Billy Wilder : Lost weekend (” Le poison”, 1945, vf)

À voir ici (choisir openload):

http://sokrostream.cc/films/le-poison-66993.html

Le résumé de l’histoire:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Le_Poison_(film,_1945)

Un film d’une grande beauté, comme tous ceux de Billy Wilder, qui sont plutôt des comédies généralement, alors que celui ci est une tragédie d’une grande noirceur. On évoque généralement les scènes “spectaculaires” (comme les hallucinations et le “delirium” , mésaventure qui ne concerne toutefois que les forts buveurs qui arrêtent brusquement l’alcool sans prendre la précaution de s’hydrater abondamment et de prendre des calmants, bref qui tentent d’arrêter seuls, “comme un homme” , sans ” s’emmerder avec ces maudits donneurs de leçons de psys qui se croient toujours plus intelligents que les autres”) alors que le film met justement le doigt sur la nature “religieuse” et secrète de cette tragédie intime ; ainsi prenez la scène au début où Don Birnam, ayant réussi à se “débarrasser” des deux gêneurs que sont son frère et Helen (Jane Wyman) sort s’acheter deux bouteilles de whisky (avec l’argent qui devait servir à payer la femme de ménage) et s’apercevant qu’il lui reste un peu de monnaie, va commencer à s’alcooliser au bar de Nat, sur la 3eme avenue: il s’extasie sur le cercles de whisky que laisse son verre en évoquant précisément la nature “parfaite” de cette figure géométrique qui n’a ni début ni fin et peut donc servir de symbole à l’éternité et au monde “divin” comme chez les Anciens qui croyaient pour cette raison que les mouvements des astres célestes devaient être “parfaits” donc circulaires, le mouvement en ligne droite étant réservé au monde “sublunaire” imparfait. Hypathie d’Alexandrie, jouée par Rachel Weisz dans le film “Agora”:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2017/04/16/agora-2009-en-vf/

partage aussi cette croyance, qui était celle de tous les philosophes antiques avant que la révolution scientifique européenne du 17 éme siècle ne vienne faire monter la Terre au Ciel, coupant définitivement court à ces thèmes du “sublunaire ” et du “supralunaire”, mais si vous vous rappelez bien le déroulement du film, certains indices lui font pressentir les découvertes de Kepler 12 siècles plus tard, et que ces croyances sur la “perfection du cercle” pourraient bien être un piège sur la voie de la recherche de la vérité scientifique. Qu’est qui obsède tant Don Birnam dans cette régression mentale qui le précipite 20 siècles en arrière? Justement “ce qui n’a ni début ni fin”, l’éternité, l’Infini ; l’alcool, comme toutes les autres drogues, est pris pour un remède-miracle à la finitude humaine, seulement si ce médicament fonctionnait, ça se saurait!et la tragédie de l’alcoolique est de se heurter de nouveau, le lendemain matin , aux limites de la finitude: la bouteille est toujours vide à côté du lit humide de sueur ou de sang, et elle ne va pas se remplir de nouveau de par l’office d’un charitable “bon génie” ou du Saint-Esprit ! Non! il faut que le pécheur surmonte sa détresse et affronte l’hostilité sourde du petit matin blême , pour aller en acheter une autre.. à condition qu’il lui reste de l’argent, (car la finitude concerne aussi le porte-monnaie) et que les magasins soient ouverts.. car sinon il devra affronter le regard méprisant d’un quelconque barman (ou affolé et compatissant, comme c’est le cas de Nat dans le film, et c’est peut être encore pire) …mais il est vrai que celui de la jeune vendeuse qui se fait les ongles à la caisse, “à qui on ne la fait pas” et qui aurait bien voulu rester au lit avec son jeune et fougueux amant, voire son amante, n’est guère plus encourageant! bref il y a une “justice divine” pour punir le pécheur, buveur impénitent, et caissière comme barman est sont les instruments, sans même s’en douter!

