Chris Marker : la jetée (1962): “mais l’esprit humain achoppait: se réveiller dans un autre temps, c’était naître une seconde fois, adulte”

Un film (composé de photos fixes, un “roman-photo, sauf à un moment , où la jeune femme , Hélène Châtelain , dort nue sous un drap, elle ouvre les yeux et pendant quelques secondes on voit ses cils battre) d’une beauté sublime (texte du commentaire, images, musique)sur un thème de science fiction, celui du voyage dans le temps :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/La_Jetée

À voir ici en vf:

https://m.ok.ru/video/89305320130

ou ici :

Le texte est ici, mais en anglais:

https://thomas-hersey.wiki.uml.edu/file/view/La+Jetée+Script.pdf

ou ici:

http://www.markertext.com/la_jetee.htm

Et ici en français :

https://chrismarker.org/chris-marker/la-jetee-commentaire-chris-marker/

D’autres citations de Chris Marker, en Français:

https://fr.m.wikiquote.org/wiki/Chris_Marker

Quelques exemples de la poésie profonde et bouleversante qui se dégage du texte de “La jetée”:
“Il avait peur. Il avait entendu parler du chefs des travaux. Il pensait se trouver en face de Savant fou, du docteur Frankenstein. Il vit un homme sans passion, qui lui expliqua posément que la race humaine était maintenant condamnée, que l’Espace lui était fermé, que la seule liaison possible avec les moyens de survie passait par le Temps. Un trou dans le Temps, et peut-être y ferait-on passer des vivres, des médicaments, des sources d’énergie.

Tel était le but des expériences : projeter dans le Temps des émissaires, appeler le passé et l’avenit au secours du présent.

Mais l’esprit humain achoppait. Se réveiller dans un autre temps, c’était naître une seconde fois, adulte. Le choc était trop fort. Après avoir ainsi projeté dans differéntes zones du Temps des corps sans vie ou sans conscience, les inventeurs se concentraient maintenant sur des sujets doués d’images mentales très fortes. Capables d’imaginer ou de rêver un autre temps, ils seraient peut-être capables de s’y réintégrer.”
A noter que la physique moderne, post-relativiste, va contre cette tendance en liant indissolublement espace et temps dans l’idée d’espace-temps.
Au début, rien d’autre que l’arrachement au temps présent, et ses chevalets. On recommence. Le sujet ne meurt pas, ne délire pas. Il souffre. On continue. Au dixième jour d’expérience, des images commencent à sourdre, comme des aveux”

“Vers le cinquantième jour, ils se rencontrent dans un musée plein de bêtes éternelles”

“Quand il se retrouva ans la salle d’expérience, il sentit que quelque chose avait changé : le chef de camp était là .. aux propos échangés autour de lui, il comprit qu’après le succès des expériences avec le passé, c’était dans l’avenir qu’on entendait maintenant le projeter. L’excitation provoquée par cette nouvelle aventure lui masqua le fait que cette rencontre au muséum avait sans doute été la dernière ”

“L’avenir était mieux défendu que le passé ; au terme d’autres essais, encore plus éprouvants pour lui, il finit par entrer en résonance avec le monde futur. Il traversa une planète transformée , Paris reconstruit, dix mille avenues incompréhensibles. D’autres hommes l’attendaient, … la rencontre fut brève, ils rejetaient visiblement ces scories d’une autre époque . Il se borna à réciter sa leçon : puisque l’humanité avait survécu, elle ne pouvait pas refuser à son propre passé les moyens de sa survie ; ce sophisme fut accepté comme un déguisement du destin, on lui donna une centrale d’énergie suffisante pour remettre en route toute l’industrie humaine et les portes de l’avenir furent refermées

Et la fin , sublime:

“Peu de temps après son retour, il fut transféré dans une autre partie du camp.

Il savait que ses geôliers ne l’épargneraient pas. Il avait été un instrument entre leurs mains, son image d’enfance avait servi d’appàât pour le mettre en condition, il avait répondu à leur attente et rempli son rôle. l n’attendait plus que d’être liquidé , avec quelque part en lui le souvenit d’un temps deux fois vécu. C’est au fond de ces limbes qu’il reçut le message des hommes de l’avenit. Eux aussi voyageaient dans le Temps, et plus facilement. Maintenant ils étaient là et lui proposaient de l’accepter parmi eux. Mais sa requête fut differente : plutôt que cet avenir pacifié, il demandait qu’on lui rende le monde de son enfance et cette femme qui l’attendait peut-être.

