Alain Resnais : La vie est un roman (1983)

Ce très beau film , visible ici en français :

https://m.ok.ru/video/39595215547

mêle trois récits :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/La_vie_est_un_roman
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-l’un se déroule en 1914 et 1919: un riche péruvien , le comte Forbek, fait construire dans les Ardennes un château qu’ilappelle le “temple du bonheur” et qu’il entend consacrer, à l’occasion de ses futures noces avec la femme qu’il aime, Livia, à une expérience collective d’évolution “ésotérique ” destinée à surmonter les apories de la condition humaine (du plan vital, comme j’en parlé ici)et à assurer l’harmonie, censée être ensuite transmise de ce petit noyau “d’initiés” à toute l’humanité ; le groupe , ou ce qu’il en reste, se retrouve cinq ans plus tard après la fin de la guerre. Certains sont morts, et Livia a trahi Forbek en tombant amoureuse d’un autre. Amer, déçu , Forbek ne renonce pas à tenter l’expérience, devenue à ses yeux d’autant plus urgente que l’expérience de la guerre et de la trahison l’ont frappé douloureusement…mais l’expérience se terminera en désastre.
-le second récit se déroule un peu plus de soixante ans plus tard, au début des années 80 : le château, devenu la pension Hilbert, une école appliquant les nouvelle méthodes pédagogiques dites modernes, censées s’appuyer sur la créativité des enfants (celles là mêmes qui se sont généralisées depuis à tout le tissu scolaire et que dénonce avec force Finkielkraut) est le cadre d’un “colloque” sur “l’éducation de l’imagination”

-enfin un troisième récit sous la forme d’un conte de fées, ayant pour thème ce qui constitue la trame des récits fabuleux qui forment le soubassement mythique des mouvements “révolutionnaires” , nazisme comme bolchevisme et Islam: un héros se bat pour libérer son peuple (ou l’humanité dans son ensemble)des forces qui l’asservissement et permettre enfin le règne du bonheur et de la paix (ou de “Dieu”).

J’ai utilisé plus haut les termes très connotés d'”évolution ésotérique” et d’initiation, alors que la page Wikipédia se contente d’évoquer les trois récits imbriqués qui sont autant de dimensions différentes:

La vie est un roman se présente sous forme de trois récits imbriqués, dans la lignée des films multiples de Resnais qui abordent de façon ironique et ludique des thèmes profonds, comme la recherche du bonheur et de l’amour, l’éducation des enfants et le respect de leur imagination.

Le scénariste Jean Gruault résume ainsi le film: « Le rêve de Forbek, c’est le récit noble, hugolien ; le colloque, c’est la représentation du quotidien ; et les temps légendaires, c’est la féerie. »

Je ne pense pas que ce soit usurpé : j’ai vu le film à sa sortie alors que je me trouvais à Abidjan, et que j’étais plongé dans la lecture de “GNOSIS” de Boris Mouravieff, ouvrage censé expliquer la Nature de ce que Gurjeff appelait “christianisme ésotérique ” et qui repose dans la trahison orthodoxe. A l’époque le régime communiste était toujours en vigueur dans les pays de l’Est (où la tradition religieuse est justement celle de l’Eglise orthodoxe) et le livre avait attiré mon attention par son jugement nuancé et “modéré” sur le communisme (j’avais mis cela sur le compte de la peur, étant déjà en ce temps là un jeune reac anticommuniste viscéral, cela ne s’est pas arrangé depuis, je suis devenu un vieux réac), semblant renvoyer dos à dos ce dernier et le matérialisme économiste occidental et son illusoire “liberté”, et aussi bien entendu par la netteté avec laquelle il dégage la visée principale du christianisme, à savoir la “nouvelle naissance” permettant d’échapper à la mort. Or il n’est pas difficile de retrouver ce thème de la “seconde naissance” dans le projet de Forbek dans le premier “récit” , ainsi d’ailleurs que dans les envolées lyriques des participants au colloque “éducatif” dans le second récit: l’éducation des enfants, si elle ne se borne pas comme actuellement à les transformer en esclaves dociles du monde du travail et de la production et se préoccupe (et plus qu’en paroles, parce que pour ce qui est des “belles paroles” nous sommes serviset bien servis) de les faire “advenir à ce qu’ils sont vraiment”, l’éducation donc peut se voir comme une initiation et une évolution ésotérique, c’est à dire de la “conscience”. Si je me souviens bien le livre “GNOSIS” parle de la vie humaine comme d’un film qui s’interrompt à la mort et repasse immédiatement et indéfiniment , en l’absence d’efforts conscients du Moi, de la personne pour évoluer et gravir “l’escalier”: il y est parlé d’un seuil à franchir , plusieurs mêmes, ce qui est un “lieu commun” des “voies ésotériques” .Les étapes de la Voie sont associées aux notes de la gamme en musique, et tant que le seuil n’a pas été franchi, l’être humain peut toujours redégringoler l’escalier qu’il a péniblement escaladé et reste soumis à la mort… et le film continue à repasser indéfiniment, marquant l’esclavage de l’être non évolué vis à vis de ses automatismes et instincts . Le livre accorde une grande importance à l’amour : il existe une correspondance associant un homme et une femme qui sont “réservés” ésotériquement l’un à l’autre (cela se retrouve dans le mythe de l’androgyne de Platon) , normalement les deux “moitiés ” se rencontrent au moins une fois dans l’existence incarnée, mais le plus souvent ils ne se reconnaissent pas et passent à côté l’un de l’autre. Par contre (et là encore si ma mémoire ne me trahit pas) chaque homme a 70 femmes qui lui sont relativement “réservées” , dans une moindre mesure que sa “Dame” , et s’il tombe amoureux de l’une de ces femmes, c’est moins grave que s’il se liait avec une femme qui ne lui est pas du tout réservée par le “monde divin” , or c’est hélas cette dernière éventualité qui se produit le plus souvent , l’homme tendant à “sélectionner” les femmes dont il tombe amoureux sur des critères purement physiques et psychiques et non pas “ésotériques”, je me souviens de ce nombre de 70 parce que Mouravieff signale explicitement que là se trouve l’origine , mal comprise comme d’habitude par les musulmans, de la légende coranique des 70 houris réservées par Allah à ses élus au Paradis…

