Rudolf Steiner : la Nature et nos idéaux (1886)

Ce court texte est constitué d’une réponse de Rudolf Steiner au poème “La Nature” de Marie Eugenie Delle Grazie (1864-1931):

https://de.m.wikisource.org/wiki/Marie_Eugenie_Delle_Grazie

Ce poème figure ici, dans le texte original allemand et sa traduction en anglais:

http://wn.rsarchive.org/Articles/GA030/English/MP1983/NatIde_natur.html

Les traductions en français du poème comme de la réponse se trouvent dans le recueil “Morale et liberté” paru aux éditions Triades dont le début est ici:

http://www.editions-triades.com/IMG/pdf/morale_liberte.pdf

le texte de Steiner s’y trouve page 8 à 12 du document pdf, il est suivi page 13 à 16 du très beau texte CREDO datant de 1888, qui a déjà été évoqué ici:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/06/17/rudolf-steiner-credo-1888-le-monde-des-idees-est-la-source-mere-et-le-principe-de-toute-existence/

Texte ici:

https://themasters6.files.wordpress.com/2015/10/credo-steiner.pdf

Il s’agit donc de la période “philosophique ” de Steiner, la seule dont je reconnaisse la validité , période qui culmine avec “La philosophie de la Liberté ” ((1894), et qui prend fin en 1900 avec la contamination de cette pensée, dans ce qui est appelé ultérieurement “anthroposophie”, par la théosophie de H P Blavatsky et ses balivernes sur la réincarnation (encore que celle ci soit traitée de manière “complexifiée dans certaines versions réservées aux zélites), l’Atlantide, la Lémurie et sur la prétendue “Doctrine Secrète” écrite en langue “Senzar” et accessible dans la vision “astrale” aux seuls “initiés”. Après 1900 tout l’effort de Steiner et de ses “proches” consistera à proclamer que l’évolution de l’anthroposophie apres 1900 n’est pas un reniement de la pensée philosophique d’avant 1900 et n’est pas en contradiction avec elle. Steiner va même jusqu’à prétendre que toute l’anthroposophie se trouve contenue dans “la philosophie de la liberté” de 1894!!!

Mais en fait comme José Dupré l’a excellemment démontré dans “Rudolf Steiner, l’anthroposophie et la liberté” :

https://laviedelesprit.wordpress.com/2013/02/05/la-revolution-de-pensee-jose-dupre/

l’évolution de la pensée de Steiner après 1900 constitue une régression par rapport à l’idéalisme pur de textes comme CREDO ou “La philosophie de la liberté”:le “monde spirituel” de l’anthroposophie après 1900 se déploie en un plan transcendant “d’entités spirituelles” (sic) qui ne sont plus les Idées-meres de CREDO en 1888, mais les hiérarchies spirituelles (anges, archanges..) copiées sur Denys l’Aréopagite par un emprunt préjudiciable à “l’énorme gâteau chrétien” ( selon la formule de José Dupré), il faut dire que Steiner né catholique avait été enfant de chœur.

On peut donc reconnaître ici un nouveau cas de chute d’une Idée du plan spirituel, qui est son “séjour” de toute éternité, sur le plan vital: cette Idée est celle de l’Ouvert, de la dualité entre monde et plan spirituel. Ou encore, comme l’analyse Frank Jedrzejewski, de la dualité de l’Un et de l’être, donc de l’hénologie et de l’ontologie.

