#CochetBrunschvicg 13 : la faillite du rationalisme lorsqu’il se sépare de l’idéalisme et du criticisme

Il faut se méfier des mots, donc du langage: c’est la grande leçon de Brunschvicg, notamment dans son dernier ouvrage “Héritage de mots, héritage d’idées”

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/heritage_de_mots_idees/heritage_de_mots.html

qui revient sur ces mots en apparence “magiques” de Raison, Dieu, Amour, etc.. qui trop souvent, notamment de nos jours, servent d’arme ou d’instrument pour duper les autres (je les utilise d’ailleurs moi même trop fréquemment) . Le risque est que le mot se sépare de l’Idée qu’il est censé représenter et qu’il ne reste plus qu’une coque vide, pur “flatus vocis”, mais il existe aussi des cas où les mots sont utilisés à contre-emploi ou bien où des mots sont purement et simplement inventés pour masquer une réalité gênante, exemple : le mot de “radicalisation ” pour masquer l’origine du terrorisme dans le Coran et dans l’Islam lui même, et pour suggérer qu’il existerait une sorte de “déviance” dans l’islam qui provoquerait ces dérives, mais qui ne serait pas dûe à l’islam lui même. On suggère aussi que les “radicalisés” se recrutent chez les “salafistes” tout en s’empressant de préciser que tous les salafistes ne sont pas “radicalisés”. Mais “salaf” veut dire “ancêtre” et le salafisme vise simplement un retour à la “pureté originelle” des textes, qui ont été selon ces personnes “ensevelis” au fil des époques sous une montagne d’ambiguïtés ;quand le verset 5 de la sourate 9 dit : “une fois les mois sacrés expirés tuez tous les mécréants partout où vous les trouverez” (les mois sacrés, ce sont les mois de Ramadan) ça veut dire “tuez les tous” … les prétendus “radicalisés” se contentent de rappeler ceci et de le mettre en application. Et si tous ne sont pas radicalisés, c’est que beaucoup ne lisent pas la totalité du Coran, simplement des passages privilégiés, comme la Sourate 1 , qui est mémorisée car récitée quotidiennement par tous, ce qui ne l’empêche pas de convoyer une haine violente mais difficile à déceler à première lecture:

http://www.blog.sami-aldeeb.com/2014/11/04/sami-aldeeb-la-fatiha-et-la-culture-de-la-haine/

Mais venons en maintenant au livre de Marie Anne Cochet “commentaire sur la conversion spirituelle dans la philosophie de Léon Brunschvicg” (Bruxelles, Maurice Lamartine éditeur, 1937) page 24:

Le duel foncier entre la croyance et la vérification ne cesse malheureusement que rarement après la vérification elle-même. Car, pour l’être d’impulsive affirmation qu’apparaît l’homme à l’observateur de sa vie pensante, la tentation est grande d’ériger chaque vérification en vérité définitive, et ainsi, la croyance, vaincue un instant par le libre travail de l’esprit vérificateur , renaît sournoisement à l’issue du mouvement même qui l’a écartée. Dernier piège qu’il faut déjouer, dernier combat qu’il faut livrer

C’est ici que le rationalisme succombe trop souvent à la tendance dogmatique qui consiste à se laisser emporter par l’inertie de son mouvement même :

c’est à ce point précis que l’idéalisme critique s’oppose au rationalisme. Mais pourquoi ? N’est ce pas que le rationalisme n’a su livrer ce dernier combat dont nous parlons, et n’a triomphé un instant de la croyance que pour imiter ses erreurs, à la façon des révolutionnaires qui s’érigent en dictateurs au nom de la liberté ? Après que l’intelligence a eu le rude pouvoir d’effacer les mirages de la foi, le rationalisme à trop souvent reporté la croyance sur les lois du raisonnement . Le mouvement de l’esprit a été pris pour l’esprit lui même ; on a posé la rigidité du mécanisme et du déterminisme sur le libre jeu intellectuel qui les avait engendrés

