Thèmes ascensionnels : “Un drame dans les airs” de Jules Verne

Une courte nouvelle méconnue, mais remarquable, à lire ici sur Wikisource:

https://fr.m.wikisource.org/wiki/Un_Drame_dans_les_airs

Voici la page Wikipédia correspondante:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Un_drame_dans_les_airs

Je ne sais plus si Gaston Bachelard (excellent disciple de Léon Brunschvicg) en a parlé dans “L’air et les songes” , qui est ici, on peut donc vérifier:

http://classiques.uqac.ca/classiques/bachelard_gaston/air_et_les_songes/air_et_les_songes.pdf

mais c’est une nouvelle de toute beauté et étonnante qui mérite de figurer ici .

Donc la scène se passe vers 1855 à Francfort sur le Main , elle est racontée par un “aéronaute”, un sportif qui pratique les ascensions en ballon …

seulement ce jour là un inconnu qui semble légèrement “perturbé” arrive à prendre place dans la nacelle, à la place des trois invités prévus, qui par peur de ce qui était encore tout nouveau à l’époque , se défilent…

“Parmi les personnes qui se pressaient autour de l’enceinte, je remarquai un jeune homme à la figure pâle, aux traits agités. Sa vue me frappa. C’était un spectateur assidu de mes ascensions, que j’avais déjà rencontré dans plusieurs villes d’Allemagne. D’un air inquiet, il contemplait avidement la curieuse machine qui demeurait immobile à quelques pieds du sol, et il restait silencieux entre tous ses voisins….

La foule, à demi déçue, témoigna beaucoup de mauvaise humeur. Je n’hésitai pas à partir seul. Afin de rétablir l’équilibre entre la pesanteur spécifique du ballon et le poids qui aurait dû être enlevé, je remplaçai mes compagnons par de nouveaux sacs de sable, et je montai dans la nacelle. Les douze hommes qui retenaient l’aérostat par douze cordes fixées au cercle équatorial les laissèrent un peu filer entre leurs doigts, et le ballon fut soulevé à quelques pieds du sol. Il n’y avait pas un souffle de vent, et l’atmosphère, d’une pesanteur de plomb, semblait infranchissable.

« Tout est-il paré ? » criai-je.

Les hommes se disposèrent. Un dernier coup d’œil m’apprit que je pouvais partir.

« Attention ! »

Il se fit quelque remuement dans la foule, qui me parut envahir l’enceinte réservée.

« Lâchez tout ! »

Le ballon s’éleva lentement, mais j’éprouvai une commotion qui me renversa au fond de la nacelle.

Quand je me relevai, je me trouvai face à face avec un voyageur imprévu, le jeune homme pâle.

Le dialogue s’engage avec l’intrus :

“« Monsieur, je vous salue bien ! me dit-il avec le plus grand flegme.

— De quel droit… ?

— Suis-je ici ?… Du droit que me donne l’impossibilité où vous êtes de me renvoyer ! »

J’étais abasourdi ! Cet aplomb me décontenançait, et je n’avais rien à répondre.

Je regardais cet intrus, mais il ne prenait aucune garde à mon étonnement.

« Mon poids dérange votre équilibre, monsieur ? dit-il. Vous permettez… »

Et, sans attendre mon assentiment, il délesta le ballon de deux sacs qu’il jeta dans l’espace.”

Ces deux sacs dont l’inconnu déleste le ballon sont le début d’une longue série d’autres. Ce personnage étrange représente évidemment la mentalité ascensionnelle , héroïque , gnostiquequi est en Jules Verne et en nous tous.. Rudolf Steiner dans son anthroposophie appelle cela la nature luciférienne de l’entité humaine, qu’il oppose à la nature “ahrimanienne”, terrestre, refusant le spirituel , bref croyant en un monisme du plan vital. C’est cette nature ahrimanienne que j’appelle celle des “philistins” dans l’article précédent, sur le film “Lost weekend ”

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2017/04/25/billy-wilder-lost-weekend-le-poison-1945-vf/

par contre il est indubitable que dans ce film, Don Birnam (Ray Milland) est un être profondément luciférien…

