Julien Duvivier : “La belle équipe” (1936)

Un pur délice! Ce film, qui paraît il représente l’esprit du Front populaire, en 1936, est passé lundi soir sur Arte, qui passe en ce moment un cycle consacré à ce grand réalisateur qu’était Julien Duvivier dont la décennie des années 30 est la meilleure période. On peut voir le film ici, en français :

https://m.ok.ru/dk?st.cmd=movieLayer&st.discId=88689347259&st.retLoc=default&st.discType=MOVIE&st.mvId=88689347259&st.stpos=rec_1&_prevCmd=movieLayer&tkn=707&__dp=y

Ces cinq amis, ouvriers au chômage, qui gagnent à la Loterie et mettent tout en commun pour rénover une vieille bâtisse sur les bords de Seine et en faire une guinguette qu’ils baptiseront “Chez nous” sont un exemple d’esprit d’entrepreneurs pour les générations de l’époque (ou actuelles). Seulement leur beau projet se heurte aux difficultés de toutes sortes, et d’abord celles dûes à la nature même du plan vital , l’affrontement des mâles pour conquérir les femelles: cherchez la Femme! Et ici elle se nomme Viviane Romance, c’est à dire la Vamp de l’époque, sûre d’elle même et dominatrices Le tour de passe passe imaginé par les deux amis (Jean Gabin et Charles Vanel) est une posture inversée de Lysistrata en Grèce antique : et si les femmes formaient un syndicat pour défendre leurs intérêts en faisant la grève du sexepour gagner ? Oui, mais :et si les hommes faisaient la même chose, en cessant de se livrer à des concurrences et autre combats de coqs pour attirer les femmes? Décidant de cesser le combat et de renoncer aux femmes et à leur séduction. De nos jours, un Duvivier moderne eût imaginé une histoire homosexuelle entre les deux types pour faire passer le tout, il est vrai que tout cela n’est pas très vraisemblable, mais après tout c’était la période du Front populaire, on rasait gratis, ah on allait voir ce qu’on allait voir, tous les gars et toutes les filles du monde se tenant par la main pour une ronde et sans penser à Mal, c’est à dire à la vieille et antique “bagatelle” , ce truc du plan vital pour renouveler les générations..et en plus ça a marché, en 1936. Seulement la fin très sombre voulue par Duvivier, et qui avait été rejetée par les producteurs à l’époque , vient doucher tout ce bel optimisme vital, tout comme les Shtukas de Hitler quatre ans plus tard, fonçant en piqué et mitraillant les populations errant sur les routes, dans une autre sorte de Ronde: Jean Gabin, arrêté par la police après avoir tué son ami, ne peut que répéter dans un sanglot:

“C’était une si belle idée!”
Oui, mais une idée qui a tourné à la catastrophe parce qu’elle n’a pas tenu compte des “lois” du plan vital, qui font que les mâles s’entretuent pour conquérir les femelles..une catastrophe déclenchée par des naïfs qui n’avaient pas compris la dualité des plans..certes les Idées peuvent faire leur chemin, et même rendre le monde un peu meilleur, ça s’est vu, par exemple en 1848 avec l’abolition de l’esclavage, dont on oublie trop souvent que nous en sommes redevables à cet “Esprit européen” si souvent accusé de racisme et de “repli sur soi”, et non pas à l’esprit islamique, qui se réclame pourtant de Dieu:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Abolition_de_l%27esclavage

Oui, ça s’est vu, seulement les résistances du plan vital ne doivent pas être sous-estimées, sous peine de déclencher des catastrophes collectives, bien pires que celle du film: pour la transformation totale, le Grand Soir, on attendra quelques petites éternités. Et d’ailleurs, si tous les problèmes “sociaux” ou du “vivre ensemble” étaient résolus, chacun trouvant sa chacune et ne rêvant pas de voler celle des autres, en serions nous pour autant plus avancés? Le “vivre ensemble” cesserait il d’être le “mourir ensemble” , et le “pauvre comédien qu’est la vie” se pavanerait il sur la scène pour l’éternité , “tous nos hiers cessant d’éclairer pour les fous que nous sommes le chemin de la mort poudreuse”? Ou, pour reprendre la belle formule de Bergson citée par Brunschvicg :