mais quelle est au juste la nature de ce “péché”? elle est d’ordre intellectuel, bien sûr, puis qu’il n’y a rien au dessus de l’Intellect qui sépare et discrimine pour ensuite réunifier…créant ainsi les Idées, c’est à dire Dieu.. mais cela ni les prêtres ni les rabbins ne vous le diront.. pas plus que les barmen je pense.. en l’occurrence il a voulu placer l’Infini dans le monde , “jeter le Ciel en terre” , en agissant comme si ajouter un verre à un autre “ad infinitum ” ferait descendre d’un seul coup la Jérusalem Céleste en plein cœur de Paris, ou plutôt de New York puisque c’est là que se passe le film. Comme disent si bien les gentils Alcooliques anonymes :

Un verre c’est trop, mille pas assez

Et leur programme en douze étapes inspiré du “Groupe Oxford”:

https://alcooliquesanonymes.be/nous-les-aa/notre-programme

marche tellement bien qu’ils l’ont adapté , me suis je laissé dire, aux DASA : “Dépendants affectifs et sexuels anonymes”:

http://www.dasafrance.fr

J’avoue que j’ai toujours été intrigué par ce groupe et ses “réunions” , mais n’ai jamais osé y foutre les pieds, ni le reste d’ailleurs… sans doute aurais je dû me donner du courage en buvant quelques verres ? c’est toujours le problème de l’un et du multiple : pourquoi enchaîner les “aventures” mènerait il plus loin , voire vers l’Infini (pour le coup “mis à portée des caniches” : j’ai trouvé cette formule dans le “Voyage au bout de la nuit” où le Général, qui paraît il la citait, a dû la lire) qu’enchaîner les verres d’alcool ? mais il est vrai qu’il est plus facile d’acheter une bouteille à la vendeuse revêche, parce que levée trop tôt, que de la décider à venir au lit par quelques bonnes paroles bien ajustées… si on se livre à ce genre de tentatives “incorrectes” aux USA, on risque même un procès! ce qui n’est encore jamais arrivé à celui qui se soûle tout seul dans son living…. à condition bien sûr de ne pas pousser des hurlements parce qu’il voit des chauves-souris.

Mais revenons à la géométrie, ça vaudra mieux!

Comme le sait très bien Hypathie, un cercle est juste un cas particulier d’ellipse : celle où les deux foyers se confondent, en un seul et même point , qui est le centre du cercle envisagé comme cas particulier d’une ellipse. Cette dualité des foyers en face de l’unité du centre n’évoque t’elle pas la dualité des plans, vital et internel? l’ellipse est l’ensemble des points dont la somme des distances aux deux foyers est constante, de même que le cercle est l’ensemble des points dont la distance au centre est égale à une constante.
Ces considérations orientent notre pensée vers la Sphère infinie , image géométrique de Dieu, dans le Livre des XXIV philosophes et chez Pascal:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2017/02/24/scienceinternelle-13-le-livre-des-xxiv-philosophes-ou-du-dieu-idee-qui-vient-en-24-idees/

Sphère dont la surface “extérieure” figure l’univers des “étants”, tous égaux car situés à une distance infinie du centre, qui est Dieu ou le plan internel-spirituel (le “Ciel”) , et de même que la Sphère est la version tridimensionnelle du cercle, nous sommes incités à remplacer cette Sphère par un ellipsoïde de révolution. Voilà le genre de réflexions qui auraient pu sauver le malheureux Don Birnam , lui rappelant que le cercle n’est en aucune façon parfait ni symbole de l’éternité-ouroboros , serpent qui se mord la queue, car l’ellipse se présente comme “version plus générale” de la figure circulaire, permettant de penser la dualité des foyers plutôt que l’unité du centre, l’Abîme des deux plans plutôt que la “folle solitude” des “espaces infinis” qui effrayaient tant Pascal , mais pas au point de le faire boire plus que de raison; ceci d’autant plus que Don Birnam est écrivain , et que les trois sortes de coniques, ellipse, parabole, et hyperbole , désignent aussi des “figures de style”.