Dans la nouvelle de Jules Verne, le “fou” va prendre progressivement les commandes pour que le ballon continue à monter indéfiniment , bien évidemment c’est scientifiquement absurde, nous savons maintenant , 150 ans plus tard, qu’il n’y dans l’espace ni haut ni bas, qu’il faut d’ailleurs parler de l’espace-temps plutôt que de l’espace seul ou du temps seul… mais cette ascension du ballon symbolise l’ascension , “luciférienne” si elle est accomplie en oubliant nos obligations morales terrestres (enfants, famille, travail, patrie, etc..) qui sont autant de poids qui nous empêchent de “monter” et nous ramènent à la Terre du plan vital et du quotidien (faire les courses, et pour acheter des produits alimentaires pour la famille, pas pour acheter de l’alcool, partir en vacances, non pour soi même, mais pour faire plaisir à son épouse et à ses enfants, car c’est pour le “luciférien” une obligation ennuyeuse d’organiser des vacances, surtout pour se retrouver au milieu de cette nuée d’imbéciles appelés “vacanciers”, le film de Tati “Les vacances de Mr Hulot” se moque plaisamment de ces ahuris “philistins”)

“J’examinai de nouveau mon compagnon.

C’était un homme d’une trentaine d’années, simplement vêtu. La rude arête de ses traits dévoilait une énergie indomptable, et il paraissait fort musculeux. Tout entier à l’étonnement que lui procurait cette ascension silencieuse, il demeurait immobile, cherchant à distinguer les objets qui se confondaient dans un vague ensemble.

« Fâcheuse brume ! » dit-il au bout de quelques instants

Je ne répondis pas.

« Vous m’en voulez ! reprit-il. Bah ! Je ne pouvais payer mon voyage, il fallait bien monter par surprise.

— Personne ne vous prie de descendre, monsieur !

— Eh ! ne savez-vous donc pas que pareille chose est arrivée aux comtes de Laurencin et de Dampierre, lorsqu’ils s’élevèrent à Lyon, le 15 janvier 1784.

Un jeune négociant, nommé Fontaine, escalada la galerie, au risque de faire chavirer la machine !… Il accomplit le voyage, et personne n’en mourut !

— Une fois à terre, nous nous expliquerons, répondis-je, piqué du ton léger avec lequel il me parlait.

Bah ! ne songeons pas au retour !

— Croyez-vous donc que je tarderai à descendre ?

— Descendre ! dit-il avec surprise. Descendre ! — Commençons par monter d’abord. »

Et avant que je pusse l’empocher, deux sacs de sable, avaient été jetés par-dessus la nacelle, sans même avoir été vidés !

— Monsieur ! m’écriai-je avec colère.

— Je connais votre habileté, répondit posément l’inconnu, et vos belles ascensions ont fait du bruit. Mais si l’expérience est sœur de la pratique, elle est quelque peu cousine de la théorie, et j’ai fait de longues études sur l’art aérostatique. Cela m’a porté au cerveau ! » ajouta-t-il tristement en tombant dans une muette contemplation.”

“Cela lui a porté au cerveau”, c’est à dire qu’il est devenu un personnage “luciférien”, contempteur du “terrestre” et du quotidien , un “anormal” aux yeux du monde, comme le personnage Sam Lowry de “Brazil ” (1985) de Terry Gillam .

Seulement Rudolf Steiner condamne l’attitude luciférienne, tout autant que l’ahrimanienne, comme constituant une déviation par rapport à la voie médiane du Christ ou du Bouddha. Si l’ascension gnostique et luciférienne fait oublier à l’individu ses devoirs terrestres et sesobligations morales, alors elle est mauvaise, et condamnée d’avance car nos fautes morales sont des poids pour notre conscience , qui freinent et empêchent l’ascension.Pour monter, il faut larguer tous les poids qui lestent le ballon, c’est là la “stratégie” du fou, et il n’a pas tort. Les “poids” ce sont aussi et surtout les “avoirs” et “possessions” , qui en fait possèdent leur possesseur , d’où les versets évangéliques bien connus :

“Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu”

http://saintebible.com/matthew/19-24.htm

Les “riches” sont ceux qui ne se sont pas délestés suffisamment de tout ce qui pèse et empêche l’ascension, et parmi ces poids il faut aussi compter les “distractions” , tout ce qui disperse l’attention et empêche la concentration et l’unification de la conscience. Ce verset à hélas trop souvent servi à entretenir la haine des “pauvres” envers les “riches” , ceux qui ont mieux réussi dans le monde, ceci est contraire à l’esprit évangélique, car la jalousie, l’envie et la haine sont aussi des “poids”. Ces “pauvres” haineux ne songent aucunement au plan spirituel, ils ne songent qu’à prendre la place des “riches” , comme on l’a bien observé dans le désastre soviétique, où les anciens “damnés de la Terre” ont formé une nouvelle caste dominante et privilégiée.