“L’armée des vivants arriverait elle à culbuter la Mort, le Maître absolu”?
On sait ce que répond Brunschvicg , je l’ai cité assez souvent ici :

L’armée des esprits, c’est à dire des vivants renonçant librement à la mort , donc au sexe,et aux beaux projets de guinguettes au bord de l’eau, pour se vouer aux Idées, est assurée de déboucher dans l’éternité, à condition toutefois de donner à ce mot le sens d’immanence radicale, c’est à dire du plan spirituel-internel..si l’on se voue uniquement aux Idées, dans une ascèse vitale sans concession aucune, on est assuré de parvenir au plan des Idées : quelle belle découverte!
Cela n’empêchera pas les poètes de vouloir “réinventer l’amour” et c’est d’ailleurs bien leur droit après tout :nous sommes en démocratie! Et tous nos demains continueront de glisser à petits pas vers la dernière syllabe du registre des Temps! Et tous nos hiers continueront d’éclairer pour des fous le chemin vers la mort poudreuse!

http://www.lettresvolees.fr/beckett/documents/Macbeth.pdf

A noter que la même année 1936 a été réalisé par Jean Renoir le délicieux film “Partie de campagne” d’après Maupassant: un film que vous pouvez voir ici:

https://unedemeuresouterraineenformedecaverne.wordpress.com/2014/05/28/jean-renoir-partie-de-campagne-1936/

Mais un film qui finit aussi de façon très sombre!

En somme, en 1936, deux grands artistes du cinéma, Renoir et Duvivier, prévenaient des “lendemains qui déchantent”. Seulement les gens enlisés dans le plan vital et ses illusions et désirs étaient tellement fascinés par les oasis imaginaires du désert vital qu’ils n’écoutaient pas ces sombres prédictions, Quant aux autres, libérés du plan vital et ayant entrepris l’ascension vers le “Mont analogue” ou plan spirituel ils volaient trop haut dans le ciel pour pouvoir encore entendre, comme le prouve l’exemple de Léon Brunschvicg rencontré Boulevard Saint Michel au début de 1936 par Raymond Aron, qui était alors son élève admiratif: ce dernier raconte dans ses mémoires qu’ils eurent une longue conversation sur les événements survenus en Allemagne à cette époque, notamment la remilitarisation de la Rhénanie:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Remilitarisation_de_la_Rhénanie

Aron se rendit compte que Brunschvicg ne comprenait rien à ce qui était en train de se passer, la montée des périls qui mènerait l’Europe à l’Apocalypse de 1940 qui l’obligerait à fuir son bel appartement de la rue Schaefer, sa belle bibliothèque en juin 1940. Aron comprenait bien mieux, et pourtant il avouait lui même être incapable de comprendre la philosophie de Brunschvicg parce qu’elle se fondait sur des théories scientifiques auxquelles il n’avait pas accès. En Somme Aron encore enlisé dans le vital voyait beaucoup mieux à ras du sol que Brunschvicg, qui volait tellement haut dans le ciel mathématique qu’il ne discernait plus ce qui arrivait sur Terre.
Ceci doit nous servir d’avertissement, et cet avertissement Aron lui a donné une forme très belle dans son exposé rédigé à Londres pour la conférence en l’honneur du souvenir de Brunschvicg (mort en janvier 1944) qui s’est tenue à Paris en 1945:

Nous tâcherons demain d’armer la Sagesse

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/03/07/nous-tacherons-demain-darmer-la-sagesse/

https://www.cairn.info/revue-archives-juives-2005-1-page-4.htm

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