cette scène du début, au bar de Nat, où Birnam, qui a ses deux bouteilles mais les réserve pour ce week-end avec les deux philistins, commence à s’alcooliser en buvant quelques verres au comptoir; le jeu de Ray Milland est excellent , jamais on ne pourra mieux comprendre qu’au fond l’alcoolisme est semblable à la philosophie telle que l’a décrit Whitehead, “pareille au vol d’un avion dans le Ciel de la généralisation imaginative” , ou plutôt, lors de la scène du bar de Nat, au décollage d’un avion. Plusieurs “gros buveurs” de mes amis m’ont confirmé la validité de cette image, que j’ai pu moi même vérifier à plusieurs reprises, mais seul, pas dans les bistrots, car moi, je suis comme Brassens, je déteste, au lit comme au comptoir, “le pluriel qui ne vaut rien à l’homme et sied au con”:

https://rutube.ru/video/43197f8bc3a332cb23131c599e415255/

.Car similitude ne veut pas dire identification : le philosophe ou le mathématicien (c’est la même chose, comme nous l’apprend la belle et prude Hypathie d’Alexandrie ) s’élève dans le Ciel de l’Idée (j’ai suggéré quant à moi l’image du décollage de la fusée portant la navette spatiale ) et quant au buveur, les idées artistiques et poétiques s’enchaînent comme miraculeusement , comme le montre si bien la scène du bar de Nat, seulement…”attention aux roches, et attention aux mirages”, gare aux erreurs de pilotage, ou de navigation, qui peuvent avoir des conséquences bien plus tragiques qu’une simple erreur dans une démonstration de maths… d’ailleurs il existe une autre scène d’alcoolisation, celle de Jean Gabin dans “Un singe en hiver” (1962):

https://fr.m.wikiquote.org/wiki/Un_singe_en_hiver

Attention aux roches, et surtout, attention aux mirages ! Le Yang-tsé-Kiang n’est pas un fleuve, c’est une avenue. Une avenue de 5000 km qui dégringole du Tibet pour finir dans la mer Jaune, avec des jonques et puis des sampans de chaque côté. Puis au milieu, il y a des… des tourbillons d’îles flottantes avec des orchidées hautes comme des arbres. Le Yang-tsé-Kiang, camarade, c’est des millions de mètres cubes d’or et de fleurs qui descendent vers Nankin, puis avec tout le long des villes ponton où on peut tout acheter, l’alcool de riz, les religions… les garces et l’opium…” (Gabin)

Seulement les philistins, “à la cuite mesquine et du niveau de la conversation quotidienne” ont envahi même les bars ( après avoir envahi les bordels, ce qui a provoqué leur fermeture) , il existe une autre scène, extraordinaire, du film “Un singe en hiver” où Gabin écrase de son mépris, au nom des “Seigneurs, des Grands ducs, des princes de la cuite” son ancien compagnon de beuverie Paul Frankoeur qui s’était permis de critiquer son “Espagnol ” (Belmondo) :

“-Ton cient là, Fouquet. Ton espagnol. Douze verres cassés ça te dit rien?
– Monsieur. Primo, voila quinze ans que je vous interdis de me parler. deuxio, si vous ne vouliez pas qu’il boive, c’est simple, vous n’aviez qu’a pas le servir.
– Alors là monsieur, je vous retorque que, primo, je l’ai viré. deuxio, les ivrognes y’en a assez dans le pays sans que vous les fassiez venir de Paris.
– Un ivrogne?
– Ah ben oui ! Un peu ! Même le père Bardasse qui boit quatorze pastis par jour n’en revenait pas !
– Ah parce que tu mélanges tout ça, toi ! Mon espagnol, comme tu dis, et le père Bardasse. Les Grands Ducs et les bois-sans-soif.
– Les grands ducs?!
Oui monsieur, les princes de la cuite, les seigneurs, ceux avec qui tu buvais le coup dans le temps et qu’on toujours fait verre à part. Dis-toi bien que tes clients et toi, ils vous laissent à vos putasseries, les seigneurs. Ils sont à cent mille verres de vous. Eux, ils tutoient les anges !
– Excuse-moi mais nous autres, on est encore capable de tenir le litre sans se prendre pour Dieu le Père.
– Mais c’est bien ce que je vous reproche. Vous avez le vin petit et la cuite mesquine. Dans le fond vous méritez pas de boire.
Tu t’demandes pourquoi y picole l’espagnol ? C’est pour essayer d’oublier des pignoufs comme vous.”

