y réfléchit bien. L’homme va t’il rester pour l’éternité le bébé couvé par ses Maîtres dans ce que Kubrichk appelle un “zoo humain” .Il est vrai qu’à la fin de l’interview il laisse la place à un niveau supérieur d’interprétation :

The Ending Of 2001 A Space Odyssey Explained By Stanley Kubrick

Mais il dit explicitement que ces niveaux supérieurs sont “hautement subjectifs” et que le spectateur est libre de penser ce qu’il souhaite! Le “matérialisme démocratique” en action!!!

“KUBRICK: They are the areas I prefer not to discuss because they are highly subjective and will differ from viewer to viewer. In this sense, the film becomes anything the viewer sees in it. If the film stirs the emotions and penetrates the subconscious of the viewer, if it stimulates, however inchoately, his mythological and religious yearnings and impulses, then it has succeeded. (Gelmis, The Film Director as Superstar, 1970, p. 304.)

Et c’est un peu trop facile de dire que le film est une réussite s’il réussit ” à stimuler les impulsions religieuses et mythologiques”

Que veut dire stimuler ? La même chose que la façon qu’a “Eyes Wide shut” de stimuler les impulsions à se pignoler frénétiquement chez certains spectateurs? Il faut quand même choisir entre le sens athée et matérialiste du récit de “2001”que Kubrick a librement choisi, et le sens idéaliste et spiritualiste, c’est à dire véritablement scientifique , celui de l’initiation de l’humanité grâce au Verbe intérieur , selon le processus décrit par le “Progrès de la conscience dans la philosophie occidentale”, livre qui existait déjà depuis une quarantaine d’années en 1968.
Et si l’on y réfléchit bien , il s’agit là d’une tendance de fond chez Kubrick, une tendance nihiliste et dépressive, déjà facilement décelable dans son premier film (qu’il aurait voulu, à tort, détruire) : “Fear and desire”, voir ce que j’avais écrit :

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/11/18/fear-and-desire-1953-lapocalypse-a-bas-bruit-de-stanley-kubrick/

https://horreurislamique.wordpress.com/2015/11/18/apocalypse-du-desir-la-peur-et-le-desir-comme-essence-du-plan-vital-fear-and-desire-1953-de-stanley-kubrick/

D’accord, Kubrick est lucide en reconnaissant la situation affreuse de l’homme de la Geworfenheit , de “l’avoir-été-jeté-dans-le-monde”:

Écoutez bien le dernier moment du dialogue du film de Kubrick ( à environ 1 h 5 minutes40 secondes ) le soldat ou le sergent dit : » I am not built for this » (= » je ne suis pas bâti pour cela ») et le lieutenant répond:

« Nobody ever was » ( « personne ne l’est »)
» it is just a trick we perform rather we die immediately »( » c’est juste un truc qu’on accomplit ( inconsciemment)sous peine de mourir immédiatement »)

Le soldat ( ou le sergent ) dit qu’il ne se sent pas bâti pour ce malheur de l’existence humaine cet état d’abandon que Heidegger nomme » Geworfenheit » ( = »avoir-été -jeté ») qui est en même temps un état de guerre perpétuelle,celle de la « concurrence vitale » pour conquérir les ressources (et les femmes). Notons une scène affreuse au début , le soldat (ou sergent) capture une femme qu’il prend pour une ennemies tu la fait prisonnière. Dans la suite il tente de parler avec elle et tente de se faire aimer d’elle mais ensuite il la tue en tentant de l’empêcher de crier et d’appeler à l’aide.

“Cela signifie que l’amour (sexuel) n’est aucunement une libération de la forêt et de l’état de » Geworfenheit »et de solitude affreuse de l’existence humaine, il ne faut pas compter non plus sur l’amour d’un dieu compatissant pour ses créatures ce qui est selon Spinoza le « salut des ignorants » que sont les croyants en un dieu personnel qui pourrait être apitoyé par des prières ( Dieu que Fichte appelle un « être méprisable qui serait serviteur des désirs »), non la seule méthode de salut est selon Spinoza et Brunschvicg son continuateur la réflexion intellectuelle ( sur l’expérience vitale, sur les philosophies et les sciences).

Ce « truc que nous accomplissons » est ce que Spinoza nomme « conatus » ( effort pour persévérer dans son être )à savoir l’effort pour rester dans le plan vital en mangeant, dormant, se lavant, gagnant sa vie dans l’exercice d’un métier etc..si nous ne l’accomplissons plus il est évident que nous mourons immédiatement , de manière active et volontaire dans le suicide ou de manière passive dans l’alcoolisme ou les toxicomanies.

