L’affirmation souveraine dans “L’arrêt de mort” de Maurice Blanchot

Dans l’article tout à l’heure à propos de l’exposé de Raymond Aron sur Brunschvicg en janvier 1945:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/11/05/nous-tacherons-demain-darmer-la-sagesse/

j’ ai rappelé les pensées de Marie Anne Cochet dans son livre de 1937 sur la conversion spirituelle selon Brunschvicg, à propos de l’affirmation spirituelle qui est la racine-condition de tout ce qui est pensé (Idées) ou matérialisé (corps):

Cette affirmation se présente d’abord comme l’acte immanent à TOUS les Temps et à TOUS les espaces. Il les contient par les deux termes du lieu, ici, et du moment, maintenant, mais ces deux termes restent en lui dépouillés de toute spécification et dans le Temps qu’ils engendrent et dans l’espace qu’ils ordonnent. Ils sont l’acte du présent éternel, qui reste présent justement parce qu’il est éternel. Cette affirmation toujours en acte manifeste l’immanence de l’esprit; c’est le seul acte purement spirituel que nous puissions atteindre. Aucune matérialisation ne peut le réaliser, mais rien ne peut se réaliser sans lui, qui ne dépende de lui, fût ce le néant ou Dieu. Dire : tout est néant, détruit l’idée même de néant, par le verbe affirmatif. Dire : tout est Dieu ou Dieu est tout, détruit l’infinité de l’idée divine en la suspendant à l’affirmation dont elle dépend, qui la crée, n’est pas créée par elle, et la dépasse

Comment ne pas penser ici à la fin extraordinaire de la nouvelle de Maurice Blanchot : “L’arrêt de mort” dont j’avais parlé à propos du livre “Le bleu du ciel” de Georges Bataille :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/08/14/george-bataille-le-bleu-du-ciel-1935-le-jour-des-morts/

Voici ces dernières lignes de L’arrêt de mort:

“Qui peut dire : ceci est arrivé , parce que les événements l’ont permis? Ceci s’est passé parce que, à un certain moment, les faits sont devenus trompeurs et ont autorisé la vérité à s’emparer d’eux ? Moi même, je n’ai pas été le messager malheureux d’une pensée plus forte que moi, ni son jouet ni sa victime, car cette pensée si elle m’a vaincu, n’a vaincu que par moi et finalement elle a toujours été à ma mesure, je l’ai aimée et je n’ai aimée qu’elle et tout ce qui est arrivé, je l’ai voulu, et n’ayant eu de regard que pour elle, où qu’elle ait été et où que j’aie pu être, dans l’absence,dans le malheur, dans la fatalité des choses mortes, dans la nécessité des choses vivantes, dans la fatigue du travail, dans ces visages nés de ma curiosité , dans mes paroles fausses, dans mes serments menteurs, dans le silence et dans la nuit, je lui ai donné toute ma force et elle m’a donné toute la sienne, de sorte que cette force trop grande, incapable d’être ruinée par rien, nous voue peut être à un malheur sans mesure, mais, si cela est, ce malheur je le prends sur moi et je m’en réjouis sans mesure, et à elle je dis éternellement :” Viens” et éternellement elle est là ”

Cette “pensée” qui est éternellement là, avec laquelle le narrateur est éternellement en “dialogue”, n’est ce pas l’affirmation spirituelle du Présent éternel dont parle Marie Anne Cochet et qui contient et ordonne TOUS les Temps et TOUS les espaces ?

Un autre passage de Blanchot, se situant à l’avant-dernière page, une page avant l’extrait cité ci dessus, est encore plus lumineuse:

Mais la vérité n’est pas dans ces faits. Les faits eux mêmes, je puis rêver de les supprimer. Mais , s’ils n’ont pas eu lieu, d’autres, à leur place, arrivent et,

à l’appel de l’affirmation toute-puissante qui est unie à moi, ils prennent le même sens et l’histoire est la même

. Il se pourrait que N., en me parlant de ce “projet” , n’ait rien voulu de plus que déchirer d’une main jalouse, les apparences dans lesquelles nous vivions. Il se peut que, lassée de me voir persévérer avec une sorte de foi dans mon rôle d’homme du “monde”, elle m’ait brusquement, par cette histoire, rappelé la vérité de ma condition et montré du doigt où était ma place. I se peut encore qu’elle même ait obéi à un commandement mystérieux, et qui était le mien, et qui est en moi la voix à jamais reconnaissante, voix jalouse elle aussi, d’un sentiment incapable de disparaître. Qui peut dire : ceci est arrivé parce que les événements l’ont partis? Ceci s’est passé parce que, à un certain moment, les faits sont devenus trompeurs et, par leur agencement étrange, ont autorisé la vérité à s’emparer d’eux ?” etc.. etc.. c’est ici que commencent les lignes citées plus haut.

“Le monde est tout ce qui arrive” il consiste en faits. Mais la pensée de Blanchot tout comme celle de Marie Anne Cochet méditant sur la philosophie de Brunschvicg, affirment que le “monde” (le plan vital et psychologique) n’est pas tout, qu’il ne prend sens que sous condition d’une “pensée” , d’une affirmation toute-puissante unie (immanente) aux individus mortels de chair et d’os. Pour comprendre la trame du récit de Blanchot, on pourra lire ceci:

http://agora.qc.ca/thematiques/mort/documents/larret_de_mort

“L’arrêt de mort” a été écrit en 1938, mais publié seulement dix ans plus tard, comme s’il ne devenait compréhensible qu’à la “lumière” affreuse des années 1940-45.

“Le bleu du ciel” date de 1935. Le livre de Marie Anne Cochet “Commentaire sur la conversion spirituelle dans la philosophie de Léon Brunschvicg” date de 1937. Le livre crucial de Brunschvicg, “Raison et religion” où l’idée de l’Ouvert , dualité plan vital-plan spirituel, trouve son origine, est de 1939. Toute se passe comme si cette décade prodigieuse des années 30, celle de la montée de périls gigantesques pour la civilisation humaine, était de par cette tension même l’occasion d’une montée de la conscience vers l’Esprit.. c’est aussi la décade des œuvres de Simone Weil.

Ne nous trouvons nous pas actuellement, depuis la crise de 2008 et les années 2010-2011 où ont commencé les guerres actuelles, dans une situation analogue?

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