http://saigon-vietnam.fr/un_singe_en_hiver_2.php

La première scène avec Gabin et Frankoeur et la tenancière du bordel pour officiers allemands se passe en 1944, la seconde quinze ans plus tard…
au fond, les “princes de la cuite” comme Birnam sont semblables au danseur de corde dans le “Zarathoustra”:

https://fr.m.wikisource.org/wiki/Ainsi_parlait_Zarathoustra/Première_partie/Le_prologue_de_Zarathoustra

“Avez-vous déjà parlé ainsi ? Avez-vous déjà crié ainsi ? Hélas, que ne vous ai-je déjà entendus crier ainsi !

Ce ne sont pas vos péchés — c’est votre contentement qui crie contre le ciel, c’est votre avarice, même dans vos péchés, qui crie contre le ciel !

Où donc est l’éclair qui vous léchera de sa langue ? Où est la folie qu’il faudrait vous inoculer ?

Voici, je vous enseigne le Surhumain : il est cet éclair, il est cette folie !

Quand Zarathoustra eut parlé ainsi, quelqu’un de la foule s’écria : « Nous avons assez entendu parler du danseur de corde ; faites-nous-le voir maintenant ! » Et tout le peuple rit de Zarathoustra. Mais le danseur de corde qui croyait que l’on avait parlé de lui se mit à l’ouvrage.

Zarathoustra, cependant, regardait le peuple et s’étonnait. Puis il dit :

L’homme est une corde tendue entre la bête et le Surhumain, — une corde sur l’abîme.

Il est dangereux de passer de l’autre côté, dangereux de rester en route, dangereux de regarder en arrière — frisson et arrêt dangereux.

Ce qu’il y a de grand dans l’homme, c’est qu’il est un pont et non un but : ce que l’on peut aimer en l’homme, c’est qu’il est un passage et un déclin….
….Il est temps que l’homme se fixe à lui-même son but. Il est temps que l’homme plante le germe de sa plus haute espérance.

Maintenant son sol est encore assez riche. Mais ce sol un jour sera pauvre et stérile et aucun grand arbre ne pourra plus y croître.

Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne jettera plus par-dessus les hommes la flèche de son désir, où les cordes de son arc ne sauront plus vibrer !

Je vous le dis : il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. Je vous le dis : vous portez en vous un chaos.

Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Malheur ! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-même….

…Mais alors il advint quelque chose qui fit taire toutes les bouches et qui fixa tous les regards. Car pendant ce temps le danseur de corde s’était mis à l’ouvrage : il était sorti par une petite poterne et marchait sur la corde tendue entre deux tours, au-dessus de la place publique et de la foule. Comme il se trouvait juste à mi-chemin, la petite porte s’ouvrit encore une fois et un gars bariolé qui avait l’air d’un bouffon sauta dehors et suivit d’un pas rapide le premier. « En avant, boiteux, cria son horrible voix, en avant paresseux, sournois, visage blême ! Que je ne te chatouille pas de mon talon ! Que fais-tu là entre ces tours ? C’est dans la tour que tu devrais être enfermé ; tu barres la route à un meilleur que toi ! » — Et à chaque mot il s’approchait davantage ; mais quand il ne fut plus qu’à un pas du danseur de corde, il advint cette chose terrible qui fit taire toutes les bouches et qui fixa tous les regards : — il poussa un cri diabolique et sauta par-dessus celui qui lui barrait la route. Mais celui-ci, en voyant la victoire de son rival, perdit la tête et la corde ; il jeta son balancier et, plus vite encore, s’élança dans l’abîme, comme un tourbillon de bras et de jambes. La place publique et la foule ressemblaient à la mer, quand la tempête s’élève. Tous s’enfuyaient en désordre et surtout à l’endroit où le corps allait s’abattre.

