Un fameux passage des “Bagatelles” de Louis-Ferdinand Céline

Je suis bien conscient que cet article est malvenu après celui sur l’assassinat de Sarah Halimi, mais l’antisémitisme est devenu hélas tellement intense et fréquent dans le monde (et ce depuis longtemps , au moins depuis le congrès de Durban) que si je me refuse à poster un article sur Céline (et surtout sur ce pamphlet de 1937 qui est violemment antisémite) à chaque fois qu’éclate une affaire d’antisémitisme, je ne pourrai jamais écrire un article sur lui .

Et puis j’ai dit ici depuis toujours que la pensée purement intellectuelle, totalement purifiée de toute pulsion instinctive et vitale , telle qu’elle se présente dans l’activité mathématique (et je ne dis pas qu’elle est purifiée de toute émotion, car ce qu’on appelle “beauté des mathématiques” peut éveiller des émotions d’ordre esthétique) , qu’une telle pensée purement intellectuelle est supérieure à la pensée quotidienne, mêlée d’appels aux émotions primaires, telle qu’on peut l’observer au JT par exemple. Supérieure un peu comme un B52 est supérieur aux bombardiers de la seconde guerre mondiale. Or face à ce problème de l’antisémitisme, c’est d’une telle pensée pure que nous avons besoin, comme aussi face aux autres défis actuels : il semble bien que TRUMP , en envoyant des missiles sur la Syrie, sans attendre qu’il y ait une enquête internationale , ait cédé à ce genre de pensée impure mêlée d’émotions et de calculs à courte vue (peut être a t’il cherché à couper court à ces accusations de copinage avec POUTINE, ou bien à se rabibocher avec certains éléments de la politique américaine ?). Or cette pensée purement intellectuelle dont je parle et dont nous avons tellement besoin fait l’objet depuis toujours de “reproches” et d’accusations et se trouve on ne sait pourquoi associée aux “juifs” accusés de “toujours couper les cheveux en quatre pour embrouiller les autres” , peut être à cause des disputes traditionnelles sur le sens du Talmud où l’on produit des “arguments inattendus”. On verra dans la suite que le seul nom de juif de l’époque existant réellement en 1937 et cité par Céline est celui de “Brunschvicg” (j’ai lu le livre il y a longtemps et cela m’avait frappé à l’époque, mais je n’ai pas pu retrouver cette ligne dans le texte du blog cité ci dessous où l’on trouve le texte du livre …

Et pourquoi ce “reproche” fait à la “pensée intellectuelle”, c’est à dire en somme à la théorie, jugée comme “fumeuse” et “abstraite” , au nom de la pensée “pratique” , c’est à dire orientée vers les applications immédiates aux intérêts de la prolongation de la vie? C’est l’éternelle hostilité des humains bornés au plan vital envers les “spirituels”, qui choisissent librement d’orienter leur activité consciente vers l’Esprit et les Idées: le charmant épisode mythique de Thalès et de la servante de Thrace, évoqué par Platon, met en scène sous une forme amusante cette situation:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/le-rire-de-la-servante-de-thrace/

Je suis persuadé d’une chose :depuis toujours les humains “savent ” (mais de manière obscure, “inconsciente”, non explicitement ni clairement)que ce qui est dit dans l’Ecclésiaste est vrai, à savoir que l’agitation pour les intérêts du plan vital (confort, richesse, plaisir, curiosités) est vaine et absurde (puisque la mort vient tout “rafler dans le Néant”) et ceci provoque ce ressentiment et ce mépris des “utilitaristes” envers les “théoriciens et les “spirituels”, qui se trouve associé aux “juifs” , on ne sait trop pourquoi, peut être parce que les peuples ont aussi un sentiment obscur du véritable sens symbolique des errances d’Israel entre l’Egypte-plan vital et la Terre promise-plan spirituel… la “Sagesse des nations” dit :

” la vie est si courte, profitez en pour jouir et cueillez dès à présent les roses de la vie.. pourquoi se perdre dans ces abstractions fumeuses? Revenez aux réalités de la vie!”

Le texte des “Bagatelles pour un massacre” (fameux pamphlet antisémite de 1937 ) que je donne à lire ici est sur ce blog où figure la totalité du livre, en 16 parties :

http://dndf.over-blog.com/article-2423738.html

Céline y raconte la période où il était employé à la SDN sous l’autorité d’un certain Yubelblat. Voici d’abord un passage où il résume la “bougeotte” de ce bureaucrate , on y reconnaît bien le style célinien, tellement inimitable :

il tenait pas en place. Il fallait qu’il trace, qu’il revendique. Son genre de voyage favori, c’était la Chine… Il allait militer par là… Il faisait un saut jusqu’au Japon… Il préparait les petites affaires… Et puis il rentrait dare-dare… Il retraversait toute la planète pour un télégramme, pour un soupir… pour rien du tout… Il repassait par la Russie… Il repassait plus par la Russie… Il rappliquait par le Sud. Il rattrapait son télégramme… son soupir… son rien du tout. Et puis floc ! Je le voyais jaillir ! Un matin ! Je le retrouvais d’un seul coup ! Derrière son bureau… Il émergeait de l’autre bout du monde… comme ça… Il faisait le juif errant, l’homme-lubie, l’insolite… Pour réfléchir, il s’arrêtait, derrière ses binocles, il oscillait en avant… tout doucement sur ses tatanes… des vrais bateaux… comme le pendule… Cette manière de se tenir, bizarre, dans la vie, de disparaître dans les fugues et puis de revenir ” courant d’air “… ça ressemblait pas à grand’ chose. On aurait bien pu penser : cette agitation est grotesque, ce n’est que de la dispersion, du ” pas sérieux “, de l’étourderie. Cet homme travaille du grelot. Et pourtant c’était l’essentiel faut pas se fourvoyer. Regardez un peu les fourmis comment elles s’agitent… elles font pas toutes vraiment quelque chose, elles transportent pas toutes une bricole… elles vont, elles passent… c’est leur boulot !… elles reviennent… elles se dépêchent… elles lambinent… elles ont plus l’air de savoir… de se promener au petit bonheur… et puis pourtant elles fourmillent. Elles ont leur idée… c’est ça l’essentiel : fourmiller.”

