François Laruelle : nouvelle présentation de la non-philosophie

J’ai toujours été rebuté par le jargon assez obscur de la “non -philosophie” , mais ce texte permet de déceler de grandes analogies, voire proximités , avec ce qui est thématisé ici , dans ce blog ou tous les autres de la mouvance “Henosophia”:

http://www.onphi.net/texte-nouvelle-presentation-de-la-non-philosophie-31.html

Commencant avec Platon et l’enfantement d’Eros par Penia et Poros ( décrit par Diotime dans “Le banquet”) :

http://auriol.free.fr/psychanalyse/eros.htm

il passe vite à la filiation et à la génération, marque du plan vital , que nous avons abordé ici sur le tard par le biais de l’interdit de l’inceste, réaffirmé par nos soins.

La généalogie de la non-philosophie est problématique. Née comme toute chose d’une intersection de deux problèmes originaux vaguement accouplés, mais de manière un peu moins hasardeuse que la rencontre de Poros et de Pénia, elle a toujours refusé d’en être la synthèse, donc la descendance. La philosophie est née de la rencontre unilatérale d’un être endormi et d’un désir d’enfant, mais Platon, comme philosophe, reste une dernière fois prisonnier de la biologie, il ne va pas au bout de ce sommeil de Poros, le confiant encore à l’ivresse et aux yeux fermés, à l’intelligence simplement assoupie. Pas plus qu’il ne va au bout de la pauvreté de Pénia dont le désir d’enfant est encore inspiré par la vue de Poros. Il ne dépasse pas le pharmakon comme accouplement, condition de couple ou de génération.

La non -philosophie se veut “née sous X” , sans géniteur connu :un bon point pour elle, sauf que cela accroît le risque d’inceste “à l’insu de son plein gré:
“Cette filiation n’est pas celle de la non-philosophie. Elle accepte d’être née sous des conditions biologiques, comme tout enfant, mais elle refuse la continuité de la naissance, elle est orpheline et c’est elle qui décide de naître “sous X”. Dans l’ivresse de son père, elle ne voit que le symptôme de l’être-aveugle de l’Homme, d’un savoir indocte, et dans le désir d’enfant de sa mère le symptôme du désir impossible de l’être-aveugle. Ne refusant pas le passé mais d’être déterminée par lui, se donnant comme la Fille de l’Homme, son problème est d’être et de rester future à l’image du Nouveau-Né. C’est de cette manière simplement humaine qu’elle échappe au cycle biologique et familial et, sans fonder une nouvelle famille, sans fonder en général une Cité, se donne comme la base-en-personne d’une nouveau type d’organisation, dites des Hérétiques, Filles ou Fils de l’Homme qui ne cessent d’être des Nouveaux-Nés, orphelins reconnaissants de la philosophie et du Monde. Quant à l’acte de naître, si la philosophie est vouée au parricide et ne reconnaît sa filiation qu’à travers ce crime fondateur, la non-philosophie se garde de cette synthèse de l’expédient et de la pauvreté qu’est le parricide. Née sous X c’est-à-dire sous l’inconnue de l’Homme, elle joint ses parents à la cité des frères et des soeurs, élevant sa filiation à l’état d’utopie.

C’est à dire que la philosophie, dont j’ai déjà stigmatisé ici l’arrogance (c’est même pour cette raison que je veux la remplacer par une “Science internelle” enfin rigoureuse, c’est à dire purifiée de toute arrogance langagière) supprime tout risque d’inceste en tuant son papa (expédient assez radical) tandis que la non-philosophie décrète que ses parents sont au même rang que ses frères et sœurs ..cela doit vouloir dire qu’elle ne reconnaît pas les protocatégories 1 (“triviale”) et 3 (Trinité) ( qui sont pourtant mathématiquement irréprochables) dont j’ai parlé ici, ni par conséquent les foncteurs dont j’ai fait usage:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2017/01/30/scienceinternelle-11-comment-expliquer-le-tabou-universel-de-linceste-seconde-partie/

Mais c’est à partir de là , dans le texte de Laruelle, que tout s’anime et que nous reconnaissons toute notre thématique familière (ou plutôt étrange): Un, être, immanence radicale, dualité qui vient elle même en couple…