Zarathoustra cependant ne bougea pas et ce fut juste à côté de lui que tomba le corps, déchiré et brisé, mais vivant encore. Au bout d’un certain temps la conscience revint au blessé, et il vit Zarathoustra, agenouillé auprès de lui : « Que fais-tu là, dit-il enfin, je savais depuis longtemps que le diable me mettrait le pied en travers. Maintenant il me traîne en enfer : veux-tu l’en empêcher ? »

« Sur mon honneur, ami, répondit Zarathoustra, tout ce dont tu parles n’existe pas : il n’y a ni diable, ni enfer. Ton âme sera morte, plus vite encore que ton corps : ne crains donc plus rien ! »”
Nietzsche certes m’accuserait de “blasphémer la Terre” mais lui aussi ce pauvre danseur de corde, s’est fracassé lors d’une chute retentissante..
Oui, l’homme doit créer au delà de lui même : une Idée, l’Idée indépassable , l’Idée de Dieu…Dieu même.. et pourquoi l’homme mortel, avalé par le Néant, ne pourrait il pas devenir une Idée? C’est là ce que Michel Onfray ne peu pas comprendre lorsqu’il se moque, dans “Décadence”, de Jésus Christ, simple concept créé par les scribes, et qui n’a jamais eu d’existence physique. Mais Jésus Christ est beaucoup plus qu’un concept , une Idée, Idée du Logos, de la “Raison universelle des esprits” (Malebranche) . Pourquoi un homme mortel, anéanti certes à la mort en tant qu’individu psycho-physique, ne pourrait il pas participer de cette Idée, devenant à son Tour cette Idée du “Fils de l’homme” qui est aussi l’Idée de l’humanité ?

Mais j’ai dérivé assez loin de ce pauvre Don Birnam dont la nature “religieuse” de la maladie ne fait, je l’espère, plus aucun doute… ce doit être là la signification du dialogue de Gabin et Frankoeur à propos des “princes de la cuite qui tutoient les anges et se prennent pour Dieu le Père” … seulement reste la tragédie humaine, évacuée du film de Verneuil en 1962, et des dialogues certes merveilleux d’Audiard, mais révélée dans celui de Billy Wilder en 1945… cette tragédie, elle est que jamais l’alcool, ou un autre produit toxique , même pris sous la surveillance du Grand Sorcier Chamane de la tribu, n’acheminera la conscience vers le “Royaume des cieux”, le plan des Idées, de façon à ce que “l’ombre se perde dans le Soleil et voilà tout ” (Faridoddine Attar). Seule la réflexion (artistique, philosophique et mathématique) le peut.. or c’est bien connu, l’alcool ou la drogue empêche justement toute réflexion intellectuelle. Le “véhicule ” qu’ adorait emprunter Albert Quentin (Gabin) dans sa lointaine jeunesse et “qui n’était pas un train de banlieue, vous pouvez me croire” ne permet au fond que des voyages (“trip”) à l’horizontale, existentiels, imaginaires, certainement pas spirituels-intellectuels, et la même chose est vraie pour le LSD … c’est cela que découvre Don Birnam dans “Le poison” , découverte qui lui fera empoigner un revolver c’est cette réalité dérangeante que les “bois-sans-soif”, cent mille verres en dessous des “Grands Ducs” n’auront jamais le courage d’explorer : elle n’est nulle part mieux révélée que dans un livre, qui n’est pas “Au dessous du volcan” mais:

Le cabaret de la dernière chance” de Jack London :

https://fr.m.wikisource.org/wiki/Le_Cabaret_de_la_dernière_chance

L’auteur, Jack London, qui est mort rongé par l’alcool (certains parlent de suicide):

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Jack_London

y raconte son expérience d’alcoolique pratiquant , dont le dernier stade, à la fin, consiste à voir la mort partout:

