Comme un torrent (Some came running) de Vincente Minnelli (1958)

J’ai écrit un grand nombre de fois sur ce film extraordinaire mais ce qui est nouveau c’est qu’on peut maintenant le voir sur le web, et en vostfr en plus, l’idéal :

D’accord, c’est mélodramatique, du “mélo” comme on dit d’un ton méprisant … Mais pas du larmoyant ni du “film à thèse”:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/06/14/comme-un-torrent-some-came-running-de-vincente-minnelli1958/

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Comme_un_torrent

En fait la tragédie se noue à la fin , disons de 1h51minutes à 2h 04 minutes 30, et cette tragédie est celle du “vivre ensemble”, du plan vital comme je dis ici , des hommes et des femmes, dans une petite ville banale et étouffante du Midwest (“Parkman” qui porte bien son nom, en fait les décors sont ceux de Madison) . Nous sommes en 1948 (bien que le film ait été réalisé en 1958) comme on le voit à la forme des voitures et à d’autres indices imperceptibles : Dave Hirsch (Frank Sinatra) revient en uniforme de soldat d’une période de longues années de vagabondage, dont la guerre et l’armée, loin de son Parkman natal: il a révélé à des inconnus lors d’une beuverie qu’il était né là et ceux ci l’ont mis dans le car parce qu’il était trop saoûl pour y monter tout seul. Mais il n’est pas seul ,il est avec Ginnie (Shirley Mac Lane) croisée dans un bar et dont il a cogné le soupirant violent et jaloux. Dave est un écrivain de talent , il fait la connaissance de Gwen French (Martha Hyer qui est morte récemment ), professeur de littérature à qui il montre ses manuscrits et qui l’encourage, lui redonnant le goût d’écrire et de publier ses œuvres.
Il est donc facile de voir là un homme déchiré, clivé, scindé entre les deux plans : plan de la littérature et de l’Esprit (il transporte ses seuls biens de valeur , ses livres : Steinbeck, Faulkner …avec des cadavres de bouteilles de whisky ) et plan de la vie de bâton de chaise de ces hommes revenus de la guerre et de tout après 1945 , vie passée dans les bars à jouer au poker. Ceux là il ne fallait plus leur en raconter sur la morale et sur la religion, et d’ailleurs le déclin de l’influence du code Hays dans les films date de cette période là comme on le dit dans le documentaire dont j’ai parlé il y a quelques jours:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/08/22/hollywood-confidential-arte-limbecilite-a-reussi-la-ou-la-censure-du-code-hays-avait-echoue/

En 1958 le code Hays était moribond , après l’estocade portée par Preminger en 1955 (“L’homme au bras d’or” aussi avec Sinatra)et avant l’assaut définitif par Hitchcock en 1960. Mais aux yeux du code, ce film est il moral ou immoral ? Sinatra ne s’y pique pas à l’héroïne, mais il se détruit dans l’alcool et finalement bousille sa vie : son genre d’existence rebute Miss French , qui le renvoie balader, insensible aux exemples tels en littérature (Edgar Poe , Faulkner) , ( 1h 51) il revient alors vers son “pote” Bama Dillert (Dean Martin) joueur de poker professionnel, tout autant buveur invétéré que lui et vers Ginnie à qui il propose le mariage . Cette perspective n’enchante guère Bama qui se montre insultant et grossier(2h03) , et Dave explique alors ce mariage qui n’est possible que parce que la prof de littérature, qui correspondrait tellement mieux à ses aspirations, l’a renvoyé valser : “j’en ai marre d’être seul, jamais personne n’a éprouvé pour moi les sentiments que Ginnie éprouve, et puis si je peux l’aider, à défaut de pouvoir m’aider moi même…”
Quand il lit la fin de sa nouvelle à Ginnie, on comprend que cela parle de lui et que c’est l’histoire racontée par le film : “avant qu’il ne comprenne , il était perdu; il ne lui restait que peu de temps , pour revenir parmi les siens, et repartir sur de nouvelles bases”

Donc le film, immoral aux yeux du code Hays parce qu’il montre un homme se détruisant dans l’alcool (ce qui équivaut à se détruire par la drogue et fait horreur à Dieu, nous sommes bien d’accord) est très moral à condition de le prendre de la bonne façon , en ayant la résolution de ne jamais perdre les pédales au point de se marier avec quelqu’un qui ne nous correspond pas , juste “parce qu’on en a marre d’être seul”.comme quoi le code Hays méritait bien de périr, mais pas d’être remplacé par les blockbusters comme “Les dents de la mer”.

La scène de la fin (l’enterrement de Ginnie qui s’est jetée au devant du revolver de son ancien soupirant pour que Dave reste vivant ) est d’une puissance d’émotion extraordinaire mais sans rechercher des effets :Bama Dillert , l’homme qui ne retire jamais son chapeau, meme lorsqu’il est au lit avec une dame,….retire son chapeau ! Comme on dit :

“chapeau l’artiste!”

Il y a quelques autres miracles de ce type dans le cinéma de Vincente Minnelli, en dehors des comédies musicales qui ne me plaisent guère , comme Brigadoon ou “Un américain à Paris” dont se moque Kubrick par l’intermédiaire de son personnage Alex dans “Orange mécanique”:

-“Les ensorcelés” (the bas and the beautiful 1952) qui est ici en vostfr (merci les Russes):

https://m.ok.ru/video/91119684314

-“la vie de Van Gogh”en 1956, aussi avec Kirk Douglas (qui aura cent ans le 9 décembre 2016

-“15 jours ailleurs ” (to weeks in another Town 1962) aussi avec Kirk Douglas:

-et “Le chevalier des sables” (Sandpiper 1965)

Minnelli met en scène lui aussi , comme Kubrick, des personnages complètement écrasés, perdus dans le labyrinthe du plan vital (la forêt de Dante et Descartes) mais il n’en fait pas systématiquement des psychopathes et des monstres, parce qu’il possède quelque chose qui manque à Kubrick :l’empathie, la compassion pour ses créatures et pour l’humanité qui sombre dans la farce absurde de la vie moderne. Une photo célèbre en dit beaucoup sur Kubrick : celle où il est en 1949 en compagnie de Rosemary Williams (que l’on qualifierait sans doute de nos jours de “top model”? ) et où il photographie son image (leur image à tous deux, mais d’abord la sienne propre) dans le miroir:

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