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/04/24/en-france-du-nouveau-franck-jedrzejewski-diagrammes-et-categories-these-et-introduction/

Franck à aussi écrit un livre appelé “ontologie des catégories”:

https://mathesisuniversalis.wordpress.com/2013/05/04/franck-jedrzejewski-ontologie-des-categories/

mathématiquement, étant donné que nous avons depuis longtemps associé l’ontologie à Set (catégorie ou topos des ensembles) et le plan spirituel au 2-topos CAT de toutes les catégories, cette chute sur le plan vital-ontologique correspond au foncteur d’oubli (“forgetful functor”) qui associe à une catégorie l’ensemble de ses objets (obtenu en “oubliant” sa structure de catégorie); or nous avons souvent en mathématiques un foncteur adjoint (à gauche) à ce foncteur d’oubli, ces foncteurs adjoints sont appelés “foncteur libre”, il correspondent à la construction de “structure libre” sur un ensemble quelconque, voir:

https://en.m.wikipedia.org/wiki/Adjoint_functors#Free_constructions_and_forgetful_functors

et l’exemple le plus connu est celui de la construction d’un “groupe libre”, il est abordé juste au dessus par la même page Wikipédia. Nous avons déjà nommé ici ces foncteurs d’oubli des “foncteurs descendants” et “foncteurs montants” leurs foncteurs adjoints, ainsi “descendre” correspond à perdre de la structure, c’est à dire “de l’unification” , comme les ensembles sont des 0-catégories la “montée” et la “descente” ont lieu sur l’échelle des n-catégories…je parle de ce cadre mathématique parce que je pense réellement que la “philosophie de la liberté” élaborée par Steiner avant l’anthroposophie est une ébauche, après les différentes versions de “la doctrine de la Science” de Fichte, de la nouvelle “science internelle” que j’entends bâtir ici, et ce qui s’est produit après 1900 est un précieux enseignements sur les dangers qui guettent un tel projet et qui est déjà arrivé aux tentatives de Pansophie au Moyen Âge. Ce qui a empêché la science véritable, après sa naissance au 17ème siècle, de sombrer dans une telle hybris, c’est la forme mathématique qu’elle a prise. La mathématique est une pensée, plus qu’une technique et c’est la seule pensée qui mette complètement à l’écart le plan vital, à savoir les instincts primordiaux qui sont contenus dans les mots et les constructions du “langage de la tribu”. Steiner a raison quand il affirme que “La philosophie de liberté” est entièrement scientifique, mis à part le fait qu’il lui manque la forme mathématique, qui seule aurait pu empêcher cette pensée de déchoir après 1900 en une “science de l’esprit” qui transforme le “monde des idées” caractérisé par l’immanence radicale de l’esprit, en un monde “d’entités spirituelles” qui se déploie de manière transcendante:à savoir en complète contradiction avec la “philosophie de la liberté” ainsi qu’avec les textes antérieurs que sont celui de 1886, qui est l’objet de cet article, et CREDO (1888).
Ce qui a motivé l’intervention de Steiner en 1886 est que le poème “Nature” de Marie Eugenie Delle Grazie contient les germes de l’athéisme naturaliste moderne (ceux que pointait Husserl en 1936) notamment dans cette strophe où elle affirme que nos idéaux sont des illusions engendrées par le plan vital :

À son char triomphal tous nous sommes attelés, haletants et en sueur, et cependant heureux: car devant nous luisent l’espoir et le bonheur et toutes sortes de mirages qu’Elle (la Nature) a créés pour nous tourner en dérision, et que nous, sa horde d’esclaves infectés de désirs, appelons nos Idéaux

Ceci provoque la réponse de Steiner entièrement, à cette époque, inspirée par une pensée purement idéaliste qui discrimine parfaitement entre le plan de l’Idée et la Nature:

vous avez, dans votre profond poème philosophique, exprimé l’état d’esprit fondamental qui prévaut chez l’homme moderne lorsqu’il s’imprègne des conceptions actuelles sur la nature et sur l’esprit, et qu’il possède en même temps cette profondeur de sentiment qui lui fait apparaître la disharmonie entre ces mêmes conceptions et les idéaux qui habitent son cœur et son esprit

Il n’est évidemment pas question d’accuser le très beau et profond poème “La Nature” mais il est important de comprendre à quelle forme de pensée aboutit cette tendance moniste matérialiste à voir dans les Idées un mirage créé par la Nature : aux conceptions exprimées par Alfred Rosenberg cinquante ans plus tard dans “Le mythe du vingtième siècle”:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/04/08/quest-ce-que-le-nazisme/