Page 22: (John Barleycorn, c’est le whisky)

J’insiste sur tous ces détails pour démontrer qu’il n’existait pas en moi la moindre trace de désir pour l’alcool, en dépit de mon long et rigoureux apprentissage avec John Barleycorn. Je revenais de l’autre côté de la vie pour jouir avec délices de cette simplicité arcadienne des jeunes étudiants et étudiantes. Je trouvais enfin la voie qui me conduisait au royaume de l’esprit, et je m’intoxiquais intellectuellement. (Hélas ! je devais l’apprendre un peu plus tard : l’ivresse intellectuelle, elle aussi, procure des lendemains amers.)

Le terme “ivresse intellectuelle” est un oxymore, la réflexion intellectuelle telle que l’occasionne l’activité mathématique sévère ne peut jamais être appelée une “ivresse” ou une “intoxication” ou alors on lit “libération” ou “Le monde” , pas un livre de mathématiques..

Richard Feynman, l’un des plus grands physiciens du vingtième siècle, avait un goût certain pour l’alcool, il se plaisait à aller échafauder ses théories dans des bars “topless” (serveuses à seins nus) . Mais quand il se rendit compte que ces habitudes allaient créer une addiction et gâcher son intelligence extraordinaire (au contraire d’Einstein, qui avait des difficultés et devait travailler d’arrache pied , certainement pas dans des bars “topless”, sur le calcul tensoriel, aidé par son ami Michele Besso, Feynman était une sorte de Mozart des maths, inventeur des remarquables “intégrales de chemins” “path integrals “) il arrêta d’un seul coup de boire de l’alcool… sans avoir besoin pour cela d’un psy ou d’une cure de désintoxication, ou de fréquenter un groupe ” d’anciens buveurs amateur de seins nus mais repentis”

Quant à moi, si j’ai jamais été “déstabilisé” par la nudité féminine, il me suffit de regarder une vidéo de ces ignobles FEMEN christianophobes et antisémites pour être délivré de ces tristes obsessions… on n’arrête pas le progrès.. merci aux FEMEN et à leur “riche protecteur” Georges Soros!
Mais revenons à Jack London , qui, lui, a bu la coupe, “la goutte de Néant qui manque à la mer”, jusqu’à la lié , comme Guy Debord d’ailleurs, qui lui, s’est bel et bien suicidé en 1994:

Page 35:

À présent, mon corps était complètement imbibé d’alcool, et je veillais à ce que la drogue fût toujours à ma portée. Quand je partais pour un long voyage, de crainte de ne point trouver à boire en route, j’emportais un litre ou plusieurs dans ma valise. Jadis, de pareilles pratiques m’avaient étonné chez les autres ; aujourd’hui je m’y adonnais sans vergogne. Sortais-je avec mes camarades ? Je jetais tous mes principes pardessus bord, je buvais comme eux, des mêmes liqueurs, et sans jamais rester en arrière.

Tout autour de moi je transportais une atmosphère embrasée d’alcool, qui s’alimentait de son propre feu et flambait de plus belle. Pas un seul moment, en dehors des heures de sommeil, où je ne voulusse boire ! Il m’arriva d’anticiper sur l’achèvement de ma tâche quotidienne en prenant un verre après le cinq centième mot. À ce train-là je ne tardai pas à boire en guise de préface, avant même de m’atteler à la besogne.

Entrevoyant trop bien les conséquences graves où m’entraînait une pareille méthode, je me traçai une nouvelle ligne de conduite : je m’abstiendrais résolument de boire avant d’avoir terminé mon travail. Hélas ! Je n’avais pas envisagé la nouvelle complication, diabolique, celle-là, qui s’ensuivit. Rien ne venait plus, mais rien de rien ! Je commençais à me révolter malgré moi. J’éprouvais maintenant le besoin impérieux de boire, et il me dominait.