” .. Plaf !… il enfonce, plonge dans les Indes… on le voit plus ! ! Une autre fois c’est dans la Chine… dans les Balkans dans les ombres du monde… dans la profondeur… Il revenait à la surface tout éberlué, clignotant… Il était habillé tout noir comme l’ornithorynx… et puis aussi l’énorme tarin, exactement aussi marrant… cornu comme l’ornithorynx… Il était souple à l’infini… extraordinaire à regarder, mais au bout des poignes par exemple, il avait aussi des griffes… et des venimeuses comme l’ornithorynx… Il fallait déjà le connaître depuis vraiment un bon moment pour qu’il vous les montre… la confiance c’était pas son faible… Enfin je vais pas prétendre que je m’ennuyais sous ses ordres… Ça serait mentir… Tel qu’il était il me plaisait bien…m’arranger de temps à autre… de me faire déguster une vacherie… Mais moi, je ne me gênais pas non plus…”

Mais le passage vraiment significatif vient après, quand Yubelblat tente d’éduquer son “collaborateur” aux ficelles du métier de bureaucrate dans ces grands organismes internationaux:

“il a essayé, c’est un fait, de me rendre parfaitement ” technique “, diplomatique et sagace, et puis aussi, et puis surtout, que je devienne à ses côtés un parfait administrateur. Il m’avait en sympathie, malgré mes petits défauts… ma tête de cochon… Il voulait que je m’initie à tous les maniements de ficelles, les grosses goupilles du métier, les fines astuces, qui font marcher les Assemblées, les Commissions, 2e, 3e, 4e, 5e… les têtes de pipes et les Finances… surtout les Finances…

Moi, voyez-vous, Ferdinand, je suis toujours Secrétaire, rien que Secrétaire, à travers toutes les circonstances, vous ne me verrez qu’en Secrétaire… C’est le titre que j’ai choisi, jamais davantage… jamais !… Secrétaire ! Pas plus ! Voilà tout !… J’arrive, je ne dis mot… La discussion est commencée… Bien… Je vais m’asseoir tout doucement, bien tranquille, à la gauche du Président… Remarquez, je ne dérange personne…Les débats s’ouvrent et se déroulent… ternes ou passionnés… burlesques ou moroses… Aucune importance !… Dans tous les cas, aucune suite dans les idées… c’est impossible… aucune cohérence… C’est la grande règle absolue de toutes les assemblées du monde… de n’importe quelle réunion d’hommes… aussitôt qu’ils ouvrent la bouche ils ne disent plus que des sottises…

Voici la pesanteur du ” nombre “… la loi écrasante des Pendules de la Bêtise… Elle entraîne tout, elle fatigue tout, elle écrase tout… Il ne s’agit pas de lutter… Tous ces niais autour de la table, bavardent, s’ébrouent, vitupèrent… oublient dès les premières paroles ce qu’ils avaient à raconter… Ils s’écoutent et ça leur suffit… Ils disent, au fond n’importe quoi… Ils s’affriolent, ils se trémoussent… Ils sont là pour se dépenser… Plus ils cafouillent, plus ils s’excitent, plus ils se perdent… C’est très facile dans notre cas avec toutes les langues… Ils se comprennent mal ou de travers… Ils se comprennent mal eux-mêmes… Ils s’embrouillent dans les quiproquos… ils se jaugent… ils se défient… d’un bout à l’autre du tapis… Ces effets les perdent… Ils s’emballent… Les voilà franchement qui divaguent… Ils ne se retiennent plus… Ils sont venus pour discourir… et de fort loin, le plus souvent… délégués au bavardage… du Vénézuéla… d’Arabie… de la Nouvelle-Zemble… des Petites Comores..

Les micros ne sont pas faits pour les chiens..Plus ils se font vieux les délégués et plus ils babillent… La vieillesse c’est tout féminin, ça se déglingue, ça se débroquille, ça se débine tout en cancans… d’époumonements ils se surpassent… Ils montent de vrais concours d’Asthme… La pauvre question initiale existe plus… tant bousculée par ces absurdes, tiraillée, calamiteuse, elle a perdu tous contours… On sait même plus ce qu’elle est devenue… On la cherche… on la retrouve pas… Les débats se poursuivent quand même et d’autant plus véhéments… Y a un embouteillage terrible pour la prise de la parole, ils veulent tous la garder tout le temps… Mais les délégués empêtrés qui n’arrivent pas à placer un traître mot de leur discours… ils trouvent le président infâme… C’est mauvais les harangues rentrées… Ils rongent leur frein dans le coin de leur chaise, ils préparent les pires vacheries… des vitriols infernals pour assaillir ceux qui gardent comme ça tout le crachoir… Au bout d’une heure à peu près de ces effrénés jacassages, des délégués ” tous contre tous “, ils savent même plus où ils se trouvent… ils ont perdu le Nord et le Sud, le sens de la porte, le large et le travers… Ils savent même plus de quoi il retourne… La question elle est dans les pommes… dans les gueulements, les hoquets… dans les fumées…