Une fois sur la grande jetée d’Orly, dans ce chaud dimanche d’avant-guerre où il allait pouvoir demeurer, il pensa avec un peu de vertige que l’enfant qu’il avait été devait se trouver là aussi, à regarder les avions. Mais il chercha d’abord le visage d’une femme, au bout de la jetée. Il courut vers elle. Et lorsqu’il reconnut l’homme qui l’avait suivi depuis le camp souterrain, il comprit qu’on ne s’évadait pas du Temps et que cet instant qu’il lui avait été donné de voir enfant, et qui n’avait pas cessé de l’obséder, c’était celui de sa propre mort.

En ma fin mon commencement

Le salut a un sens, mais les religions se trompent, il n’est pas d’ordre vital, même sous la forme d’une autre vie, fantasmée: le seul salut possible est d’ordre intellectuel, offert par la Science et la philosophie, peut être aussi par le Vedanta hindou de la non-dualité (advaita vedanta) à condition de ne pas se laisser embarquer (quand on a la chance d’être un occidental ) dans le panthéon grotesque des divinités de l’hindouisme. Le salut intellectuel consiste justement à comprendre , comme , au moment de mourir , l’homme qui réclamait que le temps de son enfance et cette image de femme, donc de douceur maternelle , lui soit rendue, mais à comprendre vraiment, “charnellement” si je puis dire que ” l’on ne s’évade pas du Temps, c’est à dire du monde spatio-temporel, du plan vital” : la libération est d’ordre intellectuel, non pas d’ordre physique-vital ou sentimental ou psychologique, on peut émanciper intellectuellement, libérer sa conscience humaine du plan vital mais l’individu humain vivant n’en a pas moins à mourir, ou, comme le dit si bien Léon Brunschvicg (dans “Raison et religion”):

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/quelques-citations-eparses-de-brunschvicg-particulierement-eclairantes-voire-illuminatrices/

il ne s’agit plus pour l’homme de se soustraire à la condition de l’homme. Le sentiment de notre éternité intime n’empêche pas l’individu de mourir, pas plus que l’intelligence du soleil astronomique n’empêche le savant de voir les apparences du soleil sensible. Mais, de même que le système du monde est devenu vrai le jour où la pensée a réussi à se détacher de son centre biologique pour s’installer dans le soleil, de même il est arrivé que de la vie qui fuit avec le temps la pensée a fait surgir un ordre du temps qui ne se perd pas dans l’instant du présent, qui permet d’intégrer à notre conscience toutes celles des valeurs positives qui se dégagent de l’expérience du passé, celles là même aussi que notre action réfléchie contribue à déterminer et à créer pour l’avenir. Rien ici qui ne soit d’expérience et de certitude humaines. Par la dignité de notre pensée nous comprenons l’univers qui nous écrase, nous dominons le temps qui nous emporte; nous sommes plus qu’une personne dès que nous sommes capables de remonter à la source de ce qui à nos propres yeux nous constitue comme personne…

“Le sentiment de notre éternité intime” est plus qu’un sentiment, c’est ce que j’appelle :

internité

et c’est la certitude intellectuelle qui constitue ce que j’appelle le salut intellectuel , qui est le seul salut possible : comprendre, mais au plus profond de Soi même, avec ses tripes, si je puis dire, et même plus que cela, comme comprend quelqu’un en train de se noyer ou de tomber du cinquantième étage (comme dans “La haine” de ce con de Kassovitz) qu’on “ne s’évade pas du Temps” , que l’au delà du monde spatio-temporel, le plan internel, est atemporel , qu’il est vain de tenter de se le représenter à l’image du monde spatio-temporel, que “la vie est sans remède ” et “qu’il n’y a rien à craindre, ni à espérer, de la vie, ou de la mort”

“On naît, on vit, on trépasse” (les tontons-flingueurs)

Il reste à parler des relations de cet extraordinaire chef d’œuvre qu’est “La jetée” avec d’autres œuvres :

“Vertigo” de Hitchcock (évoqué par la scène de l’arbre , qui répète celle du film de Hitchcock) et “L’armée des douze singes” de Terry Gilliam qui est inspiré de “La jetée”

Voici l’analyse d’une scène du film, dans le jardin public:

https://ejournals.bc.edu/ojs/index.php/romance/article/download/5820/5188

Chris Marker a aussi réalisé “Sans Soleil” en 1983, voir cet article:

https://mathesisuniversalis2.wordpress.com/2017/01/19/chris-marker-sans-soleil-1983/

Quant à l’acteur Davos Hanich (né en 1922) qui joue l’homme marqué par une image d’enfance, il n’a joué que dans un autre film, de Chris Marker aussi : “Le fond de l’air est rouge” (1977).