De même le verset:

“Bienheureux sont les pauvres en esprit; car le Royaume des cieux est à eux.”

http://saintebible.com/matthew/5-3.htm

Qui précise de manière salutaire qu’il s’agit des “pauvres en esprit”

Il existe un très beau poème de William Blake, “Chanson de folie” qui dit cela d’une manière différente:

https://www.poetryfoundation.org/poems-and-poets/poems/detail/43674

But lo! the morning peeps
Over the eastern steeps,
And the rustling birds of dawn
The earth do scorn.

ce qui peut se traduire par :

“Les oiseaux frémissants de l’aube s’envolent loin de la Terre ( ou: méprisent la terre )”

Toujours l’ascension matinale du plan vital (la terre) vers le plan internel-spirituel (le “royaume des cieux” , le Ciel, le plan de l’Idée ) et les oiseaux sont le symbole de l’âme libérée pour l’ascension, “l’envol du seul vers le Seul”)

Mais revenons à “Un drame dans les airs”:

“L’inconnu consulta le baromètre et dit :

« Nous voici à huit cents mètres ! Les hommes ressemblent à des insectes ! Voyez ! Je crois que c’est de cette hauteur qu’il faut toujours les considérer, pour juger sainement de leurs proportions ! La place de la Comédie est transformée en une immense fourmilière. Regardez la foule qui s’entasse sur les quais et le Zeil qui diminue. Nous sommes au-dessus de l’église du Dom. Le Mein n’est déjà plus qu’une ligne blanchâtre qui coupe la ville, et ce pont, le Mein-Brucke, semble un fil jeté entre les deux rives du fleuve. »”

Mépris inévitable du gnostique, qui rêve d’ascension, Pour les philistins bourgeois qui préfèrent l’horizontale du monde, à la verticale de l’Esprit: deux branches de La Croix…

“Cependant, nous avancions dans le sud, et déjà Francfort avait fui sous nos pieds.

« Peut-être aurons-nous de l’orage, dit le jeune homme.

— Nous descendrons auparavant, répondis-je.

— Par exemple ! Il vaut mieux monter ! Nous lui échapperons plus sûrement. »

Et deux nouveaux sacs de sable s’en allèrent dans l’espace.

Le ballon s’enleva avec rapidité et s’arrêta à douze cents mètres. Un froid assez vif se fit sentir, et cependant les rayons du soleil, qui tombaient sur l’enveloppe, dilataient le gaz intérieur et lui donnaient une plus grande force ascensionnelle.

« Ne craignez rien, me dit l’inconnu. Nous avons trois mille cinq cents toises d’air respirable. Au surplus, ne vous préoccupez pas de ce que je fais. »

Je voulus me lever, mais une main vigoureuse me cloua sur mon banc.

« Votre nom ? demandai-je.

— Mon nom ? Que vous importe ?

— Je vous demande votre nom !

— Je me nomme Érostrate ou Empédocle, à votre choix. »

Ce nom est celui de l’incendiaire du temple d’Artémis à Ephese:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Érostrate

Jean-Paul Sartre à écrit une nouvelle portant ce titre “Erostrate” , que l’on peut lire ici:

http://www.cndp.fr/archive-musagora/merveilles/merveillesfr/temple-artemis/textes/sartre.html