En fait Heidegger est un autre génie “malfaisant” (à mon avis) non pas parce que sa pensée serait “nazie” mais parce qu’il ne laisse à l’homme de le déréliction que la voie philosophique du “berger de l’être” alors que nous savons par Brunschvicg que c’est la voie de “l’homme comme Hérault du Verbe” qui seule peut libérer l’humanité de son affreuse situation de “Geworfenheit” (avoir-été-jeté en tombant non d’un avion ni du ciel mais d’un vagin) .

Oui Heidegger et Kubrick méritent d’être associés dans une meme admiration empreinte de terreur. Et l’on comprend maintenant d’où sort la galerie de psychopathes qui peuplent les films de Kubrick :

http://www.gordonbanks.com/gordon/pubs/kubricks.html

Il ne saurait en être autrement :de par sa vision profonde de la réalité humaine, Kubrick ne peut dépeindre ses personnages que comme des êtres perdus dans la sombre forêt de Dante au début de la “divine comédie” , mais sans les ressources dont est pourvu Dante pour en sortir, à savoir son guide Virgile qui représente le Verbe intérieur. Aussi ne reste t’il plus aux “héros” de Kubrick que la folie, le crime ou la boisson (comme dans “Shining” pour Jack Torrance-Jack Nicholson ) pour , non pas s’en sortir et se libérer, mais souffrir un peu moins…

Kubrick pourrait dire à ses psychopathes la même chose que les Géants à Cedar à la fin de la quinzième vision du splendide poème de Lamartine : “la chute d’un ange”:

https://fr.m.wikisource.org/wiki/La_Chute_d’un_Ange/Quinzième_vision

” « Meurs, lui crièrent-ils, vile brute aux traits d’ange !
Ta force nous vainquit, mais la fourbe nous venge.
Laissons cette pâture aux chacals des déserts ;
Sa mort nous laisse dieux, et l’homme attend nos fers !

Seulement Kubrick le créateur pourrait il s’adresser à ses psychopathes comme Dieu à ses créatures ? J’en doute ! Il faudrait pour cela qu’ils aient le courage de se révolter contre leur créateur, comme Cedar l’âge déchu du poème de Lamartine, qui ne manque pas de grandeur et de style :

“Il ramassait du sable en sa main indignée ;
Et contre un ciel d’airain le lançant à poignée,
Comme l’insulte au front que l’on veut offenser,
Il eût voulu tenir son cœur pour le lancer !

Ô terre ! criait-il, ô marâtre de l’homme !
Sois maudite à jamais dans le nom qui te nomme !
Dans tout brin de ton sable, et tout brin de gazon
D’où la vie et l’esprit sortent comme un poison !
Dans la séve de mort qui sous ta peau circule,
Dans l’onde qui t’abreuve et le feu qui te brûle,
Dans l’air empoisonné que tu fais respirer
À l’être, ton jouet, qui naît pour expirer !
Dans ses os, dans sa chair, dans son sang, dans sa fibre,
Où le sens du supplice est le seul sens qui vibre !

Cédar, dont leur mépris fut le dernier adieu,
À cet excès d’horreur se dressa contre Dieu.
Tout l’univers tourna dans sa tête insensée ;
Il n’eut plus qu’une soif, un but, une pensée :
Anéantir son cœur et le jeter au vent.”
Mais les héros kubrickiens sont ils capables d’un tel panache? Là encore j’en doute fort!

Au fond ce sont des minables, depuis les voyous drogués d’Orange mécanique passant leur temps à violer à qui mieux mieux jusqu’au sergent instructeur de “Full metal jacket” en passant par l’écrivain ivrogne qui bat sa femme et son fils quand il a trop bu dans “Shining”. Le plus reluisant est encore Humbert Humbert, l’européen cultivé de “Lolita” , professeur aux USA, qui couche avec une gamine! C’est tout dire! Les beaux héros que voilà!
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Mais je m’aperçois qu’ emporté par l’élan de ma croisade anti-Kubrick j’ai oublié le principal: les scènes les plus significatives de ce qui reste tout de même un grand chef d’oeuvre:

Stargate

L’aube de l’humanité:

L’arrivée dans le “zoo humain” :

La fin :la mort de Dave Bowman

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