#ScienceInternelle 13 : le livre des XXIV philosophes ou du Dieu-Idée qui vient en 24 Idées

Le “livre des XXIV philosophes” est un écrit médiéval (paru en traduction chez Vrin et Jérôme Millon) dont la provenance se trouverait dans un ouvrage d’Aristote aujourd’hui perdu :”De philosophia”:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Livre_des_XXIV_philosophes

un écrit qui consiste en 24 définitions de Dieu, de la même façon que les “Principia mathematica” de Russell et Whitehead en 1910 définissent rigoureusement des notions de mathématique ou de logique , comme classes, relations, fonctions ou nombres cardinaux, ce que nous appelons ici des “Idées mathématiques” , et dont nous voulons nous inspirer dans une “Science internelle” pour construire une Idée de Dieu qui soit enfin universelle et adéquate à l’Idée que l’humanité s’est donnée d’elle même, c’est à dire se situe très au large du “Dieu du mystère” et du “Dieu des armées” qui se confondent en le “Dieu des guerres de religions”. L’Idée de Dieu doit rester… une Idée, la plus importante de toutes celles créées par l’esprit humain parce qu’elle seule donne un sens universel, “en vérité et en esprit” à cette “aventure” insensée qu’est l’existence humaine et fait qu’elle n’est pas “une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur , qui ne signifie rien” , formant ainsi un rempart , un Mur (et Dieu sait si j’aime les murs, comme Sartre dans sa nouvelle) contre le danger de nihilisme collectif si présent en ces temps de “Divin Marché”…

Mais ici on m’objectera sans doute que si Dieu (n’) est (qu’) une Idée et non un Étant Suprême, c’est qu’il n’existe pas :la “Science internelle” projetée ne serait ainsi rien d’autre qu’une nouvelle formulation,un peu alambiquée, de l’athéisme.
Je suis persuadé du contraire : en fait c’est l’imagination d’un “Dieu étant ” qui mène à l’athéisme et au nihilisme, comme le montre l’examen rétrospectif de l’Histoire occidentale , celle menée notamment par Dany Robert-Dufour dans “La cité perverse”:

http://www.actu-philosophia.com/spip.php?article555

Ce “Dieu étant” des métaphysiques et des religions a été caractérisé par Léon Brunschvicg comme un “mensonge vital ou illusion systématique”:

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/quelques-citations-eparses-de-brunschvicg-particulierement-eclairantes-voire-illuminatrices/

“…si les religions sont nées de l’homme, c’est à chaque instant qu’il lui faut échanger le Dieu de l’homo faber, le Dieu forgé par l’intelligence utilitaire, instrument vital, mensonge vital, tout au moins illusion systématique, pour le Dieu de l’homo sapiens, Dieu des philosophes et des savants, aperçu par la raison désintéressée, et dont aucune ombre ne peut venir qui se projette sur la joie de comprendre et d’aimer, qui menace d’en restreindre l’espérance et d’en limiter l’horizon.

Dieu difficile sans doute à gagner, encore plus difficile peut-être à conserver, mais qui du moins rendra tout facile. Comme chaque chose devient simple et transparente dès que nous avons triomphé de l’égoïsme inhérent à l’instinct naturel, que nous avons transporté dans tous les instants de notre existence cette attitude d’humilité sincère et scrupuleuse, de charité patiente et efficace, qui fait oublier au savant sa personnalité propre pour prendre part au travail de tous, pour ne songer qu’à enrichir le trésor commun !

…Les théologiens se sont attachés à distinguer entre la voie étroite : Qui n’est pas avec moi est contre moi, et la voie large : Qui n’est pas contre moi est avec moi.Mais pour accomplir l’Évangile, il faut aller jusqu’à la parole de charité, non plus qui pardonne, mais qui n’a rien à pardonner, rien même à oublier : Qui est contre moi est encore avec moi.

Et celui-là seul est digne de la prononcer, qui aura su apercevoir, dans l’expansion infinie de l’intelligence et l’absolu désintéressement de l’amour, l’unique vérité dont Dieu ait à nous instruire….”

Or du Mal, qui est le mensonge ou l’erreur, ne peut sortir que le Mal: ce “Dieu qui est mensonge vital” ne peut mener les consciences qu’au désespoir, au nihilisme et à l’athéisme…
Toujours de Brunschvicg : “Les trois propositions génératrices du scepticisme, de l’immoralisme et de l’athéisme sont : “le vrai est”, “le bien est”, “Dieu est”

Cela signifie :le vrai, le bien et Dieu sont des Idées, formées par l’esprit humain, ils ne sont pas ( indépendants de l’activité spirituelle humaine);le “monde intelligible” (ou plan internel-spirituel) n’est rien sans une activité (humaine) d’intellection, c’est à dire d’effort pour comprendre par l’intelligence.

Je me souviendrai toute ma vie de ce jour où je dialoguais avec un musulman ( ce devait être sur un forum de l’ancien Caramail, donc avant 2003 voire avant 2000) , j’ai pu ressentir son angoisse vitale même par l’intermédiaire du web quand il m’a répondu en guise d’argument pour l’existence de ce “Dieu personnel Maître des Univers”:

“y a quelqu’un au dessus de nous, mec!”