C’est là le fond de la prévention de Brunschvicg à l’égard de la logique , qui n’a d’ailleurs peut être pas (ou plus) lieu d’être avec la poursuite de la mathématisation de celle ci qui était largement entamée après la fin du 19eme siècle (alors que Kant constatait que la logique n’avait pratiquement pas évolué depuis Aristote), mais qui s’est poursuivie après 1945 avec l’apparition de logiques associées aux topoi et celle d’une “logique universelle ” comme cadre commun et unificateur pour la variété des nouvelles logiques apparues avec l’essor de la mathématique. C’est pour pallier à ce risque d’arrêt et de mort de la pensée dans la rigidité du dogmatisme que j’ai bien insisté sur le fait que les Idées , mathématiques ou non, sont toutes sans exception des libres créations de l’esprit humain , alors que chez Platon ou même encore chez Schopenhauer (selon lequel les Idées dans l’art émanent directement de la Volonté, que j’associe plutôt au plan vital) ce n’est pas du tout le cas. En suivant cette voie, je cours le risque de confondre les Idées avec les représentations mentales , qui se situent sur le plan vital, et c’est pour cette raison que j’accorde une telle importance à la mathesis: toutes les Idées ne sont pas mathématiques , c’est à dire ne trouvent pas leur origine dans l’activité mathématicienne (par exemple l’Idée de Dieu , qui est DIEU, sans doute la plus importante pour le projet développé ici de “Science internelle des Idées” développé ici dont la première tâche sera d’en finir intellectuellement et dans la liberté avec cette fascination d’ordre religieux et idolâtre exercée sur les consciences, même se prétendant “athées”, par le Dieu étant Suprême des anciennes théologies et métaphysiques. La “Science internelle ” peut d’ailleurs être considérée comme la forme enfin rigoureuse et scientifique de la “Science recherchée” d’Aristote , la métaphysique , “μετα τα φυσικα”, “ce qui vient après les choses physiques, naturelles”.

Je choisis aussi de suivre la même convention qu’Albert Lautman , (paraît il ?), en écrivant toujours “Idées” avec un “I” majuscule, pour marquer la différence avec les “idées”, simples notions ou représentations du plan vital.

Le plan internel ne doit pas être conçu comme un domaine de mort et d’arrêt de la pensée : les idées vivent , la vie spirituelle est “plus vivante” que la vie vitale elle même. C’est pourquoi mieux vaut parler de “vérités internelles” à la place des “vérités éternelles ” de Descartes.

https://www.scribd.com/mobile/document/2966162/Brunschvicg-spiritualisme-et-sens-commun

http://sedenion.blogg.org/atheisme-spiritualisme-philosophie-et-sens-commun-selon-brunschvicg-a116806222

“comprendre la civilisation à laquelle il appartient, l’âme qui se fait par elle, l’éclairer à la lumière de la réflexion, en y retrouvant l’unité vivante, le foyer intérieur du progrès, l’esprit, telle est l’oeuvre du philosophe.

Cette conception place la philosophie au coeur de la morale comme au coeur de la science, au centre de l’humanité….nous croyons avoir montré que la tradition autorise à lui donner le nom d’idéalisme; mais nous voudrions aller plus loin, et dire que c’est dans cette conception même que l’idéalisme conquiert sa propre vérité.

Tout idéalisme est incomplet et impuissant qui conçoit l’idéal en l’opposant à la réalité;l’idéal, c’est alors ce que nous ne sommes pas, ce que nous ne pouvons pas être, le chimérique ou l’inaccessible.

Et ainsi se constitue le faux idéalisme, celui qui célèbre doctement la banqueroute de la science humaine, afin de fonder la vérité divine sur l’absurdité de la croyance, ou qui s’associe joyeusement sur terre à l’oeuvre d’iniquité, afin de mieux réserver la justice au Ciel….

…”mais si l’idéal est la vérité, il est la vie même de l’esprit. L’idéal, c’est d’être géomètre, et de fournir d’une proposition une démonstration rigoureuse qui enlève tout soupçon d’ erreur; l’idéal c’est d’être juste, et de conformer son action à la pureté de l’amour rationnel qui enlève tout soupçon d’égoïsme et de partialité.

Le géomètre et le juste n’ont rien à désirer que de comprendre plus ou de faire plus, de la même façon qu’ils ont compris ou qu’ils ont agi, et ils vivent leur idéal.

Le philosophe n’est pas autre chose que la conscience du géomètre et du juste; mais il est cela, il a pour mission de dissiper tout préjugé qui leur cacherait la valeur exacte de leur oeuvre, qui leur ferait attendre, au delà des vérités démontrées ou des efforts accomplis, la révélation mystérieuse de je ne sais quoi qui serait le vrai en soi ou le bien en soi; le philosophe ouvre l’esprit de l’homme à la possession et à la conquête de l’idéal, en lui faisant voir que l’idéal est la réalité spirituelle, et que notre raison de vivre est de créer cet idéal.

La création n’est pas derrière nous, elle est devant nous; car l’idée est le principe de l’activité spirituelle…

C’est donc à une alternative que nous conduit l’étude de l’idéalisme contemporain:

“Ou nous nous détachons des idées qui sont en nous pour chercher dans les apparences extérieures de la matière la constitution stable et nécessaire de l’être, nous nous résignons à la destinée inflexible de notre individu, et nous nous consolons avec le rêve dun idéal que nous reléguons dans la sphère de l’imagination ou dans le mystère de l’au delà..