“Voici ce qui caractérise notre époque : le rejet de l’absolu, le refus de ce qui serait illimité.
Cela signifie que l’on se détourne de toutes les valeurs existant au delà de la vie organique, que le moi individuel se figurait autrefois pour créer artificiellement une communauté supra-humaine de toutes les âmes. Jadis, la christianisation de la Terre et la promesse d’une Rédemption par le retour du Christ n’avaient pas d’autre but. Puis ce fut, dans le même sens, le rêve d’une “humanisation de l’humanité”. Ces deux idéaux se sont engloutis dans un chaos de sang lors de la guerre mondiale qui représentait une régénération spirituelle

c’est à dire un monisme naturaliste et athée du plan vital en quoi consiste le nazisme, le bolchevisme, l’Islam (où il est travesti en un idéal pseudo-religieux, assimilant plan vital et plan spirituel), et le “matérialisme démocratique” contemporain joint à un “économisme effréné ” qui règne actuellement en Occident, et, de plus en plus, partout.

La réponse de Rudolf Steiner s’adresse au pessimisme profond qui résulte de cette sorte de connaissance, mais il ne s’agit pas de “wishful thinking” car, comme le dit Brunschvicg, l’alternative insoluble du pessimisme et de l’optimisme ne concerne que le plan vital:

Cette réponse, je la trouve quand je me tourne vers notre monde intérieur, quand je m’approche de l’essence de notre monde idéal.C’est un monde clos, parfait en soi, auquel la réalité transitoire des choses extérieures ne peut rien apporter ni enlever….ce n’est pas dans leur existence temporelle mais dans leur réalité intérieure que réside la perfection des choses.Les idéaux de notre Esprit sont un monde en soi qui doit aussi s’affirmer pour lui-même et n’a rien à gagner par le concours d’une nature bienveillante.
Quelle créature misérable serait l’homme s’il ne pouvait trouver de satisfaction au sein de son propre monde idéal?, s’il avait avant tout besoin du concours de la nature? Où serait la liberté divine si la nature, nous tenant sous sa tutelle, nous choyait comme ses petits enfants? Non, elle doit tout nous refuser , afin que si le bonheur nous échoit, ce ne soit que le fruit de notre moi libre. Nous ne voulons rien devoir à la Nature, et tout à nous mêmes ..mais cette liberté dira t’on est seulement un rêve . Tandis que nous nous croyons libres, nous obéissons à la nécessité implacable de la Nature. Les pensées les plus grandioses que nous avons ne sont que le produit de la Nature qui règne aveuglément en nous

Mais Steiner trouve la liberté dans la faculté de connaissance (et non pas dans le libre arbitre, piège éternel pour le progrès de la conscience) ; c’est la raison pour laquelle la philosophie trouve son domaine de recherches les plus important dans la théorie de la connaissance…
““nous devrions finir par admettre qu’un être qui se connaît lui même ne peut qu’être libre! Quand nous recherchons les lois éternelles de la Nature, nous dégageons d’elle la substance qui est à la base de ses manifestations. Nous voyons le tissu étroit des lois régner sur les choses, et cela produit la nécessité. Nous avons par notre acte de connaissance le pouvoir de dégager des objets naturels leurs lois intrinsèques, et nous devrions être cependant les esclaves dociles de ces lois? Les objets naturels ne sont pas libres parce qu’ils ne saêvent rien des lois, parce qu’ils sont régis par elles sans rien en savoir. Mais qui donc pourrait nous les imposer des lors que nous les pénétrons spirituellement ? Un etreconnaissant ne peut qu’être libre. Il convertit les lois en idéaux, puis se les donne comme lois propres”

La science est donc l’outil de notre libération. De même chez Marie Anne Cochet le déterminisme n’est qu’une étape transitoire, il cede la place à la période de dissolution dans laquelle nous sommes engagés:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/10/25/cochetbrunschvicg-8-la-vie-de-la-pensee-cest-la-conversion-incessante-vers-lunite-de-lesprit/