Haletants, fourbus, ravagés, sur les boulets, ils s’écroulent… Une sorte d’angoisse les étreint… ils savent plus comment finir… Ils se cramponnent après la table… A la façon que je les entends comme ils expirent rauque, à la manière qu’ils enrayent, qu’ils râlent en saccades… aux bribes d’injures qui arrivent… Je me dis : ” Yubelblat, c’est le moment !…” L’instant exact d’intervenir… Faut pas une seconde en retard ! pas une seconde en avance !… Faut que ça tombe pile exactement, partir juste à ” l’optimum “… Alors c’est gagné ! je les délivre ! Je les affranchis d’un coup… J’organise, Ferdinand, l’” extase “… C’est après ça qu’ils suffoquent au bout d’une heure de pancrace… de cette ébullition de mots…je connais le moyen de les faire jouir… Je donne à tout ce bavardage une sorte d’ ” éjaculation “… Je l’ai toujours là dans ma poche… dans un petit bout de papier… Au moment où ils en peuvent plus, où ils s’étranglent de confusion, où ils implorent l’atmosphère… Je leur sors mon petit texte…je déplie mon petit bout de papier, une “Résolution”… retenez ce nom… une ” Résolution “. Je la glisse au président, le pire radoteur de la bande, le plus éperdu de tous… Il se jette dessus, il l’agrippe, c’est écrit… Il a plus qu’à lire, ânonner… C’est fait !… En entendant ce texte bien net, qui leur arrive par miracle, qui clôt si bien leurs débats, les autres alors ils viennent au pied… ils se rendent ils ” adoptent ” !… dans une allégresse !… éjaculant à qui mieux mieux… L’orgasme ! Ils se détendent… ils se pardonnent… ils se caressent… ils se délectent… ils se congratulent… La vanité fait le reste… Ils se persuadent immédiatement… qu’ils ont fini par jouir tout seuls…

je ne reste pas là, moi-même, je disparais, je m’efface… je les laisse à leurs effusions. Je n’ai rien dit… Je n’ai rien fait… Je les, ai toujours dans ma poche… mes ” résolutions ” tout le temps des débats… Chaque matin, je les prépare… Ce sont mes petites ordonnances… Je les rédige à la maison, dans le calme même, dans mon lit, avant de descendre les retrouver dans cette pagaïe… Je sais bien moi, ce que je veux, je sais donc ce qu’il leur faut tous, aux délégués des cinquante peuples… Ce qu’ils sont faits pour ” adopter “… Je suis là pour ça, Ferdinand, et c’est ” écrit “… tout écrit, mon ami… noir sur blanc à l’avance… dans ma poche… avec mon petit crayon… C’est la décision, c’est l’ordre au bout du chaos. Je leur apporte leur délivrance, Ferdinand. Tous ces petits verbeux, hagards, diffus, chiffonnés, ils montent au plaisir tous ensemble. J’avais leur coït dans ma poche… depuis le matin… Et je n’ai rien dit, Ferdinand !… pas dit un mot à ce propos. J’ai glissé le petit papier, au bon moment, voilà tout !… Ce n’est pas très difficile… Ce n’est pas moi qui ai brillé… Ce n’est pas moi qui ai parlé… On ne m’a presque pas vu… Je ne cause jamais, Ferdinand… Je ne brille jamais, Ferdinand… Jamais… Retenez bien ceci… jamais ne briller… jamais, Ferdinand…

Il faisait alors un grand effort de myope, pour me toiser sous ses carreaux… pour s’apercevoir un petit peu, si vraiment je comprenais les choses. ” Il faut que nous passions “inaperçus”, Ferdinand, comme des Jésuites, des Jésuites du monde moderne… vous me comprenez, “inaperçus”… ou alors tout ira mal… vraiment très mal, Ferdinand… ”

Considérez bien Ferdinand, n’oubliez jamais, lorsque vous examinez, que vous observez de près l’allure de nos commissions, que plus vive est l’intelligence de chacun des participants en particulier, plus grotesque, plus abominable sera leur grand cafouillage une fois qu’ils seront réunis… Et remarquez au surplus que je les ai fait venir pour l’examen d’un problème nettement de leur spécialité… qui ne leur réserve forcément aucune espèce de surprise… qu’ils connaissent par cœur, à fond, sur toutes les coutures.. sous tous les aspects… Plus ils seront éminents, plus fantastiques seront leurs bourdes… plus proliférantes, abracadabrantes, leurs conneries…. leurs méprises, plus inouïes leurs absurdités… Plus vous les trouverez élevés, considérés séparément dans le domaine de l’esprit, de la création, plus ineptes ils deviendront une fois qu’ils seront tous ensemble… Voici une règle, un théorème, une loi de l’esprit… L’esprit n’aime pas les rassemblements.

Nous possédions, à cet égard à la S. D. N. un exemple vraiment illustre, cataclysmique pour mieux dire… la Commission fameuse, dite des ” Courants Intellectuels ” pour l’ ” Expansion de la Culture et des Grandes Forces Idéologiques “. Rien que des Génies ! triés sur le volet… des génies prouvés, des personnes qui bouleversent l’Histoire des Sciences et des Arts, toutes les techniques de l’Esprit… ” Regardez pourtant, Ferdinand, écoutez-moi bien ces illustres… il suffit que je leur souffle, que je leur propose le moindre prémisse de dilemme… que j’agite devant leur génie la plus vague broutille dialectique… le plus petit hochet pratique pour qu’ils se mettent à déconner… que je leur demande leur avis sur le retrait d’un seul tréma, la disjonction d’une parenthèse… le projet d’achat d’un crayon… pour qu’ils se mettent à divaguer !… pour qu’ils s’enlisent éperdument, se déroutent, s’affalent… Il faut avoir bien compris, Ferdinand, bien observé de près les phases de cette divaguerie cafouilleuse… Il faut que je vous affecte pendant quelque temps aux débats de cette commission, à son ” Compte Rendu “.

En racontant des choses semblables on a toujours l’air de se moquer… viser à l’effet…. Mais les débats c’était pas le pire… La pire des épreuves pour les grands ” Céphalo-Bills “, c’était le moment des adieux… alors, c’était peines et douleurs… Ils savaient plus comment faire… Comment se remettre en branle, fallait pourtant qu’ils retournent chez eux qu’ils se décident à reprendre le train. Quand ils avaient secoué leurs marottes, saccadé, branlé leurs osselets, comme ça, pendant huit, dix séances, fuité leurs derniers lécithines, ils retrouvaient plus la comprenette, ils savaient plus comment se tourner, comment sortir des colloques, comment résoudre ce rébus… lever la dernière séance… repartir encore un coup et puis de revenir un peu plus tard… Ils savaient plus comment s’y prendre… Ils hésitaient de partout… Ils se choquaient en confusion les uns dans les autres… à travers les chaises affolés autour de la table… ils faisaient des bruits de noisettes en sac… Ils se ratatinaient encore plus… Ils en devenaient… vieux… vieux… vieux… C’était la débâcle des carcasses…