Le personnage principal en est un homme assez peu reluisant qui lui aussi aime regarder les foules de haut , du dernier étage, pour mieux les mépriser ….il loue les services d’une prostituée, mais juste pour l’humilier, pas pour un rapport sexuel. À la fin il passe à l’acte , mais s’avère être une poule mouillée qui se rend aux autorités. Rien d’ascensionnel donc ni de spirituel chez ce triste individu, semblable aux autres déchets dont Sartre aime à peupler ses “créations” : ce doit être là la trace de cette tendance antignostique , plutôt qu’agnostique, que Raymond Abellio relevait chez Sartre . Par contre Yukio Mishima a écrit un somptueux roman avec un thème similaire, “Le pavillon d’or” :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Le_Pavillon_d%27or_(roman)

c’est l’histoire, tirée de faits réels, d’un jeune novice se destinant à devenir moine bouddhiste, qui incendie ce qu’il aime le plus, le pavillon d’or, par “haine de la Beauté” semble t’il… un acte d’autodestruction donc.. chez lui aussi le passage à l’acte destructeur coïncide avec l’ auto-initiation sexuelle, en compagnie d’une prostituée , mais sans la volonté d’humilier présente chez le triste personnage de Sartre..

Voici un article intéressant sur ce livre, “l’abolition vitale de la substance spirituelle”:

http://www.lampe-tempete.fr/AbolitionVitale.pdf

qui illustre les thèses défendues ici sur la dualité entre plan vital et plan spirituel…

Voir aussi:

http://www.livres-online.com/Le-Pavillon-d-Or.html

Mais, pour en revenir au personnage du “fou” dans la nouvelle de Jules Verne, il s’avère qu’il appartient à la catégorie des inventeurs déçus de n’avoir pu trouver la “gloire”:

“« Moi, monsieur, reprit-il, j’ai étudié et je me suis convaincu que les premiers aéronautes dirigeaient leurs ballons. Sans parler de Blanchard, dont les assertions peuvent être douteuses, Guyton-Morveaux, à l’aide de rames et de gouvernail, imprima à sa machine des mouvements sensibles et une direction marquée. Dernièrement, à Paris, un horloger, M. Julien, a fait à l’Hippodrome de convaincantes expériences, car, grâce à un mécanisme particulier, son appareil aérien, de forme oblongue, s’est manifestement dirigé contre le vent. M. Petin a imaginé de juxtaposer quatre ballons à hydrogène, et au moyen de voiles disposées horizontalement et repliées en partie, il espère obtenir une rupture d’équilibre qui, inclinant l’appareil, lui imprimera une marche oblique. On parle bien des moteurs destinés à surmonter la résistance des courants, l’hélice par exemple ; mais l’hélice, se mouvant dans un milieu mobile, ne donnera aucun résultat. Moi, monsieur, moi j’ai découvert le seul moyen de diriger les ballons, et pas une académie n’est venue à mon secours, pas une ville n’a rempli mes listes de souscription, pas un gouvernement n’a voulu m’entendre ! C’est infâme ! »”

Ensuite, ca se gâte: il s’avère que l’inconnu ne compte plus redescendre:

“« Voici Darmstadt, me dit mon compagnon, en se penchant par-dessus la nacelle. Apercevez-vous son château ? Pas distinctement, n’est-ce pas ! Que voulez vous ? Cette chaleur d’orage fait osciller la forme des objets, et il faut un œil habile pour reconnaître les localités !

— Vous êtes certain que c’est Darmstadt ? demandai-je.

— Sans doute, et nous sommes à six lieues de Francfort.

— Alors il faut descendre !

— Descendre ! Vous ne prétendez pas descendre sur les clochers, dit l’inconnu en ricanant.

— Non, mais aux environs de la ville.

— Eh bien ! évitons les clochers ! »

En parlant ainsi, mon compagnon saisit des sacs de lest. Je me précipitai sur lui ; mais d’une main il me terrassa, et le ballon délesté atteignit deux mille mètres.

« Restez calme, dit-il, et n’oubliez pas que Brioschi, Biot, Gay-Lussac, Bixio et Barral sont allés à de plus grandes hauteurs faire leurs expériences scientifiques.