La science trace son chemin déterminé à travers le passé, par la conversion réflexive des actions, et des événements, pour atteindre l’avenir. Elle est tout d’abord prévision du retour des évènements étudiés, parce qu’elle n’en a retenu que ce qui pouvait revenir. C’est là son premier stade, celui du déterminisme. Mais lorsqu’elle atteint son point le plus haut, elle transporte la réflexion de l’événement, du rythme apparentiel saisi par les sens, à la structure interne de ce rythme saisi par l’esprit seul. Elle mène alors à la dissolution de l’événement donné et à sa récréation sur le plan humain.
C’est parce que la science pure reste très étrangère à la pensée moyenne, qui n’en retient que les applications, c’est aussi parce que la passion du connaître voile aux savants eux mêmes les conséquences de leurs investigations de plus en plus hardies et profondes, qu’on ne se rend pas compte du passage actuel de la période de construction de l’univers à la période de dissolution de ce même univers.

Rudolf Steiner, poursuivant sa “réponse” , en vient à la question de Dieu:

Nous devrions finir par admettre que ce Dieu, qu’une humanité qui appartient au passé, imaginait au dessus des nuages, réside dans notre cœur et notre Esprit. Dans un complet dépouillement de soi, il s’est totalement déversé dans l’humanité. Il n’a rien conservé qu’il puisse encore vouloir pour lui même, car il voulait une descendance qui règne librement sur elle même. Il s’est répandu dans le monde. La volonté des hommes est sa volonté les buts des hommes sont ses buts. En implantant en eux son essence entière, il a abandonné toute existence propre. Il n’existe aucun “Dieu dans l’Histoire” , il a cessé d’être au nom de la liberté des hommes, au nom de la divinité du monde. Nous avons reçu le plus grand potentiel d’exister qui soit. C’est pourquoi aucune puissance extérieure mais seules nos propres créations peuvent nous donner satisfaction…si un Dieu extérieur au monde nous apportait toutes les joies du ciel et que nous devions les recevoir passivement telles qu’elles nous sont données , nous devrions les refuser, car elles seraient les joies de la non-liberté

Le premier Steiner, celui de cette époque, est parfois appelé un “anarchiste athée” mais c’est tout le contraire. Comme Berdiaev il appelle l’humanité à devenir créatrice, non pas sans lois, mais se donnant à elle même ses propres lois qui résultent de la conversion de ses Idéaux. Dieu ne subsiste plus que sous la forme d’une Idée, associant Liberté et désir de Perfection, les athées sont ceux qui disent que Dieu est (un étant, dans le plan ontologique) alors que Dieu est une Idée, le plus haut Idéal de l’humanité : or les Idées priment sur l’être , sur le monde, et Dieu est la plus haute des Idées, et les religions sont bien coupables d’avoir jeté cette Idée en terre (c’est à dire de l’avoir fait chuter du ciel qui est le monde des idées sur la terre du plan vital).
Le texte de 1888 “CREDO l’individu et le tout” doit prendre ici le relais :

http://users.skynet.be/guy.lorge/CREDO.pdf

le monde des Idées est la source première et le principe de tout être. En lui réside une harmonie infinie et une heureuse quiétude. L’ être qu’il n’éclairerait pas de sa lumière serait un être mort, sans substance propre, qui n’aurait aucune part à la vie de l’univers. Seul ce qui fait découler son existence de l’Idée signifie quelque chose dans l’arbre de la création de l’univers


J’espère avoir montré ici que la pensée de Steiner avant 1900 reste valable pour tous les chercheurs de connaissance et les aventuriers de l’esprit. L’étude de l’anthroposophie apres 1900 est aussi utile et nécessaire en nous révélant les dangers contre lesquels nous devons nous prémunir et dont je trouve la racine dans certaines formulations du texte de 1886, portant notamment sur la divinité du monde “dans lequel Dieu s’est répandu” .mais Seul l’esprit est divin, en aucun cas le monde ou la Nature….

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