C’est cela qui nous terrifie, cette “folle solitude” (Olivier Rey) qui nous laisserait, nous les humains, seuls aux commandes… mais aux commandes de quoi d’ailleurs ? Nous avons besoin d’une garantie venant d’au dessus de nous… ce “Dieu étant ” est , contre les apparences , un “Dieu humain” , dont les relations avec les humains ses sujets sont calquées sur celles d’un suzerain et de ses serviteurs, et que Brunschvicg oppose au “Dieu véritablement divin” dans sa troisième opposition fondamentale dans “Raison et religion”:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/08/14/brunschvicgraisonreligion-troisieme-opposition-fondamentale-dieu-humain-ou-dieu-divin/

L’homme religieux, au sens plein du mot, c’est celui qui accepte courageusement de se confronter à son passé, de rompre avec le préjugé du sacré comme avec le « respect humain » si tel est l’impératif de sa conscience. Son parti est pris de naviguer libre sur la mer libre, sans se préoccuper de revenir au port d’attache, sans même savoir s’il existe ailleurs des havres de grâce préparés pour accueillir et pour réconforter le voyageur fatigué. En d’autres termes, Dieu ne nous est pas donné tout fait. C’est un bien véritable, que nous devrons gagner à la sueur de notre front, non seulement dans la réalité de son existence, mais dans l’essence de sa divinité.

Ce “Dieu que nous devons gagner à la sueur de notre front” c’est l’Idée de Dieu que nous devons former collectivement , comme on forme les Idées mathématiques. D’ailleurs il existe une notion rigoureuse de l’existence des objets mathématiques , généralement liée à leur caractère non-contradictoire, ou bien à la possibilité de les construire effectivement par une suite d’opérations mentales pour les “constructivistes”:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Constructivisme_(mathématiques)

Aussi même si Dieu est une Idée, on peut donner un sens à son existence en tant qu’Idée, sens calqué sur celui de l’existence des Idées mathématiques, et non sur le mode d’exister des étants naturels.

Or si l’on examine les 24 définitions de Dieu données par le “Livre des XXIV philosophes” :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Livre_des_XXIV_philosophes

On en trouvera deux, numérotées 2 et 18, qui sont de forme quasi-géométrique :

“II. Dieu est une sphère sans limite, dont le centre est partout et la circonférence nulle part”

“XVIII. Dieu est une sphère qui a autant de circonférences que de points ”

La première a été citée par Pascal d’après Hermès Trismégiste :

http://www.penseesdepascal.fr/Transition/Transition4-sphere.php

“Dieu est une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part”

Alain de Lille avait aussi connaissance de cette définition, il l’a commenté dans son “Sermon sur la sphère intelligible”:

O que la différence est grande entre la sphère corporelle et la sphère intellectuelle ! Dans la sphère corporelle, le centre, à cause de sa petitesse, est à peine estimé se trouver en quelque endroit, et la circonférence est tenue pour être en plusieurs lieux. Mais dans la sphère intellectuelle, le centre est partout, la circonférence nulle part. Le centre, c’est la créature, parce que de même que le temps comparé à l’éternité est considéré comme un moment, de même la créature comparée à l’immensité de Dieu n’est qu’un point, ou centre. L’immensité de Dieu est dite la circonférence, parce qu’en disposant tout d’une certaine façon, elle enveloppe tout et renferme tout sous son immensité » (tr. Jovy) : p. 81. Il oppose sphère corporelle et sphère intelligible, p. 82.

J’estime beaucoup Pascal, mais il me semble que la proposition devrait être changée en:

Dieu est une sphère infinie dont la circonférence est partout et le centre nulle part

car la circonférence (terme qui vaut plutôt pour un cercle en bonne géométrie) c’est la surface , la périphérie, qui symbolise le manifesté , le phénoménal, le plan vital, alors que le centre représente l’Un, le plan internel. Aucun être manifesté ne peut être le centre, aucun lieu ne peut être “axis mundi” , on a longtemps cru que la Terre était le centre et ce fut l’erreur du géocentrisme, corrigée par la physique de Copernic.

Il est piquant que je sois ainsi d’accord avec ce blog guénonien (tout en refusant énergiquement son infâme corano-idolâtrie émanant du guénonisme : “Taoïsme, Judaïsme, Christianisme,…sont, dans leurs formulations régulières et orthodoxes, des reflets de la Lumière totale de l’Esprit-universel qui désigne Er-Rûh el-mohammediyah, le principe de la prophétie, salawâtu-Llâh wa salâmu-Hu ‘alayh.):

http://esprit-universel.over-blog.com/article-rene-guenon-le-centre-et-la-circonference-67357726.html

Voici ce que dit cet article de blog:

Dans ces conditions, et avec les restrictions qui s’imposent d’après ce que nous venons de dire, nous pouvons, et nous devons même, pour conformer notre expression au rapport normal de toutes les analogies (que nous appellerions volontiers, en termes géométriques, un rapport d’homothétie inverse), renverser l’énoncé de la formule de Pascal que nous avons rappelée plus haut. C’est d’ailleurs ce que nous avons trouvé dans un des textes taoïstes que nous avons cités précédemment. « Le point qui est le pivot de la norme est le centre immobile d’une circonférence sur le contour de laquelle roulent toutes les contingences, les distinctions et les individualités » (7). À première vue, on pourrait presque croire que ces deux images sont comparables, mais, en réalité, elles sont exactement inverses l’une de l’autre ; en somme, Pascal s’est laissé entraîner par son imagination de géomètre, qui l’a amené à renverser les véritables rapports, tels qu’on doit les envisager au point de vue métaphysique.

