Marie-Octobre (Julien Duvivier, 1959)

On peut le voir ici avec sous titres anglais:

Il passait hier soir sur Arte.

C’est un film absolument captivant, excellent comme toutes les œuvres de Duvivier, servi ici par les dialogues d’Henri Jeanson, d’une “substance” plus littéraire que ceux de Michel Audiard, l’autre grand dialoguiste de l’époque, et par une pléiade d’acteurs de premier rang à cette époque : Lino Ventura, Paul Meurisse, Bernard Blier, Paul Frankeur (qui joue à merveille le rôle du “Boucher” ancien profiteur du marché noir et qui plaisante lourdement à tout propos) et aussi Serge Reggiani, au jeu d’une densité émotionnelle admirable. Sans oublier bien sûr Danielle Darrieux ( qui aura 100 ans en 2017 et à traversé toutes ces années là)la seule femme (Marie Octobre) de cet ancien réseau de résistants qui se retrouvent en août 1959 quinze ans après la terrible soirée du 21 août 1944 où la Gestapo les a surpris au cours de l’une de leurs réunions clandestines, et a abattu leur chef Castille, dans la maison même où ils se retrouvent ce soir là en 1959. Parfaite unité d’action , de temps et de lieu, tous les ingrédients sont là pour une grande tragédie, et c’en est une.

Ils se retrouvent convoqués par celui, directeur d’usines, qui avait gardé les adresses de tous (Paul Meurisse) : Marie Octobre, devenue directrice d’une maison de couture et de mode, a en effet appris fortuitement, par un acheteur allemand qui était officier de la WehrMacht en 1944 et travaillait avec la Gestapo, que leur réseau avait été dénoncé ce soir là par l’un d’entre eux.. le drame est enclenché, ils vont se déchirer pendant tout le reste du film pour trouver le nom du traître:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Marie-Octobre

Danielle Darrieux est une actrice fascinante, bien plus finalement que cette pauvre Brigitte Bardot qui l’a éclipsée à l’époque parce que les (hommes) Français jugent avec leur bas-ventre plutôt qu’avec leur cœur ou leur cerveau: c’était la génération montante, qui née dans les années 30 n’avait pas atteint l’âge adulte pendant la guerre et allait donner toute sa mesure si je puis dire lors des horribles années 60 voire 70, le plus souvent en exhibant ses seins et ses fesses : c’est déjà le cas de Bardot en 1958 dans “En cas de malheur” le chef d’œuvre très sombre d’Autant-Lara

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film que l’on peut aussi voir sur YouTube; au fond, le problème avec Bardot est le même que celui avec Delon, il leur faut un réalisateur (Autant Lara pour Bardot, Melville pour Delon) avec assez de couilles, de cœur et de cerveau (et surtout placés là où il faut, parce que les couilles dans le cerveau c’est pas joli joli, on a connu ça en Mai 68) pour les empêcher de devenir insupportables, c’est à dire pour empêcher Bardot de jouer seulement Bardot, et Delon de jouer seulement Delon…

Danielle Darrieux n’a pas ces travers, c’est une femme et une actrice admirable qui pour tous les adolescents pas trop racailleux des années 60 a représenté la femme, plus âgée, allez disons le courageusement :” ayant l’âge de Maman”, par qui l’on voudrait être “initié” car l’on sentait là une profondeur d’humanité féminine (le continent noir et effrayant!) qui lui venait du passé, passé des années 40 vers lesquelles on ne voulait pas trop se retourner et que nous allions bientôt envoyer valdinguer en enfer sous une pluie de pavés (pavés de bonnes intentions, assurément!): mais “sous les pavés la plage” diraient ceux d’entre nous, futurs “créatifs” pour les agences de pub sans doute, voire “directeurs de création”, qui se croyaient plus “spirituels” que tout le monde.

Danielle Darrieux qui est tellement admirable dans les films de Max Ophuls comme “La ronde” ou “Le plaisir” , dans ces rôles de femmes légères qui ont constitué le socle de sa carrière, et qui sont le contraire de ce qu’elle est réellement (assure t’elle et je la crois sur parole, me flattant d’être un grand connaisseur de l’âme féminine, quoique pas à la façon de Freud ou Casanova).

Ici en tout cas, dans le rôle de l’ancienne résistante Marie-Octobre qui au bout de 15 ans n’a pas oublié la folle passion qu’elle a éprouvée pour le chef du réseau, le “commandant” Castille (le mort qui est tellement présent ce soir là au milieu des autres) et veut absolument le venger en trouvant le traître et en le persuadant de se suicider en laissant une lettre d’aveu, ici, dans ce film, Danielle Darrieux écrase tout le monde!

Eh oui! La Résistance! les Hauteurs escarpées des cimes côtoyant les gouffres!