Sur la question de calendrier, il fallait vraiment qu’on les aide… Pour savoir la date qu’ils reviendraient… qu’ils supposaient revenir… ils en auraient vomi du sang… tellement ils confondaient les jours… ils s’étranglaient dans les dates… pour ne pas arriver à choisir… C’était déjà un hôpital rien qu’à les regarder se débattre dans les convulsions… Ils faisaient toujours grande honte aux secrétaires de service et puis forcément bien pitié !… Ils avaient perdu toute couleur, ces frêles damnés, et passaient du blanc au diaphane, chevrotant a perte de chicots, après tant de séances de fausses luttes… Une terrible cruauté !… dans l’apnée ils râlaient encore, tous les sphincters en déroute, agoniques méticuleux… ils se maudissaient sur l’Agenda… sur les petites dates en astérisques… et puis à cause du mois de juin et puis encore de l’autre mois, l’avril… qui n’avaient pas tous les dimanches et puis un jeudi en plus… et puis un jour de congé qui tombait en travers de l’autre…

La ” Résolution ” les sauvait là encore, au bord de la tombe… Ils s’arrachaient le petit papier… On leur passait les horaires… ils savaient plus où ils allaient… Ils se souvenaient plus de leurs origines, il fallait qu’on les remette en gare… Ils retrouvaient l’exubérance qu’une fois sur le quai… devant les grosses locomotives… Hatchou ! Hatchou !… Une autre frénésie les prenait… Ils s’amusaient comme des petits fous à tous les échos… Ils imitaient les grosses machines, les départs et les grêles trompettes… les sifflets… ta !… Ta !… ta !… Ta !… Psiii !

Pssiii !… En revoyant comme ça de la ” technique “, ils reprenaient la confiance… Ils faisaient amis !… amis !… bien gentiment aux voyageurs, à tout le monde autour, avec leurs petites menottes… On les installait dans le wagon… bien calés, loin des portières, on les recommandait aux personnes qu’étaient dans le couloir… Et puis le convoi s’ébranlait… ils retournaient à leurs travaux…

Quand je lui rédigeais ses longues lettres, ses délicates procédures, il me faisait recommencer souvent, Yubelblat C’était sa manière… trois fois… dix fois… quinze fois de suite… vingt fois, un beau jour… C’était son sadisme… à propos de la même broutille, d’une finesse circonlocutoire.

” Trop catégorique ! Ferdinand ! Beaucoup trop catégorique ! Trop aventuré !… Beaucoup trop formel !… Vous nous engagez, Ferdinand ! Faites attention !… Enveloppez !… Enveloppez toujours ! Des propositions… oui certes, il en faut… mais tout doucement… conditionnelles !… Ces précisions sont inutiles… elles intriguent… ils en demanderont davantage… toujours davantage… si vous commencez… Laissez-les donc… ils imagineront beaucoup mieux… ils imagineront des prodiges si vous demeurez assez vague… encourageant mais discret !… un petit peu subtil ! Pas trop… un doute… vous me comprenez ?… Un doute… de la nuance… toujours dans la note élégante, vous me comprenez ?… nous ménager les ” surprises “, pour nous les ” surprises “… nous pourrons ainsi démentir… nous reprendre… L’insignifiance ! Ferdinand ! je vous l’ai recommandée !… l’Insignifiance !… comme les jésuites… C’était son dada les jésuites, sa litanie… Toujours enveloppés, on nous redoutera… vous serez craint… vous serez cru… parce qu’on supposera des choses… on imaginera… Le prestige c’est le doute… Faites ça pour moi, Ferdinand. Je vous veux du bien… ne m’engagez pas… Des informations… précises… pour nous… des renseignements vagues pour les autres… Vous me comprenez ?… ”

A la fin il m’avait dressé, je rédigeais, super-malin, amphigourique comme un sous-Proust, quart-Giraudoux, para-Claudel… je m’en allais circonlocutant, j’écrivais en juif, en bel esprit de nos jours à la mode… dialecticulant… elliptique, fragilement réticent, inerte, lycée, moulé, élégant comme toutes les belles merdes, les académies Francongourt et les fistures des Annales…

Ça m’embarrassait forcément. Cette application, cette débauche, ça me gênait mon développement… Je fus excédé un matin, je claquai la porte… Après tant d’années, quand je réfléchis, c’est dans un coup d’héroisme que j’ai quitté la S. D. N. Je me suis sacrifié, au fond, je suis un martyr dans mon genre… J’ai perdu un bien joli poste, pour la violence et la franchise des Belles-Lettres Françaises… On me doit une compensation… je sens que ça vient.”

Cet exemple de la SDN est toujours valable, et pas seulement pour l’ONU … combien de fois ai je assisté à ces sortes de “réunions” ou “colloques” voire “séminaires” qui ne servent strictement à rien, sauf aux participants (généralement âgés) à s’écouter parler, cela se passe généralement dans des organismes au titre ronflant comme “Haut Conseil” ou “Haute autorité”.. et pourquoi pas “Très haute Autorité ” pendant qu’on y est ? Je me le suis toujours demandé…

Après cela il y a encore des passages significatifs, notamment celui sur l’URSS que Céline a visitée en 1936 et sur laquelle il a été plus lucide que Sartre après guerre.. mais l’on doit bien reconnaître que c’est Yubelblat l’organisateur d’extase éjaculatoire qui est la “pièce maîtresse” du livre..qui sans lui n’est pas très intéressant
Prenez le début du livre (la première partie) :

http://dndf.over-blog.com/article-2422261.html

c’est totalement incohérent et délirant! Quelle est la signification de ces élucubrations sur les “danseuses” toutes aux mains des juifs bien sûr ! Cela correspond à la vieille accusation faite aux juifs comme aux moines, aux religieuses des couvents, bref aux “spirituels”, d’être des hypocrites et de ne pas être à la hauteur de leurs “idéaux” , obsédés qu’ils sont par les joies et les vices de la chair