On connaît le mépris de René Guénon pour la Science, (et pour les philosophes) il avait tenté de passer les concours aux grandes écoles et avait dû piteusement abandonner en classe de mathématiques spéciales, cela arrive à des gens très bien, Julien Benda par exemple, mais ce dernier ne s’était pas réfugié par dépit (“ces raisins sont trop verts et bons pour des goujats”) dans un mépris obscurantiste et ridicule de la Science et de l’Occident, bien au contraire, il ne plaçait rien au dessus de Malebranche et de la révérence de ce philosophe pour la mathématique, “plus haute application de l’esprit à Dieu que l’on puisse concevoir”:

https://fr.m.wikisource.org/wiki/L’Intellectualisme_de_Malebranche

D’ailleurs le blog guénonien et mohammadolatre “Esprit universel” appelle la forme mathématique de la sphère une “forme détériorée de la chose ou de l’idée”:

Seulement, « gardons-nous bien de confondre la chose (ou l’idée) avec la forme détériorée sous laquelle nous pouvons seulement la figurer, et peut-être même la comprendre (en tant qu’individus humains) ; car les pires erreurs métaphysiques (ou plutôt antimétaphysiques) sont issues de l’insuffisante compréhension et de la mauvaise interprétation des symboles. Et rappelons-nous toujours le dieu Janus, qui est représenté avec deux figures, et et qui cependant n’en a qu’une, qui n’est ni l’une ni l’autre de celles que nous pouvons toucher ou voir » Cette image de Janus pourrait s’appliquer très exactement à la distinction de l’« intérieur » et de l’« extérieur », tout aussi bien qu’à la considération du passé et de l’avenir ; et le visage unique, que nul être relatif et contingent ne peut contempler sans être sorti de sa condition bornée, ne saurait être au mieux comparé qu’au troisième œil de Shiva, qui voit toutes choses dans l’« éternel présent » .

Sauf que les mathématiques telles qu’elles sont utilisées ici sont déjà une Science universelle (Mathesis universalis) d’Idées, et pas de figurations. D’ailleurs je ne reprends pas l’idée de la Sphère, encore trop entachée de formes d’intuition spatiale, pour la Science internelle, ou alors dans un cadre géométrique et topologique “ultramétrique” (non-archimédien), :

https://en.m.wikipedia.org/wiki/Ultrametric_space

par exemple un espace muni d’une norme p-adique et non plus réelle:

http://math.stackexchange.com/questions/753838/open-ball-under-the-p-adic-norm

Dans un tel cadre on peut prouver des propositions “contre-intuitives” comme :

-tout triangle est isocèle

– tout point appartenant à l’intérieur d’ une boule (volume délimité par une Sphère) est son centre , donc ici le centre est partout à l’intérieur de la boule.

Voici le texte latin du “Livre des XXIV philosophes” (si comme moi vous voulez vous remettre au latin):

http://www.hs-augsburg.de/~harsch/Chronologia/Lspost12/LiberXXIVphilosophorum/phi_2400.html

ou ici :

https://la.m.wikisource.org/wiki/Liber_viginti_quattor_philosophorum

DEUS EST SPHAERA INFINITA CUIUS CENTRUM EST UBIQUE, CIRCUMFERENTIA NUSQUAM.

Haec definitio data est per modum imaginandi ut continuum ipsam primam causam in vita sua. Terminus quidem suae extensionis est supra ubi et extra terminans. Propter hoc ubique est centrum eius, nullam habens in anima dimensionem. Cum quaerit circumferentiam suae sphaericitatis, elevatam in infinitum dicet, quia quicquid est sine dimensione sicut creationis fuit initium est.

Deus est sphaera, cuius tot sunt circumferentiae,
quot sunt puncta.
Et ista sequitur ex secunda, quia cum sit totus sine dimensione et etiam dimensionis infinitae, non erit in sphaera suae essentiae extimum. Ergo non est in extimo punctus, quin exterius sit circuli circumferentia.

Voici en tout cas une première pierre pour le programme défini ici:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/12/21/scienceinternelle-4-au-fait-et-dieu-dans-tout-ca/

Advertisements
This entry was posted in Cochet-Brunschvicg, DIEU, Léon Brunschvicg, Ouvert : dualité plan vital-plan spirituel, Philosophie, Philosophie mathématique, Plan vital-plan spirituel, Religions, Science, mathesis, Science-internelle, Spinoza and tagged , , , , , , , , . Bookmark the permalink.