Le Fils de Saul (2015)

Cet article doit se lire et se comprendre en continuité avec le précédent, composé de textes de Paul Celan:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2017/02/13/paul-celan-vienne-un-homme-au-monde-aujourdhui/

Je n’avais pas vu “Le Fils de Saul” à sa sortie, je l’ai vu récemment grâce à des amis:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Le_Fils_de_Saul

On peut le voir en streaming, ou l’acheter sur ITunes, ou ailleurs.. petite précision qui a son importance , il vaut mieux le voir en vostfr

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19553380&cfilm=237178.html

Je me fous comme de l’an quarante (c’est le cas de le dire) de l’adoubement par Claude Lanzman et de la “célébration quasi-unanime” par toute la presse, de ce film dont Thierry Frémaux avait prédit qu’il “soulèverait des polémiques” :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Thierry_Frémaux

je dirai simplement que c’est un film qui a changé ma vie ….

Comme le notent beaucoup de commentateurs, l’histoire racontée est assez obscure, et peu de choses sont précisées clairement :on voit au premier plan, d’un bout à l’autre du film, cet homme, Saul Auslander, appartenant au Sonderkommando “Biedermann” , il s’agit d’un juif hongrois prisonnier à Auschwitz :

https://en.m.wikipedia.org/wiki/Auschwitz_(film)

qui est utilisé par les nazis pour nettoyer les locaux où étaient perpétrés les massacres génocidaires avant d’y amener le groupe suivant de victimes. On voit donc à l’arrière plan les corps des suppliciés … le visage impassible de cet homme ne nous laisse rien deviner de ses pensées, mais il s’agit d’un être doté d’une profonde intériorité, le contraire d’un nazi en somme… pourquoi ces Sonderkommandos acceptaient ils d’être soumis à ces tâches horribles? Ils n’y gagnaient que quelques mois de vie, et d’une vie de souffrances et d’humiliations permanentes, après quoi ils étaient tous tués. Bien sûr le film se situe à la fin de l’année 1944, les prisonniers compagnons de Saul sont tous à courant de l’avancée des troupes alliées, soviétiques notamment, et ils peuvent se dire que gagner quelques mois ou semaines de survie équivaudra peut être pour eux à avoir la vie sauve parce que le camp sera libéré alors qu’ils seront encore en vie.

Pourquoi Saul s’attache t’il à un jeune garçon qui n’est pas tout à fait mort lors du “gazage” , mais meurt bientôt après, jusqu’à l’appeler “son Fils” et à chercher frénétiquement un rabbin qui prononcera le kaddish :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Kaddish

et l’aidera à enterrer le corps de ce garçon selon la Tradition.

Est ce, comme le prétendent certains critiques, parce que ce jeune garçon lui rappelle son fils, dont il ne s’est pas assez occupé dans l’ambiance de la guerre?
Le film en tout cas ne le précise pas et ne nous dit rien sur la vie passée de Saul. L’instant précis de la mort du garçon ne nous est pas montré, seulement la tentative de Saul pour empêcher le médecin hongrois, prisonnier comme lui, d’ouvrir le corps, comme le lui ont ordonné les nazis, pour pratiquer une autopsie.. et ensuite les tentatives désespérées de Saul pour trouver un rabbin qui sache quoi faire pour enterrer le corps de celui qu’il appelle “son fils”, allant jusqu’à mettre sa vie et celle de ses compagnons en danger (il participe à une tentative de révolte violente des Sonderkommandos qui comprennent qu’ils sont sur le pont d’être tués et remplacés par d’autres)

Autre élément peu clair :le statut de ces femmes prisonnières elles aussi et devant travailler, il réussit à être introduit auprès de l’une d’elles qui lui fournit en cachette des explosifs (qu’il perd ensuite) , une relation d’une intensité rare entre ces deux êtres passe par leur regard mutuel, mais c’est tout, et le soldat allemand qui l’a amené à cette partie du camp où sont les femmes fait une plaisanterie suggérant un contact sexuel (prostitution? Il y en avait effectivement, mais au service des allemands, pas des prisonniers).

Ensuite la révolte se produit, le rabbin qu’il a trouvé s’avère être un imposteur incapable de l’aider en prononçant la prière traditionnelle complètement, ils sont poursuivis et ne peuvent enterrer le corps, Saul saute dans le fleuve avec le corps du garçon, il manque de se noyer (pour la seconde fois dans le film) finalement il s’en sort , les fugitifs se retrouvent tous dans une sorte de grotte, c’est alors qu’un événement suggérant le “surnaturel” se produit :un jeune garçon polonais ressemblant vaguement au jeune garçon mort (dont le corps a été laissé par Saul dans le fleuve) vient roder autour de la grotte, Saul le voit et son visage est alors transfiguré par la joie, comme s’il comprenait qu’il s’agit de celui qu’il appelle “son fils”ressuscité des morts, ensuite la caméra suit ce jeune garçon qui s’éloigne dans la forêt, il rencontre les soldats poursuivant les fugitifs, continue sa route, on entend des bruits de mitraillettes (sans doute les soldats qui ont trouvé les évadés et les tuent tous) . Fin du film sur la vision de la forêt, de la nature indifférente.

