Attention aux dangers de mécompréhension de Julien Benda

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https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Julien_Benda

Julien Benda fut taxé de “rationaliste fanatique” voire de “rationaliste enragé” et fut sans doute l’homme français le plus détesté de son époque, et pas seulement par les milieux antisémites qui avaient le vent en poupe avant la seconde guerre mondiale, il faut dire qu’il ne faisait rien pour arranger les choses, se trouvant au milieu des haines comme un poisson dans l’eau. Cette appréciation de la page Wiki ci dessus est assez juste :

D’une manière générale, il peut être considéré à bien des égards comme un esprit mathématique égaré dans la république des lettres. Comme l’écrira André Lwoff en préface à La Trahison Des Clercs, c’est « un des rares hommes de lettres que les scientifiques puissent considérer comme un des leurs ». Benda explique lui-même par là la dissonance qu’il n’a cessé de ressentir d’avec les milieux littéraires et politiques qu’il fréquentait.

Mais que peut bien être un “esprit mathématique égaré dans la république des lettres”? Compte tenu de ce que j’ai dit ici en citant André Simha et Léon Brunschvicg c’est assez clair il me semble : il s’agit soit d’un fou, soit d’un pédant, soit d’un spirituel pur qui cherche dans la mathesis la pureté absolue de l’esprit garantissant la recherche de la vérité (aspiration la plus haute de l’homme ) contre les atavismes de l’instinct et de l’animalité (du “plan vital”) qui sont enfermés dans les automatismes du langage ( les “mots de la tribu”) , un peu comme une plante de jadis dans un herbier : sitôt qu’on l’ouvre, le parfum de ce qui fut jadis une fleur de montagne se répand dans la pièce.

André Simha le dit bien plus clairement dans sa préface en forme de “Manifeste pour l’autonomie” au livre de Brunschvicg “Introduction à la vie de l’esprit”:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/06/22/individuation-universel-et-liberte-le-manifeste-pour-lautonomie-dandre-simha/

La notion de transcendance est régressive parce qu’elle introduit dans l’expérience spirituelle “les préjugés matérialistes et réalistes de la pensée préscientifique. Préjugés dont la mathesis nous a appris à nous délivrer en faisant apparaître dans l’idée qui se construit dans cet acte même de penser, la norme de vérité, indépendamment de toute attestation externe”. Ici se situe le cœur de la charge spinoziste contre “la métaphysique théocentrique qui a entretenu pendant des siècles cette illusion d’un écart irréductible entre l’intelligence et le réel considéré comme un donné extérieur à l’activité qui s’efforce de l’appréhender; illusion qui prend la forme d’une analogie anthropomorphique, celle d’une hiérarchie des êtres ordonnée et dominée par le décret “divin” d’une volonté absolument libre. Le principe d’unité qui est au fondement de l’activité spirituelle se trouvait ainsi projeté au dessus de l’intelligence humaine et son expression ne pouvait être, comme l’a montré Spinoza, qu’un commandement, une loi impérative qui exige l’obéissance et sanctionne toute forme de rébellion”. Nous trouvons ici la racine de cette prétendue Loi divine universelle du judaïsme, qui prend dans l’islam une forme encore plus terrifiante et dangereuse puisque des peuples entiers (comme en Inde) peuvent être rayés de la carte parce qu’ils refusent de se soumettre à cette Sharia prétendûment divine qui n’est que la Loi de l’instinct , de la mentalité préscientifique de tribus assoiffées de butin , de razzias et de conquêtes sanglantes.

Julien Benda n’a certes pas la stature philosophique et mathématique de Brunschvicg, mais il est de la même famille spirituelle, de la même “race de l’esprit” oserais je dire de façon un tantinet provocatrice en reprenant un terme de Julius Evola qui lui est d’une tout autre “famille”. Benda et Brunschvicg sont comme Spinoza et Malebranche (qu’ils admirent tous deux) des spirituels purs, pensant de manière idéaliste c’est à dire reconnaissant la stricte subordination du plan vital au plan spirituel de l’Idée. C’est ainsi qu’il faut interpréter à mon sens les élucubrations de Revah dont parle la page Wiki:
Ces évaluations paradoxales atteignant leur sommet avec l’accusation d’« antisémitisme » lancée par Revah[17]. Revah tente d’expliquer l’ensemble de la pensée de Benda par un prétendu refus de sa judéïté qui l’aurait mené jusqu’à adopter les clichés des antisémites, refus qui, impossible dans une société qui le ramenait toujours à ses origines, l’aurait poussé à se tenir « au-dessus de la mêlée ». Et en effet, même si ces analyses sont très largement discutables, il reste que Benda, opposé aux intérêts de son milieu comme aux goûts de ses contemporains, élabore une pensée que beaucoup s’accordent à qualifier d’antimoderne.

Ce “refus de la judéité” n’est rien d’autre, comme d’ailleurs chez Brunschvicg:

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/le-haricot-de-brunschvicg/

(ou chez Simone Weil) qu’une reconnaissance philosophique et intellectuelle de la perversion , expliquée par André Simha d’après Spinoza, du principe d’unité , fondement de la vie philosophique et spirituelle, dans les religions juive et surtout musulmane . Pourquoi mettre du sentiment et de la haine là dedans ? Spinoza avait bien raison de comparer les fausses idées sur Dieu (qui est une Idée universelle, comme celles des mathématiques) aux erreurs que commettent les apprentis-géomètres :

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/03/26/descartes-et-spinoza-les-principes-de-la-philosophie/

si quelqu’un raisonne mal en géométrie et que je le remarque, mon devoir moral est de lui expliquer en quoi il se trompe.. va t’on m’accuser de le haïr parce que je lui dis qu’il se trompe? Bien au contraire c’est si je lui disais qu’il a raison alors que je suis certain qu’il se trompe (en géométrie, il y a des certitudes) que je le haïrais.

