Le Dieu fabricant est décidément fabriqué !

On ne lit pas assez “Héritage de mots héritage d’idées” le dernier livre de Brunschvicg , terminé en novembre 1943, quelques semaines avant sa mort le 18 janvier 1944. Oui , il est mort sans voir la “lumière d’Août ” lors de la libération de Paris fin août 1944 …

Mais peu importe car il était la lumière, cette “lumière véritable qui en venant dans le monde éclaire tout homme”

http://saintebible.com/john/1-9.htm

Donc..chapitre V (“Dieu” ) de “Héritage de mots, héritage d’idées”:

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/heritage_de_mots_idees/brunschvicg_heritage_mots.doc#c5

Nous trouvons d’emblée ces notations profondes sur le caractère seulement sociologique de ce que l’on appelle “religions” :

Parler de Dieu à un enfant, c’est lui apporter, ou lui imposer, un faisceau suffisant de réponses pour le garder, son existence durant, à l’abri d’une curiosité dangereuse. L’héritage religieux serait indépendant des hasards et des fantaisies qui peuvent traverser l’histoire et la pensée d’un individu ; il est d’ordre sociologique, c’est-à-dire qu’en les admettant dès leur premier âge au spectacle des cérémonies, en les faisant participer aux vertus de la prière, une société constituée réserve à ses membres le privilège de posséder l’ultime mot des choses, les secrets du passé du monde et du sort de l’humanité.

Mais aussi sur ce qui fait la radicale nouveauté du “Nouveau Testament”:

Exactement à la même époque Spinoza, chrétien vis-à-vis de lui-même sinon des autres, ne témoigne pas d’une adhésion moins directe à l’esprit de l’Évangile lorsqu’il se règle sur la parole qui coupe court aux tentations de retour en arrière : « Vous laisserez les morts ensevelir p051 les morts. » La nouveauté du Nouveau Testament ne sera plus qu’il succède à l’Ancien dont il prolonge les miracles et dont il accomplit les prophéties ; car il serait alors menacé de succomber à son tour par le simple effet d’un inévitable vieillissement ; c’est qu’il à proclamé la rupture complète avec le temps, c’est qu’il a introduit l’homme dans la région des vérités éternelles. Dieu y est considéré selon la pureté de son essence, délivré des attaches empiriques qui subordonneraient son existence et sa nature aux cadres mesquins d’une chronologie et d’une géographie. La raison, qui déjà dans le domaine scientifique fait la preuve de son aptitude à prendre possession de l’infini, ouvre la voie du salut et donne accès à la béatitude.

C’est à dire que, non pas le christianisme , dont je ne sais pas très bien ce que c’est, mais l’Evangile (à condition d’être lu correctement, selon l’esprit qui vivifie, et non la lettre qui tue) introduit la conscience dans ce “Royaume des cieux” , “région des vérités et des Idées éternelles ” que nous nommons ici plan internel, et qui est accessible par la “porte étroite” de l’Instant considéré dans sa pureté d’éclair, ce qui réclame d’envoyer promener le passé
avec son cortège de traditions et de “devoirs de mémoire” ou l’avenir qui par définition n’est pas (encore) et n’est qu’une projection de l’imagination attachée à l’instinct de possession. Cette entrée en hénologie se fait par la conversion réflexive du jugement d’extériorité “Cela est ” en jugement intellectuel d’unité donnant accès au seul universel concret : l’Esprit , unité radicale , en laissant donc derrière soi et en dessous de soi la sphère ontologique où “les morts ensevelissent les morts”

Mais un peu plus loin nous trouvons cette citation de Lagneau qui pose bien le problème véritable : Dieu-Idée ou Dieu-Etre Suprême ?

Affirmer que Dieu n’existe pas est le propre d’un esprit qui identifie l’idée de Dieu avec les idées qu’on s’en fait généralement et qui lui paraissent contraires aux exigences soit de la science soit de la conscience.

Les idées qu’on s’en fait généralement sont les fausses idées implantées dans l’esprit des enfants par les contes de nourrices et les fables résultant des interprétations traditionnelles des écrits “sacrés” : Dieu conçu comme un Créateur tout puissant, Omniscient , une sorte d’ingénieur , super-fabricant , une Idée qui manifestement n’est pas formée par la Raison.. la suite est sans ambiguïté :

Reconnaissons donc qu’il y a dans l’effort intellectuel du savant, dans la réflexion critique du philosophe, une vertu de désintéressement et de rigueur avec laquelle il est interdit de transiger. Au premier abord rien ne nous paraissait plus simple que de conclure de l’horloge à l’horloger ; mais ce qui aurait dû être prouvé pour conférer quelque solidité à l’argument, c’est que le monde est bien une horloge, une machine dont l’ajustement atteste que l’auteur s’est effectivement proposé un but déterminé. Cela pouvait aller sans trop de difficulté tant que l’orgueil humain demeurait installé au centre des choses et rapportait à l’intérêt de notre espèce les aspects multiples et les phases successives de la création. Il n’en est plus de même aujourd’hui. Plus s’élargit l’horizon qu’atteignent nos lunettes et nos calculs, plus aussi l’univers, théâtre de combinaisons élémentaires aux dimensions formidables, n’enfonce dans ce silence d’âme qui effrayait, sinon Pascal, du moins son interlocuteur supposé. Le Deus faber, le Dieu fabricant, auquel se réfère l’anthropomorphisme de Voltaire, est décidément fabriqué de toutes pièces.

Cela pouvait à la rigueur fonctionner lorsque le monde, en lequel on veut à toutes forces faire entrer ce genre d’idées délirantes, était “ajusté à nos instincts ” . Mais depuis quatre siècles la Science nous a donné une autre image du monde, qui ne s’adapte plus du tout à nos préjugés mesquins ni à notre orgueil trop humain.

Advertisements
This entry was posted in Cochet-Brunschvicg, DIEU, Léon Brunschvicg, Ouvert : dualité plan vital-plan spirituel, Philosophie, Plan vital-plan spirituel, Religions, Science-internelle and tagged , , , . Bookmark the permalink.