Il y a en réalité une dualité principale et une dualité secondaire qui sont la structure, non l’origine, de la non-philosophie. La principale était la suivante. 1. Le caractère énigmatique de l’Un, de son essence, de son origine, son oubli et sa mise au service de l’Etre. Le souci heideggérien pour l’Etre et le souci lacanien et derridien pour l’Autre rendaient plus crucial cet oubli de l’Un, comme si le cercle de la philosophie n’avait pas été parcouru en son entier. La philosophie n’avait cessé de parler de l’Un, de le supposer, de l’invoquer, mais une thématisation de l’Un faisait défaut. 2. Un autre oubli concernait l’attitude abusive de la philosophie, son abus de pouvoir de manière plus générale, sa nature de prétendante à la réalité et à la vérité, à la domination aussi, sa pratique spontanéiste de la question, comment était possible une telle forme de pensée qui se disait évidente sans jamais apporter d’autres lettres de créance que son exercice et sa tradition, un peu à la manière d’une rumeur sans origine et sans fin? Bref d’une part une entité qui règne mais ne gouverne pas, l’Un, d’autre part une discipline qui prétend dominer théoriquement le Monde et les autres formes de pensée jusqu’à se prétendre titulaire de “la pensée”. Je me trouvais devant une dualité nouvelle, apparemment artificielle puisque l’Un n’était après tout en temps normal qu’un objet de la philosophie. Une dualité secondaire accompagnait celle-là, se greffant sur elle de manière nécessaire, un peu comme moyen de réalisation de la première, c’était celle de la science et de la philosophie, que j’ai jusqu’à présent peut-être trop privilégiée comme fil directeur dans les historiques de la non-philosophie et qui sévit encore actuellement dans l’idée de la non-philosophie comme discipline. En un sens je ne suis jamais sorti de cet espace, de son type de dualité et d’unité interne, même si comme je le montrerai il a subi des contractions et des expansions, et surtout des redistributions. Mon problème n’a jamais été celui de l’Un et du Multiple, même si je l’ai beaucoup évoqué, mais dans la non-philosophie il faut se garder de confondre l’objet avec lequel on lutte et l’essence de la lutte, le premier occultant souvent la seconde. Mon problème a été celui de l’Un et du Deux au sens où le Deux est spécifique et n’est pas synonyme de multiple.

Il n’y a en effet aucun problème de l’Un et du multiple, puisqu’un ensemble peut avoir autant d’éléments qu’on veut : ils seront toujours comptés-pour-un dans un ensemble , cet ensemble , et ce “compte-pour-un” ensembliste vient, ce que Badiou ne dit pas, de la théorie des catégories où un morphisme-identité est attaché à tout objet de la théorie, donc aussi à tout ensemble, objet de la catégorie Set des ensembles.

Il y a donc chez Laruelle non pas une (comme ici avec l’Ouvert) mais deux dualités, deux “fronts” : celui de l’Un et du Deux (c’est à dire le 1= ∞ et le 2= forme et Verbe chez Lacuria) et celui , horizontal, de la philosophie et de la Science qui n’apparaît pas ici puisque le destin de la philosophie est de devenir une “Science internelle”: “le Monde est fait pour aboutir à une ∞-catégorie unifiant des théorèmes selon des morphismes qui sont les démonstrations“, l’être doit passer tout entier en Savoir.

C’est donc la quaternité de Jung, ou le Quadriparti de Heidegger (le ciel et la Terre, les humains et les divins) que nous trouvons là, comme dans la Structure absolue d’Abellio où l’objet s’enlevant sur fond de monde est à ce fond dans le même rapport que l’œil au corps. Mais n’y a t’il pas là choix arbitraire qui répète l’obsession occidentale pour le regard, c’est à dire la contemplation, la θεωρια ?

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La “suture” et le nouage de Badiou sont remplacés chez Laruelle par le “clonage radicalement immanent”, notion qui existe aussi en mécanique quantique catégorique où elle fait l’objet d’un théorème “no__go”:

https://ncatlab.org/nlab/show/no-cloning+theorem

La philosophie de Michel Henry est évoquée dans la recherche de la solution de noce que nous appelons un “problème universel” (problema universale:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/12/05/lidee-de-probleme-universel-un-important-promontoire-pour-une-vision-de-lunite-de-la-mathesis/

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Pour l’instant il n’est pas déjà question de clonage mais encore de nouage. Ces dualités étaient déjà présentes dans les ouvrages initiaux regroupés sous Philosophie I mais elles se résolvaient encore au profit du pôle de la philosophie, et du nouage, aux dépens de l’Un et de la science. Le passage à Philosophie II se fait par un renversement, c’est maintenant l’Un qui devient le thème principal et assume le Réel, la philosophie étant évaluée en fonction du pouvoir de l’Un d’être pensé pour “lui-même” et comme tel ou comme immanent. C’est Le principe de minorité. Mais le commencement effectif ou accompli de la non-philosophie, c’est Une biographie de l’homme ordinaire parce que le problème du nouage des quatre côtés y est thématisé et acquis pour l’essentiel, non sans tribulations, grâce à la notion d’Unilatéralité. Les conditions de cette solution, c’est que l’Un acquière une autonomie radicale à l’égard de la philosophie, qu’il ne soit plus un objet philosophique, et que celle-ci se révèle comme une apparence transcendantale. Comme si l’on avait surnéoplatonisé l’Un et symétriquement surkantianisé la philosophie comme apparence. Posé de cette manière, sans donner satisfaction aux prétentions de la philosophie sur l’Un, le problème gagnait en difficulté. Nous nous étions privés de toute solution philosophique. Toutefois la solution se trouvait en germe dans cet excès de la séparation entre l’Un et la philosophie, en quelque sorte un chorismos platonicien. En effet la cause de leur extériorité ou de leur autonomie réciproque et donc de leur unité ne pouvait plus de toute façon être philosophique ou par transcendance. Et d’autre part l’Un dont je parlais n’était plus épékeina-physique, au-delà de l’Etre, le ressort de cette séparation devait être au contraire l’immanence radicale de l’Un. Comment alors concilier maintenant l’immanence radicale et l’extériorité?