Revenons maintenant au “Discours à la nation européenne ” de Julien Benda :

http://classiques.uqac.ca/classiques/benda_julien/discours_nation_europeenne/discours_nation_europeenne.html

Les arguments contre tout nationalisme du dernier chapitre 11 vaudraient aussi bien contre tout communautarisme “ethnique”, religieux ou même philosophique :

Il importe, si vous voulez vraiment atteindre le nationalisme dans le cœur des hommes, de bien reconnaître l’essence profonde de cette passion.
Il m’apparaît que, en son principe, cette passion se compose de deux mouvements successifs qu’on ne distingue pas assez.
Par le premier, l’homme prononce dans son cœur une certaine ressemblance, une certaine communion de lui à d’autres hommes. Il dit : « Ces hommes sont de la même race que moi. » Ou bien : « Ils parlent la même langue que moi. » Ou bien : « Ils ont les mêmes intérêts que moi, les mêmes souvenirs, les mêmes espoirs. » Il dit : « Ils sont mes frères. »
Par le second, il rassemble ces hommes semblables à lui, trace un cercle autour d’eux, et les sépare de « ce qui n’est pas ses frères ».
Par le premier mouvement, il abandonne son égoïsme, abdique sa volonté d’être une individualité unique, séparée de toutes les autres. Par le second, il récupère cette volonté au nom du groupe dont il se fait membre. Ce n’est plus lui, mais c’est sa nation qui est une chose « distincte du reste du monde ». Par le premier, il détend l’affirmation de son moi contre un nonmoi, relâche son orgueil d’être. Par le second, il le ressaisit, sur un nouveau plan .

Ces propos sont ceux d’un Clerc, d’un moine, et leur sens est spirituel, pas politique , comme le montre le verset de l’Evangile de Jean en introduction du chapitre 11 et les lignes de la fin du chapitre qui ne parlent de rien de moins que de la réalisation de Dieu dans le monde. Or la base fondamentale de l’esprit européen est la laïcité, séparation rigoureuse de la vie politique, du plan vital, et de la vie spirituelle, ou du plan spirituel-internel des Idées.Et cela Julien Benda le savait : ce qu’il dit vaut pour les spirituels , engagés dans le grand saut du plan vital au plan spirituel , dont la condition préliminaire est la dés-individuation, ou dés-incarnation. Dans cette perspective spirituelle il est interdit (par la Nature même de la vie spirituelle) de transporter l’égoïsme individuel à l’égoïsme de groupe, qu’il soit tribal, ethnique, national , racial ou communautaire. Mais l’esprit laïque interdit aux clercs d’imposer leurs idéaux aux autres, qui ne se soucient que de la cité et non pas du plan spirituel. Prenons les lignes suivantes à la fin du chapitre 10:

D’autres, pour servir la paix, invitent les peuples à se fréquenter davantage, à se visiter les uns les autres, les assurant qu’ils éteindront ainsi dans leurs cœurs le sentiment de leurs différences, prendront conscience de leur communauté de nature. Rien ne me semble moins prouvé. On peut admettre, au contraire, que la fréquentation de l’étranger ne nous fait sentir que plus vivement notre différence avec lui. Ce qu’il faut enseigner aux hommes, c’est à abolir le sentiment de leurs différences en s’appliquant à se sentir chacun dans sa région d’humanité supérieure à ces différences ; chose qu’ils peuvent fort bien faire, et peutêtre mieux, en demeurant chacun à son foyer. La paix sera, pour les hommes, le fruit d’un travail de vie intérieure, non de promenades à la surface du globe. Mais c’est toujours le même esprit : prétendre donner la paix aux hommes par des moyens mécaniques, et en n’exigeant rien de leur force d’âme.

Les “promenades à la surface du globe” viseraient de nos jours le tourisme de masse (qui s’intensifiera au début des années 60, peu après la mort de Julien Benda), ainsi que le tourisme social qu’est l’immigration irrégulière en direction des pays dits “riches” (mais qui n’ont pas les moyens de loger leurs miséreux): ce n’est pas en mélangeant à toutes forces des peuples et des religions différentes sur le même sol qu’on les forcera à s’aimer, bien au contraire cela ne fera qu’augmenter les haines : le massacre du Bataclan a été rendu possible par la présence d’un grand nombre de musulmans en Europe, parmi lesquels se sont trouvés quelques fanatiques haineux et sanguinaires. C’est seulement, comme dit Benda, dans leur région d’humanité supérieure aux différences religieuses , c’est à dire universelle, que les humains de différents peuples pourront s’aimer, tout au moins ne pas s’entre-massacrer: c’est en prenant conscience du fait que Dieu n’existe pas dans le monde, qu’il est donc une Idée dont les religions, établies comme le dit Brunschvicg sur le plan vital et non sur le plan de l’Idée comme elles le devraient, ont donné une fausse compréhension, qu’ils parviendront à dépasser leurs différences (pseudo)-religieuses et à se rejoindre dans la seule vraie religion :le renoncement à la mort, c’est à dire le renoncement au plan vital et à l’individualité sociale et psychologique (“l’âme”)pour établir la conscience sur le plan spirituelde l’Idée :

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/04/20/la-seule-vraie-religion/

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