#CochetBrunschvicg 6 : la conversion de la chair à l’esprit dans le Temps hermétique

Suite de :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/10/19/cochetbrunschvicg-5-la-revelation-philosophique/

où j’avais terminé par plusieurs citations de Valéry par Marie Anne Cochet aux pages 83-84 de son livre:

“Parfois je pense parfois je suis”
“L’homme pense donc je suis” dit l’univers

Mme Cochet passe à l’explication de ceci:

Pour cesser d’être tantôt une sensation (parfois je suis) et tantôt une pensée (parfois je pense) IL n’y a d’autre moyen que de transformer la sensibilité en expression d’intelligence , comme dans la science, ou l’intelligence en expression de sensibilité, comme dans l’art. Alors on possède par l’esprit ce qui nous atteint par la chair et la pénétration de l’une par l’autre s’accomplit sans contradiction. À la limite, tout le pensé serait vécu, tout le vécu serait pensé, et la conscience serait sans ombres. Les œuvres créées ainsi nous recréent à leur tour selon leurs normes idéales et, engendrées par les hommes dans la conversion de la chair à l’esprit, elles engendrent à leur tour, par l’intériorisation de l’esprit dans la chair, une humanité plus pure, plus spécifiquement humaine.
L’artiste et le poète communient inconsciemment avec l’immanente présence de l’actuel. Passé et futur s’unifient en eux par leur adhérence à la beauté spontanément perçue. Et d’ailleurs dans le présent éternel où se meut la pensée, le futur est toujours un souvenir qui renaît dans une émotion nouvelle. L’éternel retour de Nietzsche n’est qu’un essai de chronologie pour atteindre et exprimer l’éternité du présent qu’il a certainement ressentie plusieurs fois dans un choc terrible et qu’il a tenté de traduire. Le Temps chronologique ne vient pas vers nous; c’est nous qui le créons pas à pas dans notre marche tangente à l’esprit

La densité de pensée qui se trouve dans ces lignes est vraiment extraordinaire!Le problème du Temps, sur lequel elles versent une lumière paradoxale, est un des principaux problèmes humains qui doit être réglé par la nouvelle science internelle, dont la création est la mission universelle que s’est fixé ce blog, IL s’énonce ainsi selon les termes mêmes de Léon Brunschvicg:

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/quelques-citations-eparses-de-brunschvicg-particulierement-eclairantes-voire-illuminatrices/

«Nous nous affranchirons du temps simplement vital, dans la mesure où nous en découvrirons la racine intemporelle. La vie, nous savons trop qu’elle est sans pitié pour les vivants. Elle peut se définir comme l’ensemble des forces qui résistent à la mort….. jusqu’à l’inévitable dénouement qui la révèle comme l’ensemble des forces qui acheminent à la mort…..

Le Temps simplement vital est le Temps du quotidien que nous connaissons si bien parce que nous le ressentons : Temps de l’ennui et de la vanité des vanités du plan vital, qui semble t’il mene l’individu à la déchéance et à la mort inexorables. C’est le thème principal des films de Jean-Pierre Melville auxquels j’attache une telle importance. Mais, puisque Mme Cochet évoque ici l’art et ces œuvres qui nous recréent , qu’il me soit permis de citer ici une oeuvre , un roman qui donne aussi des lumières sur le “Temps et la durée hermétique ” : je veux évidemment parler de “La montagne magique” de Thomas Mann, qui a été pour moi quand je l’ai lu un véritable livre initiatique, introduisant à une compréhension supérieure du Temps, et donc de la vie et de la mort, que j’ai déjà précisée ici :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/04/01/deux-sortes-de-temps-biologique-et-spirituel-correspondant-aux-deux-plans-vital-et-spirituel/

Voir sur le livre de Thomas Mann:

https://ahrimanfaust.wordpress.com/2012/06/20/la-montagne-magique-ahriman-lucifer-et-lanthroposophie/

Un livre que l’on peut lire ici en deux volumes:

http://www.ebooksgratuits.com/pdf/mann_la_montagne_magique_1.pdf

http://www.ebooksgratuits.com/pdf/mann_la_montagne_magique_2.pdf

Les lignes extraordinaires de fin du livre, où Thomas Mann laisse “assez insoucieusement” sous la pluie de boue et de feu et la “rougeur trouble du ciel incendié” des champs de bataille de 1914 son héros Hans Castorp , ” brave enfant gâté de la vie , petit bourgeois à la tâche humide” qui voulait, bien qu’il soit muni d’héritage et de rentes devenir ingénieur dans la plaine, mais qui parce qu’il avait des prédispositions pour être “séduit par la mort et la maladie (ainsi que par Claudia Chauchat , pensionnaire comme lui du sanatorium où il resta sept ans, une “durée hermétique” qui pour les mentalités bourgeoises et utilitaristes ainsi que pour les historiens s’étendent de 1907 à 1914) connut une initiation dans la Montagne sous la forme d’un songe d’amour et de luxure du corps; ces lignes rappellent la pensée de Mme Cochet, qui avait certainement lu le livre, paru en 1924:

Pendant sept ans Hans Castorp demeura chez ceux d’en haut. Ce n’est pas un chiffre rond pour adeptes du système décimal, mais un bon chiffre maniable à sa manière, une étendue de Temps mythique et pittoresque, peut on dire, plus satisfaisant pour l’âme que, par exemple une sèche demi-douzaine….
…C’est ainsi qu’il restait étendu, et c’est ainsi qu’une fois de plus, au plein de l’été, de la saison de son arrivée, pour la septième fois, (il ne le savait pas),l’année accomplissait sa révolution, lorsque…lorsque retentit…
Mais la réserve et la pudeur nous interdisent de renchérir en narrateur zélé sur ce qui retentit et arriva alors…

Ce qui arrive alors c’est évidemment le “coup de tonnerre” (titre du dernier chapitre) du déclenchement de la guerre en août 1914 . Thomas Mann décrit l’atmosphère de fourmilière affolée qui se met à régner dans le sanatorium de Davos où Hans Castorp avait passé la durée biblique, mythique et hermétique de sept ans, un coup de tonnerre qui va le renvoyer dans la plaine au milieu de ses frères humains, où plutôt germaniques, semblable à Zarathoustra qui doit décliner, et aller enseigner le Surhomme , c’est à dire le dépassement du plan vital horizontal de la plaine dans la verticalité du plan spirituel , de la Montagne sacrée et magique:

Prologue d’Ainsi Parlait Zarathoustra

http://www.webnietzsche.fr/prozara.htm

http://www.wikilivres.ca/wiki/Ainsi_parlait_Zarathoustra/Prologue

https://fr.m.wikisource.org/wiki/Ainsi_parlait_Zarathoustra/Première_partie/Le_prologue_de_Zarathoustra

“Lorsque Zarathoustra eut ainsi parlé, il se souvint des paroles du saint dans la forêt, il soupira et dit à son cœur :

Il faut que je sois plus sage ! Que je sois rusé du fond du cœur, comme mon serpent.

Mais je demande l’impossible : je prie donc ma fierté d’accompagner toujours ma sagesse.

Et si ma sagesse m’abandonne un jour : — hélas, elle aime à s’envoler ! — puisse du moins ma fierté voler avec ma folie !

Ainsi commença le déclin de Zarathoustra.

La prose de Thomas Mann est moins emphatique, il voit plutôt le départ de Hans Castorp comme une “libération, une rédemption”vis à vis de la “Montagne des péchés ” pour aller accomplir son devoir d’Allemand dans la plaine. Car en aucun cas l’initiation à l’éternité hermétique (dans la Montagne sacrée et Magique , le Mont Analogue qui est le plan spirituel) ne nous dispense de notre devoir vis à vis du plan vital (la plaine) et d’abord de notre nation , c’est ce que devraient savoir tous les “universalistes” (au nombre desquels je me compte) s’ils n’étaient pas presque tous de fieffés lâches :

“Les atroces nouvelles montaient à présent directement des profondeurs du plat pays jusque dans sa loge de balcon, elles ébranlaient la maison, emplissaient la salle à manger de leur odeur de soufre qui oppressait la poitrine , et meme les chambres des grands malades et des motibonds. C’étaient ces instants où le dormeur allongé dans l’herbe, ne sachant pas ce qui lui arrivait, se redressait lentement avant de se mettre sur son séant et de se frotter les yeux…
…il se vit exorcisé, sauvé, délivré, non par ses propres forces, ainsi qu’il dut le constater à sa confusion, mais expulsé par des forces élémentaires et extérieures pour qui sa délivrance était tout accessoire. Mais encore que son petit destin se perdît dans le destin général, une certaine bonté qui le visait personnellement, une cartaine justice divine par conséquent, ne s’y exprimaient elles pas malgré tout? la vie prenait elle encore une fois soin de son enfant gâté, non pas d’une manière légère, mais de cette manière grave et sévère, au sens d’une épreuve qui, dans ce cas particulier, ne signifiait peut être justement pas la vie, mais trois salves d’honneur pour lui le pécheur. Et il tomba donc à genoux, le visage et les mains levés au ciel, qui était sombre et chargé de vapeurs de soufre, mais du moins n’était plus la voûte caverneuse de la Montagne des péchés

Et de par une transition abrupte, nous nous retrouvons, nous lecteurs, pauvre ombres qui vivons en sécurité (du moins le croyions nous avant 2001 et surtout 2015) un siècle plus tard, nous nous retrouvons sur le champ de bataille, pour un dernier adieu à ce brave Hans Castorp :