— Monsieur, il faut descendre, repris-je en essayant de le prendre par la douceur. L’orage se forme autour de nous. Il ne serait pas prudent…”

C’est l’infini qu’il vise, lâche t’il enfin:

“Bah ! Nous monterons plus haut que lui, et nous ne le craindrons plus ! s’écria mon compagnon. Quoi de plus beau que de dominer ces nuages qui écrasent la terre ! N’est-ce point un honneur de naviguer ainsi sur les flots aériens ? Les plus grands personnages ont voyagé comme nous. La marquise et la comtesse de Montalembert, la comtesse de Podenas, Mlle La Garde, le marquis de Montalembert sont partis du faubourg Saint-Antoine pour ces rivages inconnus, et le duc de Chartres a déployé beaucoup d’adresse et de présence d’esprit dans son ascension du 15 juillet 1781. À Lyon, les comtes de Laurencin et de Dampierre ; à Nantes, M. de Luynes ; à Bordeaux, d’Arbelet des Granges ; en Italie, le chevalier Andréani ; de nos jours, le duc de Brunswick ont laissé dans les airs la trace de leur gloire. Pour égaler ces grands personnages, il faut aller plus haut qu’eux dans les profondeurs célestes ! Se rapprocher de l’infini, c’est le comprendre !

Mais si, comme le dit Léon Brunschvicg à la fin d'”Introduction à la vie de l’Esprit”, le véritable but de la religion est la ” pureté absolue de l’esprit par le renoncement à la mort” (ce qui signifie l’élévation au plan spirituel par la libération complète vis à vis du plan vital), il s’avère que l’inconnu n’est pas vraiment pur dans son désir de l’infini puisqu il est surtout intéressé à se comparer aux autres, pour les surpasser et venger ainsi ses échecs vitaux d’inventeur… l’aventure ne peut donc se terminer que très mal!

Le pilote arrive à gruger l’inconnu en manœuvrant discrètement pour faire descendre le ballon:

“Je tirai la corde de la soupape, et le baromètre commença à remonter. Il était temps ! Quelques roulements lointains grondaient dans le sud.

« Voyez cette autre gravure, reprit l’inconnu, sans soupçonner mes manœuvres. C’est un immense ballon enlevant un navire, des châteaux forts, des maisons, etc. Les caricaturistes ne pensaient pas que leurs niaiseries deviendraient un jour des vérités ! Il est complet, ce grand vaisseau ; à gauche, son gouvernail, avec le logement des pilotes ; à la proue, maisons de plaisance, orgue gigantesque et canon pour appeler l’attention des habitants de la terre ou de la lune ; au-dessus de la poupe, l’observatoire et le ballon-chaloupe ; au cercle équatorial, le logement de l’armée ; à gauche, le fanal, puis les galeries supérieures pour les promenades, les voiles, les ailerons ; au-dessous, les cafés et le magasin général des vivres. Admirez cette magnifique annonce : « Inventé pour le bonheur du genre humain, ce globe partira incessamment pour les échelles du Levant, et à son retour il annoncera ses voyages tant pour les deux pôles que pour les extrémités de l’occident. Il ne faut se mettre en peine de rien ; tout est prévu, tout ira bien. Il y aura un tarif exact pour tous les lieux de passage, mais les prix seront les mêmes pour les contrées les plus éloignées de notre hémisphère ; savoir : mille louis pour un des dits voyages quelconques. Et l’on peut dire que cette somme est bien modique, eu égard à la célérité, à la commodité et aux agréments dont on jouira dans ledit aérostat, agréments que l’on ne rencontre pas ici-bas, attendu que dans ce ballon chacun y trouvera les choses de son imagination. Cela est si vrai, que, dans le même lieu, les uns seront au bal, les autres en station ; les uns feront chère exquise et les autres jeûneront ; quiconque voudra s’entretenir avec des gens d’esprit trouvera à qui parler ; quiconque sera bête ne manquera pas d’égal. Ainsi, le plaisir sera l’âme de la société aérienne ! » Toutes ces inventions ont fait rire … Mais avant peu, si mes jours n’étaient comptés, on verrait que ces projets en l’air sont des réalités ! »

Nous descendions visiblement. Il ne s’en apercevait pas !

« Voyez encore cette espèce de jeu de ballons, reprit-il, en étalant devant moi quelques-unes de ces gravures dont il avait une importante collection ! Ce jeu contient toute l’histoire de l’art aérostatique. Il est à l’usage des esprits élevés, et se joue avec des dés et des jetons du prix desquels on convient, et que l’on paye ou que l’on reçoit, selon la case où l’on arrive.