Il me semble me rappeler, comme je l’ai dit au début, car je l’ai lu il y a longtemps, que le seul nom de “juif” réel cité dans le livre , c’est “Brunschvicg” (mais je n’ai pas pu le vérifier sur le lien cité ici)

Ce n’est pas un hasard : quel est le “reproche” implicite qui est à la source de l’antisémitisme ? En apparence on accuse les “juifs” d’être “racistes” (parce qu’ils se marient entre eux) et d’aimer l’argent (mais la bourgeoisie décrite dans les romans de Mauriac n’est pas juive et pourtant elle a ce genre de comportement )

Non, ce que l’antisémitisme reproche aux “juifs” c’est d’être des “coupeurs de cheveux en quatre” (héritage des disputes talmudiques) c’est à dire la pensée intellectuelle dont je parlais au début de cet article… Brunschvicg est certainement , religieusement parlant, avec Spinoza (exclus de la “nation juive” par le Herem de 1656) le moins juif de tous les juifs du monde , et il proteste régulièrement que “se sentir Français lui suffit”.. il reste que de par sa pensée même, qui place au plus haut l’élément intellectuel, il est, pour tout antisémite, profondément juif…

Voici donc le reste du texte de Céline:

“Il ne faudrait pas tout de même conclure que de servir Yubelblat ça n’apprenait pas certaines choses… je parle du domaine scientifique, de la médecine appliquée, des arts sanitaires et de l’hygiène… Il connaissait, le petit sagouin, tous les secrets du métier. Il avait pas son pareil pour dépister l’entourloupe, pour percer les petits brouillards dans les recoins d’un rapport. Il aimait pas les fariboles, fallait qu’on lui ramène des chiffres… rudement positifs… de la substance contrôlable, pas des petites suppositions… des conjectures aventureuses, des élégants subterfuges… des fins récits miragineux… ça ne passait pas,… des chiffres d’abord ! et avant tout !… Les sources !… les recettes du budget !… avant les dépenses !… Des faits basés sur des “espèces”… en dollars… en livres si possible… Pas des “courants d’air”… Que ce soit de Chicago, dont il s’agisse, ou de la Chine, de Papworth ou de Mauritanie… fallait pas qu’on lui en raconte… Il interrompait tout de suite le narrateur… bien poliment il faut le dire… Il sortait son petit crayon :

– Attendez, voulez-vous… je note… Combien ?… Combien vous m’avez dit ?… je ne retiens pas très bien les chiffres…

Les brouillards, les- jeux de phrases… c’était pour les autres… il encaissait lui que le pognon… L’Avenir, les paroles d’espérance ne lui inspiraient que méfiance… Il appréciait pas beaucoup les douces promesses de l’Avenir… L’Avenir c’était pour les autres, pour lui c’était du présent… du pondérable ” Les phrases, l’imagination, donnons tout aux délégués, Ferdinand, aux hommes politiques, aux artistes. Nous, comprenez-moi, Ferdinand, si nous ne sommes pas très sérieux, alors il vaut mieux disparaîtrez… nous n’y arriverons jamais… Les phrases pour les Commissions… Pour nous Ferdinand, la Caisse ! ” C’était vraiment raisonnable, dans la pratique, j’ai vite compris… cet admirable principe… j’ai appris à lire les budgets… à ne jamais croire rien sur parole… à tout de suite aller regarder au profond des comptes… refaire toutes les soustractions… Forcer l’homme toujours escroc, le meilleur, le plus pur, la dupe, bon de son brouillard avant qu’il vous enveloppe de même…”

Maintenant, prenons un exemple, quand on vient vous raconter que l’U.R.S.S. c’est le pays de la santé, des merveilles nosocomiales, des émulations éperdues, que des progrès prodigieux marquent tous les pas de la médecine… Coupez court à tout ce verbiage, demandez seulement ce qu’ils dépensent dans un hôpital, moyen, de ce fameux U. R. S. S., pour le courant, le casuel, demandez le nombre de lits ? les salaires du personnel… nourri… pas nourri… le prix du fricot… Vous laissez pas égarer… le prix du linge, des médicaments en vrac, du blanchissage… du chloroforme, de la lumière, de l’entretien du bazar… des mille bricoles du roulement… Ça sera bien moins fatigant et cela vous révélera d’un coup mille exactitudes, que mille discours, mille articles ont précisément pour but d’escamoter à vos regards… Refaites un peu ces additions, considérez tout en roubles, en carotte, en margarine, en chaussures, anthracite… Vous aurez des sacrées surprises… Voici du sérieux ! Du solide !… Tout le reste n’est que batifoles, bulles… entourloupes et mouvements de pompe… Gidisme, hypothèses, poésies…

Je ne voudrais pas vous faire un cours, une petite leçon pédantique, non, non, non, c’est pas mon goût… Mais enfin pour ceux qui ne savent pas il faut bien que j’éclaire ma lanterne… Et puis ça vous amusera peut-être… Or, voici donc l’essentiel : Quand un pays, si moche soit-il, si cave, si pauvre, si perclus qu’il se trouve, au terme de quelque grand désastre, d’immenses pestilences… : guerre, petite variole, calamités publiques, typhus, choléra, etc.. Décide de se requinquer, on file au peuple, pour qu’il s’émeuve et qu’il douille, des grands coups de trompette échotissimes… On le met en transe, on l’éberlue, on l’agite… La campagne de Santé Publique » commence aussitôt… Mais il faut partir de la bonne jambe !… faut pas faire les Champignoles »… Il s’agit en quelques mois de faire tomber les statistiques, de présenter au monde entier quelque chose de très convenable… de respectable… de ne pas rester à cafouiller autour de projets saugrenus… justifier tant que possible l’argent investi… Un grand coup de libre et heureuse » en somme ! de parer au plus urgent, de dégarnir les hôpitaux toujours encombrés, dans les époques calamiteuses, les asiles… de soulager les caisses de secours raplaplas »… d’obtenir, et c’est l’astuce, la politique, les résultats les plus prompts… les plus nettes transformations et le tout à très peu de frais… Et que tout le monde s’aperçoive pour répéter alentour : les dirigeants c’est des grands mecs ! on a des as au pouvoir ». En pays fauché, gaspillage est fatal »… Du coup, on pense aux vénériens, c’est le condé classique… C’est l’Arlésienne » de l’Hygiène… on est sûr de faire salle comble… On remonte d’un coup tout le théâtre…