Comment comprendre tout cela, qui comme on le voit n’est guère explicite?

Le camp d’extermination est l’image même d’un lieu du monde d’où l’Esprit (seule possibilité pour que l’existence ne soit pas absurde) est totalement absent. Tous ces prisonniers qui “survivent” quelques mois (au prix de compromissions effroyables) le font par pur instinct et automatisme, ils sont esclaves du “plan vital” , à l’image des hébreux avant la sortie d’Egypte.

Pourquoi Saul s’attache t’il à ce jeune garçon qui respirait encore à la sortie des “douches chambres à gaz” mais meurt bientôt après? On ne sait pas, on ne sait rien, les médecins allemands (qui représentent la science) voulant comprendre ordonnent une autopsie qui sera pratiquée par le médecin hongrois prisonnier comme Saul. C’est alors que ce dernier intervient pour demander à ce médecin hongrois de ne pas obéir, de ne pas ouvrir le corps pour l’autopsie, et de lui donner le corps, car il veut l’enterrer comme “son fils”. A quoi cela correspond il ? À une tentative désespérée de ce juif hongrois, Saul Auslander, de réintroduire l’Esprit en ce lieu qui en est totalement privé, et qui se limite à l’instinct vital le plus animal, des bourreaux d’abord, et de celles parmi les victimes qui font partie des “Sonderkommandos”.
Comment le fait il ? De la seule manière qu’il connaît, de par sa propre naissance, celle de la Tradition juive rabbinique.. et il doit pour cela bloquer la tentative scientifique des médecins pour comprendre ce qui s’est passé, pourquoi le jeune garçon respire encore…

Mais il va plus loin : il veut désespérément que ce jeune garçon mort peu après soit son “fils” , en ce lieu consacré à la mort où aucune génération n’est possible (on apprend au cours d’un dialogue que Saul parlait souvent de femmes, comme les autres prisonniers, mais qu’il n’en parle ni n’y pense plus jamais maintenant)
En somme Saul cherche de manière désespérée (sans que son visage impassible ne le laisse transparaître ) à réintroduire l’Esprit et la vie (la seule vie humaine possible, gouvernée par l’Esprit) en ce lieu infernal dédié à la Mort. Ceci rappelle plusieurs œuvres littéraires, dont la fin de “Bartleby” d’Herman Melville:

Messagères de vie, ces lettres courent vers la mort.. Ah Bartleby! Ah humanité!

ainsi bien sûr que la fin d’ “Au dessous du volcan” de Malcolm Lowry , ou bien d’un poème écrit par George Trakl peu avant sa mort de désespoir sur le front en 1914:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Georg_Trakl

J’avais déjà parlé de ce poème, Grodek , ici:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/04/14/georg-trakl-grodek/

En voici deux autres traductions :

http://litteraturedepartout.hautetfort.com/archive/2014/12/09/georg-trakl-grodek-deux-traductions-5506753.html

mais je préfère la traduction que j’avais citée , qui est aussi ici:

http://lapoesiequejaime.net/georg_trakl.htm

“les descendants inengendrés” à ces “descendants pas encore nés” dans les traductions données par le lien ci dessus…

““Le soir, les forêts automnales résonnent
D’armes de mort, les plaines dorées,
Les lacs bleus, sur lesquels le soleil
Plus lugubre roule, et la nuit enveloppe
Des guerriers mourants, la plainte sauvage
De leur bouches brisées.
Mais en silence s’amasse sur les pâtures du val
Nuée rouge qu’habite un dieu en courroux
Le sang versé, froid lunaire;
Toutes les routes débouchent dans la pourriture noire.
Sous les rameaux dorés de la nuit et les étoiles
Chancelle l’ombre de la sœur à travers le bois muet
Pour saluer les esprits des héros, les faces qui saignent;
Et doucement vibrent dans les roseaux les flûtes sombres de l’automne.
Ô deuil plus fier! Autels d’airain!
La flamme brûlante de l’esprit, une douleur puissante la nourrit aujourd’hui,
Les descendants inengendrés

Car ce que sait Georg Trakl comme le réalisateur du “Fils de Saul ” c’est que ces descendants sont pour toujours et à jamais non nés car inengendrés: le fils de Saul est à jamais le fils de Personne, la “Rose de Personne” pour reprendre les vers de Paul Celan:

“PSAUME
Personne ne nous pétrira de nouveau dans la terre et l’argile,
personne ne soufflera la parole sur notre poussière.
personne.
Loué sois-tu, Personne.
C’est pour toi que nous voulons
fleurir
A ta
rencontre.

Un rien,
voilà ce que nous fûmes, sommes et
resterons, fleurissant :
la rose de Rien, la
rose de Personne

Quant au (Faux) semblant de résurrection surnaturelle de la fin du film, c’est un autre vers de Celan qu’il m’évoque , mais il ne figure pas parmi les poèmes que j’ai cités dans le dernier article:

Vienne un homme sorti de la tombe

Je ne sais pas de quel poème , de quel recueil il vient, mais je suis sûr de l’avoir lu à la fin d’un poème de Celan, qu’il termine…

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