Il a surtout été sculpteur, une fontaine à Paris témoigne de son esprit créateur:

http://www.parisladouce.com/2013/03/paris-la-fontaine-de-davos-hanich.html

Je signale pour finir que les considérations ci dessus, sur le salut qui ne peut être qu’intellectuel, ne sont que les miennes, on trouve une autre conception du salut, très différente et plus “chrétienne” (la mienne ne l’est d’ailleurs pas du tout) dans le livre de l’excellent Denis Moreau qui est professeur de philosophie, spécialiste de Descartes et Malebranche:

“Les voies du salut”

http://www.amisdeportroyal.org/bibliotheque/?Denis-Moreau-Les-voies-du-salut-Un.html

Il en a publié une seconde version, plus facile à lire:

“Mort où est ta victoire?”

http://www.caphi.univ-nantes.fr/Mort-ou-est-ta-victoire-Les-Voies

et bien sûr on lui doit ce livre “Deux cartésiens” éclairant un sujet difficile :la polémique entre Arnauld et Malebranche:

https://www.caphi.univ-nantes.fr/Deux-cartesiens

Je dirais que la notion de “salut” , sans être encore bien formalisée, n’est pas cruciale pour la Science internelle : car une fois la libération de la conscience intellectuelle vis à vis du plan vital acquise, si possible avant la mort , il s’agit après de travailler à faire progresser la Science universelle .. c’est là la différence avec la “libération par le détachement radical” promise par les disciplines orientales. Il est une autre grande œuvre, littéraire celle-ci, qui nous offre un exemple de la libération intellectuelle trouvée au moment de la mort : c’est la très belle fin de “La recherche de l’Absolu” de Balzac, d’ailleurs toute l’œuvre balzacienne doit être étudiée par et pour la Science internelle:

https://fr.m.wikisource.org/wiki/La_Recherche_de_l’Absolu

“Vers la fin de l’année 1832, Balthazar passa une nuit extrêmement critique pendant laquelle M. Pierquin le médecin fut appelé par la garde, effrayée d’un changement subit qui se fit chez le malade ; en effet, le médecin voulut le veiller en craignant à chaque instant qu’il n’expirât sous les efforts d’une crise intérieure dont les effets eurent le caractère d’une agonie.

Le vieillard se livrait à des mouvements d’une force incroyable pour secouer les liens de la paralysie ; il désirait parler et remuait la langue sans pouvoir former de sons ; ses yeux flamboyants projetaient des pensées ; ses traits contractés exprimaient des douleurs inouïes ; ses doigts s’agitaient désespérément, il suait à grosses gouttes. Le matin, les enfants vinrent embrasser leur père avec cette affection que la crainte de sa mort prochaine leur faisait épancher tous les jours plus ardente et plus vive ; mais il ne leur témoigna point la satisfaction que lui causaient habituellement ces témoignages de tendresse. Emmanuel, averti par Pierquin, s’empressa de décacheter le journal pour voir si cette lecture ferait diversion aux crises intérieures qui travaillaient Balthazar. En dépliant la feuille, il vit ces mots, découverte de l’absolu, qui le frappèrent vivement, et il lut à Marguerite un article où il était parlé d’un procès relatif à la vente qu’un célèbre mathématicien polonais avait faite de l’Absolu. Quoique Emmanuel lût tout bas l’annonce du fait à Marguerite qui le pria de passer l’article, Balthazar avait entendu.

Tout à coup le moribond se dressa sur ses deux poings, jeta sur ses enfants effrayés un regard qui les atteignit tous comme un éclair, les cheveux qui lui garnissaient la nuque remuèrent, ses rides tressaillirent, son visage s’anima d’un esprit de feu, un souffle passa sur cette face et la rendit sublime, il leva une main crispée par la rage, et cria d’une voix éclatante le fameux mot d’Archimède : EURÊKA (j’ai trouvé). Il retomba sur son lit en rendant le son lourd d’un corps inerte, il mourut en poussant un gémissement affreux, et ses yeux convulsés exprimèrent jusqu’au moment où le médecin les ferma le regret de n’avoir pu léguer à la Science le mot d’une énigme dont le voile s’était tardivement déchiré sous les doigts décharnés de la Mort.”

(Le “célèbre mathématicien polonais” est évidemment Hoené Wronski)

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