#BrunschvicgProgresConscience 1 : l’acte de naissance de la conscience en Grèce

Il me semble nécessaire, vu la “conjoncture” actuelle, qui est un peu partout au “progressisme” et à l’émancipation (mais progrès en quel sens et émancipation vis à vis de quoi?) de commencer ici la lecture lente et méditative d’un livre merveilleux dont j’ai souvent parlé:
Le progrès de la conscience dans la philosophie occidentale” par Léon Brunschvicg:

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/progres_conscience_t1/progres_conscience_t1.html

J’ai surtout cité jusqu’à présent l’introduction:

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/progres_conscience_t1/progres_conscience_t1_intro.html

qui constitue en quelques pages un fascinant survol de toute l’histoire de la pensée, qui en remontrerait à Hegel et Heidegger (et donc aussi à Hannah Arendt et donc à Finkielkraut) commençons donc “dans le vif du sujet” par le Tome 1, Livre premier :”Humanisme et mythologie”, chapitre premier “Découverte de la Raison pratique” , section I : “L’enseignement de Socrate”

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/progres_conscience_t1/brunschvicg_progres_conscience_t1.doc#c1_s1

qui nous oriente, à partir de Montaigne et Cicéron, vers les “Entretiens mémorables” de Xénophon:

“Ainsi définie, la fonction de conscience possède dans le monde occidental un acte de naissance en règle : les Entretiens mémorables de Socrate”.

Avant donc l’œuvre platonicienne, Brunschvicg nous convie à étudier les Entretiens de Xénophon, qui “suffisent pour nous avertir qu’au Ve siècle avant Jésus-Christ, un fait s’est produit, préparé par une merveilleuse floraison de poètes et de physiologues, de techniciens et de sophistes : un appel à la conscience de soi, qui devait marquer d’une empreinte désormais indélébile le cours de notre civilisation.”

Ces Entretiens de Xénophon sont ici, en version bilingue:

http://remacle.org/bloodwolf/historiens/xenophon/mem1.htm

ils peuvent et doivent nous servir d’instrument pratique pour “refaire du grec”, chose indispensable dans la débâcle humaine universelle que Michel Onfray appelle “décadence” , pour ceux d’entre nous qui se souviennent d’avoir sué sang et eau sur l’Anabase de Xénophon ou “La guerre des Gaules ” de César, lors de nos débuts en grec et en latin…

Mais ici se pose une question épineuse : s’il y a vraiment “progrès de la conscience”, d’où vient cette débâcle, cette débandade que même des gens comme Michel Onfray remarquent? J’ai, nous avons tous bien quelques idées de réponse, qui ne peuvent être cependant que partielles : publicité, télévision, tourisme de masse,vulgarisation et massification de la pensée, “condition de l’homme moderne” (de Hannah Arendt) etc.. etc..Mais comment expliquer , s’il y a vraiment eu “progrès de la conscience” à partir du “déplacement d’axe de la vie religieuse” au 17ème siècle, la facilité avec laquelle les digues ont été rompues , à partir des années 60? Le problème est posé, et c’est une raison de plus , la raison principale sans doute, de s’intéresser à ce livre philosophique extraordinaire, qui apporte sans doute plus de questions que des réponses toutes faites, de pensée que de prêt-à-penser.

La sagesse de Socrate rapportée par les dialogues de Xénophon semble condamner toute “recherche spéculative”, donc par exemple les projets menés ici (Mais les spéculations que visé Socrate sont d’ordre mythologique, pas vraiment scientifique, puisque la Science ne viendra que vingt siècles plus tard, et fort loin de Grèce):

Le premier thème des Entretiens, c’est la condamnation des recherches spéculatives, en particulier des tentatives cosmogoniques, dont le progrès se poursuit jusqu’au système d’Anaxagore, N’est-il pas insensé de vouloir pénétrer le secret de la grande « machine » qui est l’œuvre des dieux, alors qu’il nous importe avant tout de connaître nos propres affaires, qui sont les affaires humaines
Et cette sagesse elle-même n’a rien qui requière des ressources exceptionnelles. Socrate se plaît à la montrer affleurant en quelque sorte au ras du sol, enracinée dans l’activité pratique. Il n’est pas d’Entretien où il ne propose à l’attention de son interlocuteur la technique, non seulement du médecin, de l’orateur ou du général, mais de l’armurier, du cordonnier ou du cuisinier. Pour Socrate (et si l’on excepte la mathématique pythagoricienne l’état où était parvenue alors la civilisation, pouvait justifier à certains égards cette façon de voir) , il semble que les procédés purement pratiques aient un caractère plus positif que les spéculations à prétention scientifique telles que celles des physiologues.
Faut il rapprocher ces constatations de la condamnation de la Science par Grothendieck à la fin de sa vie (et même, bien avant, dès les années 70):

http://www.tribunejuive.info/portrait/alexandre-grothendieck-le-genie-mathematicien-du-xxe-siecle

L’examen du livre de Xénophon introduit en tout cas au jugement de réflexion , l’unique méthode de la philosophie:
Toutefois, le savoir-faire des techniciens n’est introduit qu’à titre de matière pour la réflexion. Le but qu’ils se sont proposé, ils l’ont accepté du dehors sans en avoir examiné la valeur intrinsèque. Ce but est encore un moyen par rapport au but véritable, qui consiste, non pas à faire ce qu’on a décidé, mais à s’en trouver bien. (I, I, 8.) L’artisan, l’homo faber, se borne à développer chez les apprentis l’habileté de l’action, et les sophistes n’ont guère traité autrement leurs élèves. Le sage, l’homo sapiens, veut obtenir de l’action ce qu’il en attend ; et pour cela, il ne suffit pas de savoir mener à bien une opération donnée, il faut être en état de juger si l’on doit tenter l’opération elle-même, par suite de savoir ce qui est véritablement un bien. Avec la même précision rationnelle que plus tard un Descartes, un Spinoza, ou un Kant, Socrate définit le caractère auquel se reconnaîtra ce bien ; c’est qu’il ne s’attache à aucun objet susceptible d’être tourné contre soi, qu’il exclut toute ambiguïté, toute équivoque, parce qu’il possède en soi son propre fondement. …L’

εὐπραξία

, c’est la satisfaction d’avoir donné à notre conduite une direction telle que le succès est inséparable de l’action, parce qu’il ne consiste en rien d’autre que la qualité de notre activité. Ainsi se posera donc le problème moral : assurer à l’homme un droit de reprise sur sa propre destinée, le rendre capable d’en devenir l’artisan comme les dieux sont les ouvriers du monde qui nous entoure. Et c’est à ce problème que répond la maxime inscrite sur le fronton du temple de Delphes : Connais-toi toi-même.

Le savoir-faire des mathématiciens et des physiciens utilisé ici n’est en aucune façon assimilable à un savoir de techniciens, Mais il est aussi introduit à titre de matière pour la réflexion. Et la méthode de l’examen de conscience, d’une précision toute scientifique , préconisée par Socrate , et que nous a transmise Xénophon, peut nous inspirer:

remonter d’une action particulière, concrète, à l’idée qui est la condition de cette action, à l’hypothèse (ἐπὶ τὴν ὑπόθεσιν IV, VI, 13), en s’aidant de ce qui est généralement accordé. (διὰ τῶν μάλιστα ὁμολογουμένων IV, VI, 15.)

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