C’est l’A. B. C. du métier de Reconstructeur du Peuple ». Tout de suite : Guerre à la vérole… Voici au moins une campagne presque dépourvue d’aléas… Qui. s’y engage gagne à coup sûr… Le cas est assez singulier, fort rare, avouons-le, dans l’Hygiène. En effet, dans la pratique, la plupart de ces croisades du genre sanitaire, soi-disant, ne fonctionnent que sur hypothèse, tuberculose, cancer, etc., frisent toutes plus ou moins l’escroquerie, la mendicité interdite, relèvent de la correctionnelle, et ne tendent, en définitive. Qu’à l’accroissement prodigieux du nombre de parasites de l’Administration centrale, où, déjà, ils surfoisonnent. Mais la lutte antivénérienne représente économiquement l’urgence même, surtout aux époques de chaos, de panique, d’émeutes, où tout s’enfile à la sauvette, un coup dans le ventre ! Ni vu ! Ni connu ! Pots pourris ! Je t’embrouille… c’est la farandole chancriforme… le grand enculage en couronne ! la grande sarabande des véroles, petites pustules et grosses gonos… Y en a pour tous et chacun… C’est le grand flux blennorragique qui dévale à pleins trottoirs.”

Tous les Régimes les plus tracassés, les plus obérés, les plus rudimentaires : Pologne, Yougoslavie, Hongrie, etc. ont tôt fait feu de toutes leurs pièces, de toutes leurs maigres ressources, sur le tréponème, les chancres, le Neisser », dès la première accalmie… Pourquoi ?… Voici le secret : Toutes ces affections se traitent facilement en grandes quantités, en séries, s’atténuent, se limitent, se circonscrivent, se jugulent, se guérissent (la vérole tout au moins) dans le minimum de temps… La police peut intervenir, contraindre les rebelles… les traitements, les médicaments, les techniques, sont infiniment éprouvés, classiques, vulgarisables. Peu d’heures perdues, pas un sou de perdu ». Une très importante fraction de l’énorme contingent, de cette foule vénérienne, occulte, errante. disséminée, vagabonde, sadique, souvent volontairement contaminatrice, fort dangereuse, catastrophique en liberté, une fois mise en cadre, en colonne, sous repères », peut être, si l’on s’y prend carrément, très rapidement identifiée, limitée, neutralisée, étiquetée, blanchie, renvoyée aux champs, à l’usine, inoffensive désormais sinon guérie tout à fait. Le jeu vaut bien la chandelle. Toute campagne antivénérienne, socialement, se solde, à relativement peu de frais, par un immense bénéfice. Les êtres qui composent cette énorme troupe vénérienne appartiennent en général aux âges moyens de l’existence, à la période productive. Ils pourront, blanchis », reprendre rapidement toutes leurs habitudes, leurs occupations. Ils se comporteront, dûment suivis, surveillés, à peu près comme tous les autres travailleurs. Ils ne traîneront plus dans les hôpitaux, à la charge des budgets publics. Très grande économie, capitale ! Ils pourront, presque sans dommage, se livrer aux jeux d’amour, promener leurs panais dans les fentes.

Tout ceci est bien régulier, absolument clair, mille fois vérifié, archi-reconnu… Quant à se préoccuper de la tuberculose, du cancer ou de gymnastique féminine et même de puériculture dans un pays famélique, surmené de toutes les façons, voici qui relève du culot, de la sottise, de l’imposture, de la belote, de la farce… Ces grands dadas très illusoires, très dispendieux, ne concernent, ne peuvent concerner que les États riches. Pour y tâter valablement, sans ridicule, il faut que soient réalisées certaines conditions d’ensemble, d’ambiance… de niveau social très élevé… de sécurité, de larges ressources budgétaires exceptionnelles en ce monde… que l’on ne trouve guère réunies qu’en Suède, au Danemark, en Hollande, dans quelques États d’Amérique, en Suisse… Tribulations de luxe, en somme, à cinq cents ans » de la Russie !… Récupérations fort coûteuses, douteuses, à de très longues échéances…

Dans les pays en faillite, très évidemment misérables, surchargés de mendigots, de vermine et de soldats, tout doit marcher au doigt et à l’œil, tambour battant, à la stricte économie, à l’essentiel… Tout le monde, je pense, est d’avis. Vérole, maladie primitive, parfaitement reconnaissable, prophylaxie, thérapeutiques parfaitement fructueuses… Beaucoup d’or en retour d’un peu de mercure… Tout ceci est tellement prouvé, démontré, rabâché !… élémentaire…

Voyons un peu comment les choses se passent, dans le cas d’un port énorme, surpeuplé, militaire, sous-alimenté, alcoolique, où la prostitution pullule, où les transplantés », les truands pérégrinent par centaines de mille, traqués de taudis en ruisseaux dans une sorte d’avalanche de gale, de poux, d’ahuries paniques, de scorbut, de fariboles hurlées, de saucisses pourries. Voici l’état de Léningrad. Qui nous réfute ? L’évidence même ! Il suffit qu’on se promène par-ci, par-là pendant huit jours pour s’apercevoir… Et puis, foutrement fort chacal, celui qui viendra s’en dédire ! Et même qu’il serait plus menteur que vingt-cinq ministres et sous-secrétaires d’État juifs et trente-six mille mouches à merde qui sucent de la menthe.

Le grand hôpital des maladies vénériennes se trouve situé à Léningrad dans les faubourgs de la ville, pas très loin du port… Il se présente, à première vue, comme un agglomérat de bâtisses, délabrées, toutes de structure incohérente, courettes, fondrières, cabanes, casernes croulantes, intriquées, pourries de bout en bout. Nous ne possédons, en France, rien d’aussi triste, d’aussi désolant, d’aussi déchu, dans toute notre Assistance Publique.