— Mais, repris-je, vous paraissez avoir profondément étudié la science de l’aérostation ?

— Oui, monsieur ! oui ! Depuis Phaéton, depuis Icare, depuis Architas, j’ai tout recherché, tout compulsé, tout appris ! Par moi, l’art aérostatique rendrait d’immenses services au monde, si Dieu me prêtait vie ! Mais cela ne sera pas !

— Pourquoi ?

— Parce que je me nomme Empédocle ou Érostrate ! »

Par ces allusions à ces (charmants) mythes de Phaéton et Icare, qui se trouvent dans les “Métamorphoses” d’Ovide, on comprend qu’il n’est pas seulement un technicien, mais qu’il recherche le sens symbolique, spirituel, prométhéen de l’envol. Mais une fois de plus il se donne le nom d’Empédocle ou Erostrate le destructeur. Empédocle choisit de descendre plutôt de de monter en se jetant, selon le mythe, dans l’Etna:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Empédocle

Mais il est vrai que comme le dit Héraclite, ( il est plutôt disciple de Parménide)

“La montée est égale à la descente”

Gottfried Benn le cite dans ce beau poème de solitaire stoïque :

https://unedemeuresouterraineenformedecaverne.wordpress.com/2014/05/27/gottfried-benn-un-hymne/

“puis

laisser ses sandales

au cratère comme Empédocle

– et descendre,

ne pas parler de retour

ne pas penser mi-figue mi-raisin

déblayer les taupinières

quand les nains veulent se grandir,

se mettre à table avec soi-même

indivisible

et pouvoir faire aussi cadeau de la victoire”

L’inconnu dans le ballon de la nouvelle de Jules Verne est il un de ces “nains qui veulent se grandir”?

En tout cas il n’est pas du tout berné par le pilote, qui, lui, n’a jamais voulu escalader le Ciel où se jeter dans le volcan:

“L’inconnu courba son front sur ses mains, se prit à réfléchir quelques instants. Puis, sans relever la tête, il me dit :

« Malgré ma défense, monsieur, vous avez ouvert la soupape ? »

Je lâchai la corde.

« Heureusement, reprit-il, nous avons encore trois cent livres de lest !

— Quels sont vos projets ? dis-je alors.

— Vous n’avez jamais traversé les mers ? » me demanda-t-il.

Je me sentis pâlir.

« Il est fâcheux, ajouta-t-il, que nous soyons poussés vers la mer Adriatique ! Ce n’est qu’un ruisseau ! Mais plus haut, nous trouverons peut-être d’autres courants ? ….

….Les nuages se déroulaient sous nos yeux en masses éblouissantes. Le ballon jetait de grandes ombres sur cet entassement de nuées et s’enveloppait comme d’une auréole. Le tonnerre mugissait au-dessous de la nacelle. Tout cela était effrayant !

« Descendons ! m’écriai-je.

Descendre, quand le soleil est là, qui nous attend ! En bas les sacs ! »

Et le ballon fut délesté de plus de cinquante livres !

À trois mille cinq cents mètres, nous demeurâmes stationnaires. L’inconnu parlait sans cesse. J’étais dans une prostration complète, tandis qu’il semblait, lui, vivre en son élément.

« Avec un bon vent, nous irions loin ! s’écria-t-il. Dans les Antilles, il y a des courants d’air qui font cent lieues à l’heure ! Lors du couronnement de Napoléon, Garnerin lança un ballon illuminé de verres de couleurs, à onze heures du soir. Le vent soufflait du nord-nord-ouest. Le lendemain au point du jour, les habitants de Rome saluaient son passage au-dessus du dôme de Saint-Pierre ! Nous irons plus loin… et plus haut ! »

J’entendais à peine ! Tout bourdonnait autour de moi ! Une trouée se fit dans les nuages.

« Voyez cette ville, dit l’inconnu ! C’est Spire ! ».

Je me penchai en dehors de la nacelle, et j’aperçus un petit entassement noirâtre. C’était Spire. Le Rhin, si large, ressemblait à un ruban déroulé. Au-dessus de notre tête, le ciel était d’un azur foncé. Les oiseaux nous avaient abandonnés depuis longtemps, car dans cet air raréfié leur vol eût été impossible. Nous étions seuls dans l’espace, et moi en présence de l’inconnu !