Croisant un instant de cette manière Michel Henry, l’autre moitié du problème restait sans solution, en particulier comment user encore de la philosophie, qui n’était pas faite pour cela, pour dire cet Un ou cette immanence radicale? Le projet initial de domination théorique de la philosophie et de critique de son apparence transcendantale revenait sous une nouvelle forme, celle d’une transformation des énoncés ou des phrases philosophiques, l’Idée d’une discipline théorique prenant la philosophie pour objet. Tout Philosophie II et une grande partie de Philosophie III est consacré à une double tâche. D’une part à nouer de plus en plus précisément la dualité en dehors de tout système ou synthèse, en conjuguant une triple exigence, l’immanence radicale de l’Un, le caractère unilatéral de cette dualité, enfin la réduction du Logos à l’état d’apparence structurée ou de matériau. D’autre part à rechercher un discours qui ne soit plus le Logos mais, si approprié soit-il à la causalité de l’Un, dont les moyens soient exclusivement fournis par la philosophie. Donc la constitution d’une discipline de la philosophie en vue de penser l’Un.

Cette nouvelle discipline prenant la philosophie pour objet, ne serait ce pas ce que nous visons ici comme :

Science internelle

??

Cependant présenter ainsi comme un problème de nouage la non-philosophie, c’est de nouveau faire pencher la balance en faveur de la philosophie, comme objet désormais d’une discipline. C’est sans doute un progrès. Et j’admets que l’on puisse arrêter le développement de la non-philosophie à tel ou tel de ses stades pourvu que l’essentiel de ses conditions d’existence soit reconnu. Je pense que beaucoup des travaux dont il vous sera parlé ici développent cet aspect et ce concept, bien réel je le répète, de la non-philosophie comme discipline rigoureuse de la philosophie. Le risque est évidemment d’une formalisation excessive des règles de cette pratique, à la manière d’un corpus reconnaissable par tous et garant d’une certaine cohérence épistémologique. La non-philosophie n’est ni une méthode universelle relayant la déconstruction, ni un processus immanent fusionnant le matériau et la méthode, le réel et le rationnel comme chez Hegel. Justement tout dépend de la conception du nouage, s’il est permis de parler encore ainsi, des opposés par l’unilatéralité. La non-philosophie a un aspect disciplinaire mais ce n’est pas une discipline de plus.
Pourtant quelques lignes plus haut :

Donc la constitution d’une discipline de la philosophie en vue de penser l’Un.

C’est à dire selon moi:

L’Henosophia

C’est à dire que la non-philosophie prend ses distances avec la mathesis universalis, cartésienne ou leibnizienne, et son nécessaire devenir “Science internelle”, d’ailleurs :

Mon problème a été celui de l’Un et du Deux au sens où le Deux est spécifique et n’est pas synonyme de multiple. Il relève d’une tradition distincte de celle de la philosophie ou parallèle à celle-ci, c’est-à-dire d’une lutte avec elle. S’il s’agit bien d’une mathématique transcendantale, elle devra abandonner la forme platonicienne ou philosophique des nombres transcendantaux et cesser d’être une mathématique divine (Leibniz).

La non-philosophie n’est ni une méthode universelle relayant la déconstruction, ni un processus immanent fusionnant le matériau et la méthode, le réel et le rationnel comme chez Hegel. Justement tout dépend de la conception du nouage, s’il est permis de parler encore ainsi, des opposés par l’unilatéralité.

Et pourtant, comme il est urgent de “relayer”, c’est à dire de déconstruire, de détruire, d’anéantir , la déconstruction… comme le badiolisme d’ailleurs. Mais ça, Laruelle s’y est déjà attelé dans son

“Anti-Badiou”

http://ndpr.nd.edu/news/anti-badiou-on-the-introduction-of-maoism-into-philosophy/

plaisamment sous-titré :

sur l’introduction du maoïsme dans la philosophie

comme Emmanuel Faye avait sous-titré son brûlot sur Heidegger :

l’introduction du nazisme dans la philosophie

Quant à la

Science internelle

qui n’a pas peur de s’appeler une nouvelle

discipline

:

“Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,
Et priez que toujours le Ciel vous illumine.
Si l’on vient pour me voir, je vais aux prisonniers
Des aumônes que j’ai partager les deniers.”

Peu lui chaut la suture, le nouage ou le clonage…

Nul n’entre ici s’il ne se soumet à la discipline fonctorielle

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