Ce qui aurait été absolument nécessaire à nos générations, nées après-guerre, de petits cons et de petits branleurs des années 60 et 70 qui sont au fond coupables et responsables de l’apparition, à partir des années 80, de la génération morale , puis des nunuches cortèges “un pas en avant trois pas en arrière” ; seulement nous, la seule “cime” que nous avions eue, c’est Mai 68! Tu parles d’une résistance! Et encore, il nous est interdit de nous plaindre car pour ceux nés au tournant des années 30 et 40, ce fut l’Algérie! moi qui me suis soigneusement tenu à l’écart des “cortèges imbéciles” de l’époque, je me souviens encore de la rentrée à la fin de l’été 68, où nous étions de surcroît pour la première fois mélangés entre garçons et filles, mon effarement devant l’insupportable et arrogante attitude “anciens combattants” de ceux qui avaient “fait la guerre” c’est à dire les manifs..

Mais je m’en suis sorti, mieux en tout cas que Claude, cet ancien grand ami de lycée qui lui avait suivi les “joueurs de flûte du quartier latin” et que j’ai croisé par hasard une nuit au Trocadéro, était ce en 78 ou 79 ou plus tard? Complètement dans la drogue, squelettique, les cheveux jusqu’aux épaules, l’air christique et mourant ..”portant La Croix du Temps” comme dit Ernst Jünger…

Oui, il y a eu des gens droits, sincères et honnêtes dans les “cortèges “, comme aussi Michel Recanati , qui s’est suicidé:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Michel_Recanati

Mais revenons à “Marie-Octobre” : les cimes escarpées, c’est évidemment le plan spirituel, la Verticalité des sommets qui est aussi celui du Zarathoustra, du Voyageur, puisque :

“Notre vie est un voyage
Dans l’hiver et dans la Nuit,
Nous cherchons notre passage
Dans le Ciel où rien ne luit.”

Chanson des Gardes suisses, 1793.
Cité par Céline en tête de Voyage au bout de la nuit.

http://www.lepetitcelinien.com/2009/09/louis-ferdinand-celine-notre-vie-est-un.html

Verticalité qui s’énonce aussi en allemand:

https://fr.m.wikisource.org/wiki/Ainsi_parlait_Zarathoustra/Troisième_partie/Le_voyageur

Mais celui qui est de mon espèce n’échappe pas à une pareille heure, l’heure qui lui dit : « C’est maintenant seulement que tu suis ton chemin de la grandeur ! Le sommet et l’abîme se sont maintenant confondus !

Tu suis ton chemin de la grandeur : maintenant ce qui jusqu’à présent était ton dernier danger est devenu ton dernier asile !

Tu suis ton chemin de la grandeur : il faut maintenant que ce soit ton meilleur courage de n’avoir plus de chemins derrière toi !

Tu suis ton chemin de la grandeur : ici personne ne se glissera à ta suite ! Tes pas eux-mêmes ont effacé ton chemin derrière toi, et au-dessus de ton chemin il est écrit : Impossible.

Et si dorénavant toutes les échelles te manquent, il faudra que tu saches grimper sur ta propre tête : comment voudrais-tu faire autrement pour monter plus haut ?

Sur ta propre tête et au delà, par-dessus ton propre cœur ! Maintenant ta chose la plus douce va devenir la plus dure.

Chez celui qui s’est toujours beaucoup ménagé, l’excès de ménagement finit par devenir une maladie. Béni soit ce qui rend dur ! Je ne vante pas le pays où coulent le beurre et le miel !

Pour voir beaucoup de choses il faut apprendre à voir loin de soi : — cette dureté est nécessaire pour tous ceux qui gravissent les montagnes.

Oui, “apprendre à voir loin de soi” et c’est bien en cette perspective que je travaille à construire ici un téléscope analogue de Hubble, mais où ce que l’on tente de “voir” ce sont les Idées les plus lointaines, plutôt que les galaxies:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/la-conception-langagiere-de-la-mathesis-universalis-par-leibniz/

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/10/09/la-science-du-graal/

On ne voit que trop, dans le film de Duvivier comme dans ceux de Melville, que le gouffre qui risque d’engloutir ceux qui se sont risqués vers les hauteurs, c’est la volonté ou la nécessité de “redescendre” , après 1944 ou 45, c’est dit de fort jolie manière par Lino Ventura quand il reproche au pitre que joue Paul Frankeur de “se contenter de vivre”et de vouloir “écraser le temps des rutabagas”. Quant à Danielle Darrieux, elle utilise tout son talent pour incarner cette femme qui tue non au nom des “idéaux des cimes” de la Résistance, mais juste pour venger son ancien amant, par instinct donc.. . Évidemment, il faut se garder de toute naïveté , la Résistance côtoyait souvent les Abîmes, certains y sont tombés. Mais le personnage de Paul Meurisse dans “Marie-Octobre” en 1959 m’évoque celui qu’il incarne dix ans plus tard dans “L’armée des ombres” de Melville: celui du mathématicien Luc Jardies, qui est évidemment la version cinématographique de Jean Cavaillès:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Jean_Cavaillès

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/L%27Armée_des_ombres

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