Comme j’y ai je crois suffisamment insisté, la conception qui sous -tend mes blogs, et particulièrement celui ci, n’est absolument pas “positiviste” ou “scientiste”, même si elle accorde une importance cruciale à la Science, et le thème de la “nouvelle naissance”et de l’initiation y prend une place fondamentale : l’évolution “ésotérique” de la conscience (“gravir l’escalier” dans Gnosis) et l’initiation (le franchissement du seuil) ne consiste en rien d’autre que la libération définitive vis à vis des liens (pulsions instinctives et addictives) du “plan vital” ou monde et établissement définitif de la conscience individuelle sur le “plan spirituel internel” ou “plan d’immanence”:

https://unedemeuresouterraineenformedecaverne.wordpress.com/le-salut-est-au-prix-dune-seconde-naissance-qui-seule-ouvre-le-royaume-de-dieu/

ou plan des Idées. Par contre je n’accorde pas la même importance à l’Amour que le “christianisme ésotérique” : il est par moi assimilé purement et simplement à l’attrait sexuel et rabattu sur le plan vital , dont il est avec la mort le Maître Absolu dont parle Hegel dans la “Phénoménologie de l’esprit”:

https://jeanzin.fr/ecorevo/philo/hegel/phenomen.htm

“b) La peur
Tout d’abord pour la servitude c’est le maître qui est l’essence. Toutefois, elle a en fait en elle-même cette vérité de la pure négativité et de l’être-pour-soi; car elle a fait en elle l’expérience de cette essence. Cette conscience a précisément éprouvé l’angoisse, non au sujet de telle ou telle chose, non durant tel ou tel instant, mais elle a éprouvé l’angoisse au sujet de l’intégralité de son essence, car

elle a ressenti la peur de la mort, le maître absolu.

Amour et mort sont vus ici comme les portes fondamentales du plan vital, plan des générations successives , qui doivent naître et disparaître sinon il y aurait de l’encombrement sur notre pauvre planète finie…

Et Amour n’est pas chanté par moi comme “Amour Maître des cieux” comme chez le Grand Dante

https://gregoireperra.wordpress.com/2011/01/06/mon-recueil-de-citations-de-la-divine-comedie-de-dante-en-2011/