Où sommes nous? Qu’est ce que cela? Où nous à transportés le songe?
Crépuscule, pluie et boue, rougeur trouble du ciel incendié. Un sourd tonnerre résonne sans arrêt, emplit l’air humide, déchiré par des sifflements aigus, par des hurlements rageurs et infernaux…

…Ah, toute cette belle jeunesse avec ses sacs et ses baïonnettes, ses manteaux boueux et ses bottes ! On pourrait avec une imagination humaniste et enivrée de beauté rêver d’autres images. On pourrait se représenter cette jeunesse : menant et baignant des chevaux dans une baie, se promenant sur la grève avec la bien-aimée, les lèvres à l’oreille de la douce fiancée, ou s’apprenant avec une amicale gentillesse à tirer l’arc. Au lieu de cela, elle est couchée, le nez dans cette boue de feu. C’est une chose admirable et dont on reste confondu qu’elle s’y prête joyeusement, encore qu’en proie à a une inexprimable nostalgie de ses mères, mais ce ne devrait pas être une raison de la mettre dans cette situation.
Voici notre ami, voici Hans Castorp ! De très loin déjà nous l’avons reconnu à la barbiche qu’il s’est laissé pousser à la table des Russes ordinaires. Il brûle, transpercé par la pluie, comme les autres. Il court, les pieds alourdis par les mottes, le fusil au poing. Voyez, il marche sur la main d’un camarade tombé, sa botte cloutée enfonce cette main dans le sol marécageux criblé d’éclats de fer. C’est pourtant lui. Comment ? Il chante ? Comme on fredonne devant soi, sans le savoir, dans une excitation hébétée et sans pensée, ainsi il tire parti de son haleine entrecoupée et chantonne pour lui-même :
Ich schnitt in seine Rinde
So manches liebe Wort…
Il tombe. Non, il s’est jeté à plat ventre, parce qu’un chien infernal accourt, un grand obus brisant, un atroce pain de sucre des ténèbres. Il est étendu, le visage dans la boue fraîche, les jambes ouvertes, les pieds écartés, les talons rabattus vers la terre. Le produit d’une science devenue barbare, chargé de ce qu’il y a de pire,
pénètre à trente pas de lui obliquement dans le sol comme le diable en personne, y explose avec un effroyable excès de force, et soulève à la hauteur d’une maison un jet de terre, de feu, de fer, de plomb et d’humanité morcelée. Car deux hommes étaient étendus là, c’étaient deux amis, ils s’étaient réunis dans leur détresse : à présent ils sont confondus et anéantis.

Ô honte de notre sécurité d’ombres ! Partons ! Nous n’allons pas raconter cela ! Notre ami a-t-il été touché ? Un instant il a cru l’être. Une grosse motte de terre a frappé son tibia, sans doute a-t-il eu mal, mais c’est ridicule. Il se redresse, il titube, avance en boitant, les pieds alourdis par la terre, chantant inconsciemment :
Und sei – ne Zweige rauschten Als rie – fen sie mir zu…
Et c’est ainsi que, dans la mêlée, dans la pluie, dans le crépuscule, nous le perdons de vue.
Adieu, Hans Castorp, brave enfant gâté de la vie ! Ton histoire est finie. Nous avons achevé de la conter. Elle n’a été ni brève ni longue, c’est une histoire hermétique. Nous l’avons narrée pour elle-même, non pour l’amour de toi, car tu étais simple. Mais en somme, c’était ton histoire, à toi. Puisque tu l’as vécue, tu devais sans doute avoir l’étoffe nécessaire, et nous ne renions pas la sympathie de pédagogue qu’au cours de cette histoire nous avons conçue pour toi et qui pourrait nous porter à toucher délicatement de la pointe du doigt le coin de l’œil, à la pensée que nous ne te verrons ni ne t’entendrons plus désormais.
Adieu ! Tu vas vivre maintenant, ou tomber. Tes chances sont faibles. Cette vilaine danse où tu as été entraîné durera encore quelques petites années criminelles et nous ne voudrions pas parier trop haut que tu en réchapperas. À l’avouer franchement, nous laissons assez insoucieusement cette question sans réponse.

Des aventures de la chair et de l’esprit qui ont élevé ta simplicité t’ont permis de surmonter dans l’esprit ce à quoi tu ne survivras sans doute pas dans la chair. Des instants sont venus où dans les rêves que tu gouvernais un songe d’amour a surgi pour toi, de la mort et de la luxure du corps.

De cette fête de la mort, elle aussi, de cette mauvaise fièvre qui incendie à l’entour le ciel de ce soir pluvieux, l’amour s’élèvera-t-il un jour ?
FINIS OPERIS. »

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