Je m’asseyais à mon bureau devant ma page blanche, et je me mettais à jouer avec ma plume ou mon buvard, mais les mots refusaient de couler. Mon cerveau, continuellement obsédé par l’unique souci de sentir John Barleycorn caché dans la cave aux liqueurs, restait incapable de rassembler mes pensées. Lorsque, en désespoir de cause, je succombais à la tentation, mon cerveau, relâché aussitôt, débitait les mille mots d’une seule traite.

Page 36:

Il en est de même dans le royaume de John Barleycorn, où règne la raison pure. À ceux qui n’ont jamais parcouru ces régions, le récit du pèlerin restera éternellement obscur et fantastique. Je les prie donc encore, faute de mieux, d’essayer de croire ce que je vais leur décrire.

L’alcool renferme des intuitions fatales de vérité. Philippe, dans toute sa lucidité, se porte garant de Philippe ivre. Il y a, semble-t-il, en ce monde, plusieurs genres de vérités, les unes plus véridiques que d’autres, et certaines mensongères. C’est précisément celles-ci qui rehaussent la vie pour ceux qui désirent en jouir. Tu vois, ô lecteur casanier, quel royaume lunatique et impie je tente de te dépeindre dans la langue des disciples de John Barleycorn. Ce n’est point là le langage de ta tribu, dont tous les membres s’écartent résolument des chemins qui conduisent à la mort, pour suivre exclusivement ceux qui les mènent à la vie. Car il y a routes et routes, et la vérité se subdivise en nombreuses catégories. Mais prends patience. Peut-être à travers ces apparentes divagations, percevras-tu, au bout de lointaines perspectives, quelques échappées sur d’autres pays, sur des tribus différentes.

Page 37:

“Je sais parfaitement que dans ce corps en voie de désintégration et qui a commencé à mourir dès l’instant de ma naissance, je transporte un squelette ; sous cette couche de chair que je nomme mon visage, il y a une tête de mort, osseuse et sans nez. Tout cela ne me fait pas frissonner. Avoir peur, c’est être sain. La crainte de la mort tend à la vie. Mais la malédiction de la raison pure, c’est qu’elle ne vous effraie pas. Le dégoût du monde qu’elle provoque vous fait faire des grimaces de clown face à la Camarde et ricaner devant toute la fantasmagorie de la vie.

Sans arrêter mon cheval, je jette les yeux autour de moi, et de tous côtés j’aperçois le gaspillage infini de la sélection naturelle. La raison pure insiste pour ouvrir devant moi des livres depuis longtemps fermés, et, paragraphe par paragraphe, chapitre par chapitre, traduit en termes de futilité et de cendre ce panorama de beauté et de merveilles. Dans les bourdonnements et murmures qui me bercent, elle me fait reconnaître l’essaim de créatures éphémères, qui exhalent leur plainte grêle dans l’air un instant troublé.

Sur le chemin du retour, le crépuscule descend, et les bêtes de proie sont en chasse. J’observe cette pitoyable tragédie de la vie qui se nourrit de la vie. Ici, il n’y a pas de moralité. La moralité n’existe que chez l’homme, et c’est lui qui l’a créée, code d’action qui tend vers la vie, et qui est de l’ordre des vérités inférieures. Tout cela encore, je le savais déjà, depuis les jours monotones de ma longue maladie. Ces vérités supérieures étaient celles que j’avais si bien réussi à oublier volontairement ; vérités si profondes que je me refusais à les prendre au sérieux, que je jouais avec elles doucement, très doucement, comme avec des chiens endormis derrière ma conscience, et que je ne tenais pas à éveiller. Je ne faisais que les caresser en ayant soin de les laisser dormir. J’étais pervers, trop pervers, pour les exciter. Mais voici que la raison pure les a éveillés pour moi bon gré mal gré, car elle ne craint aucun des monstres du rêve terrestre.