Et je saisis l’occasion de présenter ici mes plus plates excuses aux lecteurs, voire lectrices qui auraient été choqués ou agressés par les horreurs que j’ai proférées ici ou là et qui sont autant d’attentats contre l’Amour .. mais ce n’est jamais que mon opinion qui n’a aucun caractère sacré et l’on devra reconnaître que je ne me suis pas présenté ici comme un Sage ou un Initié, je ne suis qu’un pauvre hère qui a, comme Guy Debord, “beaucoup bu et beaucoup lu” (mais heureusement plus lu que bu, ce qui m’évitera d’avoir recours à la même stratégie que l’illustre Debord pour sortir du plan vital) et quant à mes propos sur l’Amour, ce doit être parce que je suis passé à côté de ma Dame” réservée pour moi par Dieu de toute éternité et que j’ai préféré aller en choisir une autre, plus facile ou munie de seins plus attirants et qui ne faisait même pas partie des 70 autres “relativement réservées”.. ou alors j’étais ivre mort, ce qui ne m’arrivait que trop souvent à une certaine époque, quand nous nous sommes croisés et je lui ai vomi dessus (triste éventualité non prévue par Dieu qui est pourtant le Savant par excellence qui sait tout, prévoit tout, et peut tout) faisant avorter ainsi toutes les attentes des hiérarchies célestes . Mea culpa, mea maxima culpa mais pour en revenir à l’ésotérisme , que je prends très au sérieux, je ne vois pas comment ce qui est une caractéristique individuelle et personnelle, comme la vie sexuelle, pourrait s’universaliser ( dans la compréhension et les démonstrations, comme l’intelligence) et franchir ainsi le seuil de la “mort poudreuse”.

Il me semble aussi que dans plusieurs passages de “Gnosis” Mouravieff emploie le mot “roman”… bref en voyant le film j’avais pensé qu’Alain Resnais était lui aussi en train de lire le livre de Mouravieff: l’amour manqué entre Forbek et Livia (parce que Livia en aime, c’est à dire en désire un autre, mais ce que femme veut…) évoque celui manqué 60 ans plus tard entre Robert Dufresne (Pierre Arditi) et Elisabeth Rousseau (Sabine Azéma) , à cause cette fois de la pusillanimité de Robert Dufresne qui se comporte en homme français des années 80, plaisantant de tout et ne prenant rien au sérieux, et aussi à cause du perturbateur don juanesque Walter Guarini (Vittorio Gassman), et aussi à cause de Claudine, la copine à Robert, qui n’a pas envie de laisser gambader son amant et lui assène à la fin:

La vie n’est pas un roman

. On dirait que le film de 1919 se rejoue avec d’autres personnages qui sont en fait les mêmes, il n’y a pas eu d’évolution consciente des consciences parce que l’expérience ésotérique organisée par Forbek a échoué lamentablement et elle a échoué parce qu’elle était inspirée par une déception vis à vis du plan vital , déception de voir l’Europe s’anéantir dans la guerre (nous le savons bien, nous qui vivons un siècle après) et aussi de constater que la femme qu’il voulait épouser en aime un autre.
L’expérience est de plus associée à des moyens matérialistes (les drogues) et les servantes qui distribuent le narcotique aux invités sont asiatiques pour symboliser, je pense, ce fait que l’Europe, doit ne doit pas prendre ses références dans ce qui est “asiatique” ou “oriental” , sans connotation raciale ou même géographique , comme il est dit à la fin de cet exposé de Léon Brunschvicg vers 1930:

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/about/

“Toute réflexion inquiète de l’Européen sur l’Europe trahit un mauvais état de santé intellectuelle, l’empêche de faire sa tâche, de travailler à bien penser, suivant la Raison occidentale, qui est la Raison tout court, de faire surgir, ainsi que l’ont voulu Platon et Spinoza, de la science vraie la pureté du sentiment religieux en chassant les imaginations matérialistes qui sont ce que l’Occident a toujours reçu de l’Orient »

La tentative de Forbek échoue parce qu’il ne vise pas la véritable nouvelle naissance, qui est naissance non plus au plan vital comme lors de la naissance charnelle mais naissance à l’Esprit, au plan spirituel , qui est le “Royaume des cieux” dont parle l’évangile. Une telle expérience ne peut s’adresser qu’à des gens libres, or ce n’est pas le cas ici : Forbek profite des sentiments d’amitié que les invités ont pour lui dans son malheur pour les convier à cette tentative (pseudo) “initiatique” où ils doivent d’abord boire le breuvage d’oubli afin de perdre artificiellement le sentiment et le souvenir de leur individualité afin de reprendre conscience dans un sentiment illusoire d’harmonie et d’unité… l’identité heureuse d’Ali Juppé?

Seulement sa bien aimée Livia à qui il n’a même pas demandé son avis se venge en ne buvant pas le drogue du Léthé : elle se sent parfaitement heureuse dans ce monde ci, puisqu’elle a l’homme qu’elle aime…et tout foiré lamentablement, comme cela s’est produit tant de fois pour tant de nobles projets “initiatiques”…

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