Peut-être l’ancien Saint-Lazare, et encore, aurait-il pu à la rigueur soutenir la comparaison… Quelques vieux Asiles de province ?… Mais, notons au crédit de Saint-Lazare, que celui-ci n’en menait pas large, et qu’il tenait par destination beaucoup plus de la prison que de l’hôpital… tandis que ce dépotoir gigantesque, dit des maladies vénériennes », s’annonce bel et bien comme un hôpital de premier ordre, populaire, et d’enseignement, s. v. p. ! le Saint-Louis de l’université de Léningrad…

Or, Saint-Louis prendrait l’aspect d’un grand majestueux manoir aux côtés de ce terrible amalgame de clapiers, de ce lieu funèbre entre tous… de cette façon de morgue mal tenue… J’ai servi dans la cavalerie pendant des années, jamais, j’en suis sûr, aucun vétérinaire de régiment n’aurait permis, même pour un soir, l’hébergement d’un escadron, dans un casernement-taudis, déjeté pareil. Je connais bien des hôpitaux, un peu partout, en bien des villes et des campagnes… des mauvais, des pires, d’excellents, de fort primitifs, je n’en ai jamais rencontré par le monde d’aussi tristement

Dénué de tout ce qu’il faudrait pour un fonctionnement à peu près normal, raisonnable, pour l’accomplissement de sa tâche. A cet égard, une véritable gageure… Un hôpital dont les ruines valent certainement pour le décor les simulacres de Potemkine… quant à l’illusionnisme… le semblant, la frime… Et tout cela, n’oublions jamais, après vingt ans de tonitruants défis, d’injurieuses considérations pour tous les autres systèmes capitalistes si rétrogrades… d’hymnes au progrès social inouï… à la rénovation U. R. S. S. coopératrice ! Réalisatrice de bonheur ! et de liberté ! du pouvoir des masses par les masses » !… le déluge enfin de plans abracadabrants, tous plus pharamineux, bouleversatiles les uns que les autres… Tous les tonnerres des orgues du vent judéo-mongol… Notons que ce grand hôpital des maladies vénériennes de Leningrad semble assez peu visité par les pèlerins de l’Intourist », les guides le négligent… Il se prête mal, il faut avouer, aux conclusions enthousiastes… D’aventure, si quelque touriste spécial, Ministre de Front Populaire en tournée de caviar, quelque savant médecin juif ou franc-maçon se fourvoie de ce côté, hors des itinéraires battus, les yeux de la Foi lui feront tôt découvrir, malgré l’évidence, quelques aspects tout à fait réjouissants… très encourageants… de cette gigantesque ordure… les vertus par exemple de ce petit personnel parfaitement admirable ! (Il crève de faim), le stoïcisme de ces malades si parfaitement dociles… compréhensifs, sociaux et reconnaissants… (Ils crèvent de peur). Il aura très tôt compris le caviardeux pèlerin, il répétera très vite, et sur tous les tons, la bonne leçon bien apprise des vrais amis de l’U. R. S. S. A savoir que Youssoupof, Raspoutine, Denikine et Koutiepof sont les seuls vrais responsables de cette pénurie en denrées premières et objets manufacturés, que l’on peut encore déplorer de temps à autre, mais de plus en plus rarement… des difficultés de l’approvisionnement russe, la construction russe, les hôpitaux russes… Enfin la culottée salade, toute l’entourloupe, propagandique, le brouillard à l’eau d’avenir, que dégueulent. Tous les Juifs du monde quand on les refile au pied du mur…

Le confrère avec lequel je visitais cet hôpital, par hasard,c’était même un Russe très slave, d’une cinquantaine d’années, dans le genre balte, rude, explosif, et je dois dire pittoresque… à toutes les allures !… Il comprenait bien l’apoloche… Tous les dix mots environ, entre les explications, entre les détails de technique, il s’interrompait brusquement et il se mettait à crier très haut, très fort, en baryton, plein l’écho, pour que les murs en prennent tous, il rigolait en même temps…

Ici ! Confrère, Tout va Très Bien !… Tous les malades vont Très Bien ! Nous sommes tous ici, Très Bien !… ». Il en hurlait sur la tonique… sur le mot Bien » ! Il insistait, il possédait l’organe stentor… Nous arpentâmes tout au long, couloirs, corridors, grandes et petites salles… Nous nous arrêtions au surplus ici et là… pour regarder une vérole, une névrite, un petit quelque chose… Bien sûr, ils avaient des draps ces malades, des châlits de troupe, de la paillasse, mais quelle crasse !… bon Dieu ! Quels débris ! Quel grandgousien chiot moisi… quelle gamme d’horreurs… quel sale entassement poisseux !… de cachectiques sournois… d’espions grabataires, d’asiates rances, tordus de haines peureuses… toutes les têtes du cauchemar, je veux dire les expressions de ces malades… les grimaces de tous ces visages, ce qui émanait de ces âmes, non de la pourriture bien sûr, viscérale ou visible, pour laquelle je n’éprouve, on le pense, aucune répulsion, et tout au contraire un réel intérêt. Cependant le mélange de tant de hideurs… c’est trop !… Quelle fiente désespérée, quel prodigieux ramassis de puants guignols !… Quel cadre ! Quel égout !… Quel accablement !… Pas un coup de peinture sur les murs depuis Alexandre !… Des murs ?… du torchis en étoupe de fange ! Une sorte d’immense insistance dans le navrant, la désolation… J’ai vu pourtant bien des naufrages… des êtres… des choses… innombrables qui tombaient dans le grand limon… qui ne se débattaient même plus… que la misère et la crasse emportaient au noir sans férir… Mais je n’ai jamais ressenti d’étouffoir plus dégradant, plus écrasant, que cette abominable misère russe… Peut-être le bagne du Maroni offre-t-il de pareilles accablantes déchéances ?… Ce n’est pas sûr… Il faut le don… Souvent l’on s’est demandé après lecture des auteurs russes, je veux dire des auteurs de la grande période (pas des larbins soviétiques), par exemple Dostoïewsky, Tchekov, même Poutchkine, d’où ils provenaient ces hommes avec leurs transes, comment ils tenaient à longueur d’œuvre le ton de cette rumination délirante, funèbre ?… cet épileptisme policier, cette hantise du bouton de porte, cette détresse, cette rage, ce gémissement de chaussure qui prend l’eau, qui prendra l’eau éternellement, amplifié cosmique…

Ce prodige devient compréhensible, le sortilège s’explique sans peine après quelques jours de Russie… On conçoit parfaitement ce déchirement. Ce suintement, cette dégoulinade douloureuse de toutes ces âmes, comme autant de niches pourries sur les os d’un chien famélique, battu, perclus, condamné.