ou bien nous rendons à nos idées mortes leur vie et leur fécondité, nous comprenons qu’elles se purifient et se développent grâce au labeur perpétuel de l’humanité dans le double progrès de la science et de la moralité, que chaque individu se transforme, à mesure qu’il participe davantage à ce double progrès. Les idées, qui définissent les conditions du vrai et du juste, font à celui qui les recueille et s’abandonne à elles, une âme de vérité et de justice; la philosophie, qui est la science des idées, doit au monde de telles âmes, et il dépend de nous qu’elle les lui donne…

“Les idées, qui définissent les conditions du vrai et du juste, font à celui qui les recueille et s’abandonne à elles, une âme de vérité et de justice; la philosophie, qui est la science des idées, doit au monde de telles âmes, et il dépend de nous qu’elle les lui donne

Les lignes précédentes , qui sont de Brunschvicg dans “L’idéalisme contemporain” , affirment que l’idéalisme est aussi menacé de chute et de faillite dans un “faux idéalisme” :

https://archive.org/details/lidalismeconte00brun

(L’édition ci dessus est de 1921, mais le livre à été écrit en 1900 ou 1901)

Quant à Marie Anne Cochet, elle poursuit et accentue son propos :

Déterminisme et mécanisme n’atteignent la vie humaine qu’aux époques sociales où l’homme les instauré lui même en Absolu. Nul n’attente à sa liberté que lui, ses passions et ses croyances. Le porteur du jugement doit donc encore se libérer de la fixité dans la chose jugée s’il ne veut pas, de nouveau, se représenter et présenter aux autres, un mirage encore. Son jugement n’est jamais qu’une courte halte sur la route qui mène vers un jugement plus vrai , car la vérité n’est jamais épuisée, puisqu’elle manifeste le pouvoir unificateur de l’esprit qui ordonne un multiple, inépuisable aussi.

Esprit-Vérité

Le rythme qui relie l’un à l’autre est le double mouvement d’un seul mouvement, pulsation de vie spirituelle , comme le battement du cœur est la pulsation vitale du corps.
Cette notion de vérité , acte de présentification en dehors duquel rien n’existe, ne doit pas rester confuse. Malgré le dédoublement qui résulte du passage du présent éternel au présent chronologique essentiellement fuyant, il ne s’agit pas de dualisme car rien n’est séparé dans l’acte spirituel. Il ne s’agit pas non plus d’un monisme , la notion d’un tout accomplissant justement cet arrêt qui trahit l’acte de l’esprit. Il s’agit d’une propagation de ce pouvoir unitif qui exprime seul le pouvoir d’actualisation qui soutient le monde des corps et celui de la pensée

Il s’agit donc d’un “non dualisme” à la manière du Vedanta non-dualiste de Shankara (“advaita vedanta”).Mme Cochet insiste ensuite pour se séparer du néoplatonisme, du plotinisme en particulier:

il ne faut pas confondre ce pouvoir du lien, par lequel l’intelligence saisit les choses dans son double mouvement , d’abord en les attachant par une succession chronologique, ensuite en les intégrant toutes dans chacune de leurs articulations séparées, avec une procession de l’un vers le multiple et un retour du multiple vers l’un selon le mode plotinien. Ceci pour deux raisons:
1/ toute procession est chronologique et donc n’exprime que le terme médiat de l’esprit, son expression diminuée
2/l’un n’est pas transcendant mais exprimé adéquatement par l’imminence;c’est par elle qu’il est inséparable du réel, contenu en chacun de ses termes et les contenant tous, connus et inconnus. En vertu de la conception de vérité telle que nous l’avons exposée et de la connaissance intégrale qui en résulte, la transcendance est ici absolument écartée. Car une transcendance ne peut se poser que par un jugement ou une croyance affirmative. Mais un jugement de transcendance serait transcendant lui même à la chose jugée, qui dépendrait de lui; et une affirmation la rendrait dépendante d’une croyance sans vérification possible . La notion de foi exclut celle de vérité ;car une notion connue vraie n’est plus objet de foi,et, d’une notion mystérieuse, on ne peut savoir si elle est vraie ou fausse.

c’est pourquoi les croyants ne peuvent affirmer leur foi que par le martyre, qui d’ailleurs ne prouve aucune vérité. C’est pourquoi Galilée n’a pas besoin de mourir pour que sa Science soit vraie

L’immanence au contraire est vérifiée sitôt que connue, puisqu’elle est l’acte même de présentification. À cause de cela, le problème philosophique ne peut consister en la demande infantile du “pourquoi?” puisque la réponse, étant forcément chronologique , dépend du jugement d’antériorité et ne le crée pas. Causalité, finalité , lorsqu’elles sont indûment transposées d’un problème limité en particulier dans l’espace et le Temps , à un problème de connaissance, n’ont d’autre réponse possible que celle de l’imagination mythique :mystère dans la cause, mystère dans la fin, tandis que cause et fin sont ainsi soustraites au présent qui les conditionne à chaque moment, et donc soustraites, par leur nature mystique, à toute vérification transmissible et universelle

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