— Que les docteurs de toutes les écoles me réprouvent ! murmure à mon oreille la raison pure assise en croupe. Et après ? Je suis la vérité. Tu le sais bien, et tu ne peux me combattre. Ils disent que j’œuvre pour la mort. Qu’importé ? La vie ment pour vivre, la vie est un mensonge perpétuel. La vie est une danse sur une grève balayée de flux et de reflux puissants, déchaînés par des leviers plus mystérieux que ceux de notre lune : ces fantômes dont les apparences se transforment et se pénètrent mutuellement, sont et ne sont plus ; ils vacillent et s’effacent pour reparaître sous des formes différentes. Tu es un de ces fantômes, composé d’innombrables apparences surgies du passé. Tout ce que peut connaître un fantôme n’est que mirage. Tu connais les mirages du désir. Ces mirages mêmes sont d’inimaginables concrétions d’apparences transmises par le passé, pour te modeler d’après elles et te dissoudre ensuite en d’autres apparences destinées à peupler la terre des fantômes de l’avenir. La vie apparaît et passe. Tu n’es qu’une apparence. Parmi toutes les apparitions qui t’ont précédé et font partie de toi, tu as passé en balbutiant et tu te dissoudras dans la procession des spectres surgis après toi du marécage de l’évolution.

…Je hoche la tête. Liu Ling, un grand buveur, faisait partie d’un groupe de poètes-ivrognes qui s’intitulaient les Sept Sages du bosquet de bambous ; ils vivaient en Chine voilà des siècles.

— C’est Liu Ling qui déclarait que pour l’homme ivre les affaires de ce monde font l’effet d’herbes folles sur la rivière. Eh bien, prends un autre scotch, et que les apparences et les illusions deviennent pour toi l’herbe sur les flots.

En versant le whisky et en le dégustant, je me souviens d’un autre philosophe chinois, Tchouang-tseu, qui, quatre siècles avant Jésus-Christ, dénonçait en ces termes la rêverie du monde : « Qui sait si les morts ne se repentent pas de s’être attachés à la vie ? Ceux qui rêvent d’un banquet s’éveillent avec tristesse et se lamentent. Ceux qui rêvaient de lamentation et de tristesse s’éveillent pour se joindre à la curée. Tant qu’ils rêvent, ils ne le savent pas. Certains interprètent même le songe au cours de leur sommeil ; c’est seulement à leur réveil qu’ils le reconnaissent pour tel… Les sots croient être actuellement éveillés, et se flattent de savoir s’ils sont réellement princes ou paysans. Confucius et toi vous êtes des songes, et moi qui vous le dis, j’en suis un moi-même.”

Page 38:

— Je t’aurai ! me crie la raison pure. Les lubies m’affolent Je lui réponds :

— Non, je te connais pour ce que tu es, et je n’ai pas peur. Sous ton masque d’hédonisme, tu es toi-même la Camarde et ta route mène à la Nuit. L’hédonisme n’a pas de sens. Ça aussi est un mensonge, ou tout au plus un élégant compromis de lâcheté.

— Je vais t’avoir tout de suite ! interrompt la raison pure :

Toutefois, si la vie ne te semble pas belle
Tu es libre d’y mettre un terme, quand tu voudras
Sans craindre de te réveiller après la mort.

Seulement, je me dois ici de contredire vigoureusement Jack London, malgré l’admiration que j’ai pour lui : ce qu’il nomme “Raison pure” n’est pas la “raison pure” du Grand Kant, mais un travestissement de l’instinct émanant du plan vital.

Ne pouvons et surtout ne devons nous pas attribuer ce nouveau “théorème ” à la Science internelle ? Oui, mais et la démonstration? N’est elle pas, pour qui sait lire et méditer, et surtout pour quiconque a le courage d’expérimenter “la chose même” dont nous parlons ici, dans le film de Billy Wilder, le livre de London et celui de Malcolm Lowry , plutôt d’ailleurs “Lunar caustic” que “Under the volcano ” mais des goûts et des couleurs….:

“le Royaume des cieux, ou royaume de l’Idée absolument pure , sans aucune interférence du plan vital-psychique, n’est pas celui de John Barleycorn”

C’est d’ailleurs au Grand Soufi Bourvil que nous devons ce théorème, qu’on se le dise:

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