« Il est inutile que vous sachiez où je vous mène, dit-il alors, et il lança la boussole dans les nuages. Ah ! c’est une belle chose qu’une chute ! Vous savez que l’on compte peu de victimes de l’aérostation depuis Pilâtre des Rosiers jusqu’au lieutenant Gale, et que c’est toujours à l’imprudence que sont dus les malheurs. Pilâtre des Rosiers partit avec Romain, de Boulogne, le 13 juin 1785. À son ballon à gaz il avait suspendu une montgolfière à air chaud, afin de s’affranchir, sans doute, de la nécessité de perdre du gaz ou de jeter du lest. C’était mettre un réchaud sous un tonneau de poudre ! Les imprudents arrivèrent à quatre cents mètres et furent pris par les vents opposés, qui les rejetèrent en pleine mer. Pour descendre, Pilâtre voulut ouvrir la soupape de l’aérostat, mais la corde de cette soupape se trouva engagée dans le ballon et le déchira tellement qu’il se vida en un instant. Il tomba sur la montgolfière, la fit tournoyer et entraîna les infortunés, qui se brisèrent en quelques secondes. C’est effroyable, n’est-ce pas ? »

Je ne pus répondre que ces mots :

« Par pitié ! descendons ! »

Les nuages nous pressaient de toutes parts, et d’effroyables détonations, qui se répercutaient dans la cavité de l’aérostat, se croisaient autour de nous.

« Vous m’impatientez ! s’écria l’inconnu, et vous ne saurez plus si nous montons ou si nous descendons ! »

Et le baromètre alla rejoindre la boussole avec quelques sacs de terre. Nous devions être à cinq mille mètres de hauteur. Quelques glaçons s’attachaient déjà aux parois de la nacelle, et une sorte de neige fine me pénétrait jusqu’aux os. Et cependant un effroyable orage éclatait sous nos pieds, mais nous étions plus haut que lui.

« N’ayez pas peur, me dit l’inconnu. Il n’y a que les imprudents qui deviennent des victimes. Olivari, qui périt à Orléans, s’enlevait dans une montgolfière en papier ; sa nacelle, suspendue au-dessous du réchaud et lestée de matières combustibles, devint la proie des flammes ; Olivari tomba et se tua ! Mosment s’enlevait à Lille, sur un plateau léger ; une oscillation lui fit perdre l’équilibre ; Mosment tomba et se tua ! Bittorf, à Manheim, vit son ballon de papier s’enflammer dans les airs ; Bittorf tomba et se tua ! Harris s’éleva dans un ballon mal construit, dont la soupape trop grande ne put se refermer ; Harris tomba et se tua ! Sadler, privé de lest par son long séjour dans l’air, fut entraîné sur la ville de Boston et heurté contre les cheminées ; Sadler tomba et se tua ! Coking descendit avec un parachute convexe qu’il prétendait perfectionné ; Coking tomba et se tua ! Eh bien, je les aime, ces victimes de leur imprudence, et je mourrai comme elles ! Plus haut ! plus haut ! »

Tous les fantômes de cette nécrologie me passaient devant les yeux ! La raréfaction de l’air et les rayons du soleil augmentaient la dilatation du gaz, et le ballon montait toujours ! Je tentai machinalement d’ouvrir la soupape, mais l’inconnu en coupa la corde à quelques pieds au-dessus de ma tête… J’étais perdu !”

Mais quelqu’un qui prend modèle sur Icare et Phaéton, et parle du “soleil qui nous attend” , ne peut pas avoir des projets “normaux” … et la fin est de toute beauté :