Banale question d’ambiance au fond… nul besoin de rien forcer, de fabriquer le trémolo. Tout est là !… devant les yeux, sous la main… Il rôde certainement tout autour de ces gens, malades ou valides, de ces maisons, de ces choses, de ce chaos d’atrocités, une fatalité encore mille fois plus écrasante, implacable et louche, plus démoniaque invraisemblablement, que tous les Dostoïevsky de la période libre et heureuse (en comparaison) n’auraient pu l’imaginer.

Raskolnikoff ? Mais pour les Russes c’est du Bouboule !… ce damné » doit leur paraître somme toute assez courant, assez vulgaire, aussi spontané, aussi fréquent, ordinaire, que Bouboule !… Ils naissent ainsi. Je reviens à ma visite du grand chancreux carpharnaüm… Le confrère Touvabienovitch, revêtu lui aussi d’une blouse fort crasseuse… ni plus ni moins que les autres membres du personnel… ne me fit grâce d’aucun détail, d’aucun tournant de cette immense installation, d’aucun service spécialisé. J’ai tout vu, je pense, bien tout vu, tout senti, depuis le cagibi des piqûres, jusqu’aux oubliettes tabétiques, de la crèche aux essaims de mouches, jusqu’aux quartiers pour hérédos. Ces petits-là, syphilis infantiles, semblaient entre autres fort bien dressés, préalablement, ils m’attendaient bien sages, au passage, ils devaient jouer pour les rares visiteurs toujours le même rôle, la même petite comédie… Ils m’attendaient au réfectoire… attablés devant autant d’écuelles, par groupes, par douzaines, en cercle, tondus, verdâtres, bredouillants hydrocéphales, une bonne majorité d’idiots, entre 6 et 14 ans, enjolivés pour la bonne impression de serviettes, très crasseuses, mais très brodées… Figuration.

A notre entrée, ils se dressèrent tous d’un seul jet, et puis tous ensemble se mirent à brailler quelque chose en russe… la sentence ! Tout va Très Bien !… Nous sommes tous Très Bien Ici » Voilà ce qu’ils vous disent confrère ! Tous… »

Toutvabienovitch avait des élèves dans le coin… d’ailleurs il se fendait la pêche, ce confrère est un des rares Russes que j’ai vu rire pendant mon séjour à Leningrad.

Voilà nos femmes de service ! nos infirmières du service !… On aurait pu, avec un peu d’attention… les distinguer, les reconnaître parmi les malades, elles semblaient encore plus déchues, navrées, perclues, fondantes de misère que tous les malades hospitalisés… Elles vacillaient toutes, littéralement entre les parois du couloir, exsangues, décharnées, croulantes en guenilles… d’un bord crasseux sur l’autre.

– Combien gagnent-elles ?…

– 80 roubles par mois… (une paire de chaussures coûte 250 roubles en Russie)… Et puis, il a ajouté, en surplus (dans son tonnerre habituel), mais elles sont nourries ! Confrère, nourries !…

Il se bidonne ! Tout va très bien ! Qu’il vocifère. Mais le meilleur de cette visite c’était pour la fin ! Les traitements gynécologiques !… la spécialité de Touvabienovitch. le bouquet !… Un bazar, une collection, une rétrospective d’instruments, d’antiquités ébréchées, tordues, grinçantes maudites… qu’on ne trouverait plus qu’au Val-de-Grâce, dans les cantines et les trousses du baron Larrey, avec bien du mal… Pas un broc, un trépied, une sonde, pas le moindre bistouri, la plus courante pince à griffes, de cette répugnante quincaille rien qui ne date au moins des Tzars… des vraies ordures, un fouillasson bien déglingué de saloperies innommables, tessons rongés, sublimés, pourris de permanganate à ce point qu’aux Puces » personne n’en voudrait… les rabouins refuseraient sans appel… pas la valeur du transport en voiture à bras… une poubelle très décourageante… Tous les plateaux, corrodés, écaillés jusqu’à l’envers… macérés… je ne parle pas du linge, des trous et de la merde…

Toutvabienovitch, dans cette zone, il était aux anges… C’était sa consultation ! Le moment de son art !… Retroussant ses manches, il se met en devoir aussitôt, et le voici qui fonctionne ! Les culs partout se ressemblent. Les malades attendent leur tour… une ribambelle pour grimper sur le chevalet. Les étudiants, un peu abrutis, un peu boutonneux, un peu malveillants, comme tous les étudiants du monde prennent de la graine… il s’agissait de farfouillages, de décollages des replis de grands suintements du vagin… du col… de tamponnements à pleine vulve, de pressurer les Bartholins… enfin la bricole ordinaire… le casuel glaireux des métrites… Toutvabienovitch s’en donnait… toujours cordial… bien pétulant… haut de verbe… à son affaire gaillardement. Il m’en promenait plein la vue… c’est vrai qu’il était habile… il manipulait fort crânement avec une rude dextérité tous ces attirails en déroute, ces annexes, ces purulences… en grande série un petit jet de permanganate et floutt !… Je te plonge dans une autre motte la moitié du bras… en pleine fièvre il faisait rendre un peu les glandes… toujours pérorant… il se secouait à peine les doigts… et floup ! Fonçait dans la prochaine… pas une seconde de perdue… comme ça !… mains nues !… velues… dégoulinantes de pus”

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