“« Avez-vous vu tomber Mme Blanchard ? me dit-il. Je l’ai vue, moi ! oui, moi ! J’étais au Tivoli le 6 juillet 1819. Mme Blanchard s’élevait dans un ballon de petite taille, pour épargner les frais de remplissage, et elle était obligée de le gonfler entièrement. Aussi, le gaz fusait-il par l’appendice inférieur, laissant sur sa route une véritable traînée d’hydrogène. Elle emportait, suspendue au-dessous de sa nacelle par un fil de fer, une sorte d’auréole d’artifice qu’elle devait enflammer. Maintes fois, elle avait répété cette expérience. Ce jour-là, elle enlevait de plus un petit parachute lesté par un artifice terminé en boule à pluie d’argent. Elle devait lancer cet appareil, après l’avoir enflammé avec une lance à feu toute préparée à cet effet. Elle partit. La nuit était sombre. Au moment d’allumer son artifice, elle eut l’imprudence de faire passer la lance à feu sous la colonne d’hydrogène qui fusait hors du ballon. J’avais les yeux fixés sur elle. Tout à coup, une lueur inattendue éclaire les ténèbres. Je crus à une surprise de l’habile aéronaute. La lueur grandit, disparut soudain et reparut au sommet de l’aérostat sous la forme d’un immense jet de gaz enflammé. Cette clarté sinistre se projetait sur le boulevard et sur tout le quartier Montmartre. Alors, je vis la malheureuse se lever, essayer deux fois de comprimer l’appendice du ballon pour éteindre le feu, puis s’asseoir dans sa nacelle et chercher à diriger sa descente, car elle ne tombait pas. La combustion du gaz dura plusieurs minutes. Le ballon, s’amoindrissant de plus en plus, descendait toujours, mais ce n’était pas une chute ! Le vent soufflait du nord-ouest et le rejeta sur Paris. Alors, aux environs de la maison n° 16, rue de Provence, il y avait d’immenses jardins. L’aéronaute pouvait y tomber sans danger. Mais, fatalité ! Le ballon et la nacelle portent sur le toit de la maison ! Le choc fut léger. « À moi ! » crie l’infortunée. J’arrivais dans la rue à ce moment. La nacelle glissa sur le toit, rencontra un crampon de fer. À cette secousse, Mme Blanchard fut lancée hors de sa nacelle et précipitée sur le pavé. Mme Blanchard se tua ! »

Ces histoires me glaçaient d’horreur ! L’inconnu était debout, tête nue, cheveux hérissés, yeux hagards !

Plus d’illusion possible ! Je voyais enfin l’horrible vérité ! J’avais affaire à un fou !

Il jeta le reste du lest, et nous dûmes être emportés au moins à neuf mille mètres de hauteur ! Le sang me sortait par le nez et par la bouche !

« Qu’y a-t-il de plus beau que les martyrs de la science ? s’écriait alors l’insensé. Ils sont canonisés par la postérité ! »

Et en présence de ces faits, nous hésiterions encore ! Non ! Plus nous irons haut, plus la mort sera glorieuse ! »

Le ballon entièrement délesté de tous les objets qu’il contenait, nous fûmes emportés à des hauteurs inappréciables ! L’aérostat vibrait dans l’atmosphère. Le moindre bruit faisait éclater les voûtes célestes. Notre globe, le seul objet qui frappât ma vue dans l’immensité, semblait prêt à s’anéantir, et, au-dessus de nous, les hauteurs du ciel étoile se perdaient dans les ténèbres profondes !

Je vis l’individu se dresser devant moi !

«

Voici l’heure ! me dit-il. Il faut mourir ! Nous sommes rejetés par les hommes ! Ils nous méprisent ! Écrasons-les !

— Grâce ! fis-je.

Coupons ces cordes ! Que cette nacelle soit abandonnée dans l’espace !

La force attractive changera de direction, et nous aborderons au soleil ! »

Éternel verdict suicidaire des esprits audacieux, visant la perfection qui est l’Infini, et rejetés pour cela par la foule méprisable et méprisante

“Le désespoir me galvanisa. Je me précipitai sur le fou, nous nous prîmes corps à corps, et une lutte effroyable se passa ! Mais je fus terrassé, et tandis qu’il me maintenait sous son genou, le fou coupait les cordes de la nacelle.

« Une !… fit-il.

— Mon Dieu !…

— Deux !… trois !… »

Je fis un effort surhumain, je me redressai et repoussai violemment l’insensé !

« Quatre ! » dit-il.

La nacelle tomba, mais, instinctivement, je me cramponnai aux cordages et je me hissai dans les mailles du filet.

Le fou avait disparu dans l’espace !”

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