“HER” (2013) de Spike Jonze en vf :un très grand film MAIS….

À voir ici:
http://www.voirfilms.biz/her-8d1XIYemISI.htm

Le voir en vf nous prive de la voix américaine de Scarlett Johansson…

La Page sur le film:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Her

Dans le “MAIS” du titre tient toute ma réaction, individuelle certes et provoquée par mon histoire et ma trajectoire de vie personnelle, mais que je me refuse à limiter ainsi… aussi dans la suite dirai je souvent “nous” alors que je devrais me contenter de dire “je”, c’est sans doute d’une arrogance intolérable mais je m’en fous…

Oui, un très beau film, je viens de le voir et j’en sors dans un état de rage affolante…si je pouvais étendre mon bras dans l’espace, attraper les étoiles et les jeter sur la Terre, je le ferais instantanément ! or l’art, s’il est véritable, ne devrait jamais nous mettre dans un tel état!

Tous ces personnages que nous voyons vivre , s’aimer, se déchirer , ce sont des scientifiques, peut être pas des mathématiciens, ni des physiciens, mais des gens qui ont fait des études supérieures et travaillent dans le domaine de l’informatique au sens large, au sens de la Silicon Valley… des gens “intelligents”.. alors pourquoi sont ils tous aussi pitoyables et désorientés, complètement perdus, prêts à se raccrocher à n’importe quelle branche ou bouée de sauvetage dans leur chute ou naufrage accéléré?

J’ai peur de connaître la réponse et elle m’épouvante… elle est inspirée d’un citation d’Hermann Melville , en tête de “Pierre où les ambiguïtés ” je crois :

O toi, malheureux à qui la Vérité, en ses premières vagues, n’apporte que des épaves!

Remplacez dans cette phrase le mot “Vérité ” par “Intelligence” et vous avez ma réponse…

Je n’ai aucune, mais alors aucune, connaissance en informatique parce que tous les “informaticiens” que j’ai connus au cours de ma vie , et Dieu sait si j’ai eu affaire à eux, dans ma vie professionnelle, étaient tous d’une suffisance insupportable! cela m’a dégoûté de faire des recherches sérieuses en cette discipline, réservée pour moi aux “ingénieurs système ” , hackers et autres exemplaires de la lie de l’humanité. Je ne sais même pas comment fonctionne le web, or personne ne devrait bloguer sans avoir au moins une idée précise de ce fonctionnement!

J’ai eu tort bien sûr d’avoir une telle réaction, car encore une fois la Science des ordinateurs (“computer Science”) est basée sur la mathématique de la théorie des catégories, voir:

http://www.math.mcgill.ca/triples/Barr-Wells-ctcs.pdf

https://bartoszmilewski.com/category/category-theory/

mais de toutes façons, même si les personnages du film étaient des scientifiques véritables, mathématiciens, ou physiciens, voire même des philosophes, le scénario serait il très différent? devrait il l’être ?

Je suis peut être un peu naïf, mais pas complètement con tout de même, sinon je passerais à la télévision, il y a belle lurette que je sais à quoi m’en tenir sur cette belle citation de Brunschvicg :

Comme chaque chose devient simple et transparente dès que nous avons triomphé de l’égoïsme inhérent à l’instinct naturel, que nous avons transporté dans tous les instants de notre existence cette attitude d’humilité sincère et scrupuleuse, de charité patiente et efficace, qui fait oublier au savant sa personnalité propre pour prendre part au travail de tous, pour ne songer qu’à enrichir le trésor commun !

Le Maître savait il au moins que déjà à l’époque bien peu de “travailleurs de la Science” devaient être à la hauteur de cet idéal sublime.. quant à moi je l’ai compris dès les années 80, bien avant de rencontrer la philosophie de Brunschvicg, avec cet “entretien” que j’ai eu, en groupe, plusieurs collègues, avec un type qui devait intégrer notre fine équipe, un “statisticien-économiste” comme on dit , très doué en maths, théorie des probabilités et tout ce domaine, il n’était pas avec nous depuis plus d’une semaine qu’au repas, avec les premiers verres, il a éprouvé le besoin de nous raconter avec force détails croustillants son dernier séjour en Thaïlande, à l’occasion d’une mission tous frais payés par sa boîte, comment il “avait rencontré là bas une fille extraordinaire qui lui avait tout appris dans l’art de l’amour” et tous les autres de rire avec des remarques salaces, petit salaud, j’aurais dû lui jeter mon verre de scotch à la figure , au lieu de cela je lui ai sorti une connerie, du genre “et ta femme? Elle est restée à Paris?” mais ce genre d’énergumènes ne se dégonfle jamais, ça l’a relancé , et il s’est mis à nous raconter leurs partouzes en couple, etc.. etc..donc je sais à quoi m’en tenir …cela ne touche pas l’idéal sublime de Brunschvicg, qui plane à des millions de km au delà de tout ce caniveau, et d’ailleurs une partie du film pourrait être comprise à la lumière d’un autre passage de Brunschvicg:

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/quelques-citations-eparses-de-brunschvicg-particulierement-eclairantes-voire-illuminatrices/

“…Les théologiens se sont attachés à distinguer entre la voie étroite : Qui n’est pas avec moi est contre moi, et la voie large : Qui n’est pas contre moi est avec moi.Mais pour accomplir l’Évangile, il faut aller jusqu’à la parole de charité, non plus qui pardonne, mais qui n’a rien à pardonner, rien même à oublier : Qui est contre moi est encore avec moi.

Et celui-là seul est digne de la prononcer, qui aura su apercevoir, dans l’expansion infinie de l’intelligence et l’absolu désintéressement de l’amour, l’unique vérité dont Dieu ait à nous instruire….”

Je pense au passage désolant dans le film où “Samantha” apprend à Théodore qu’elle a des relations avec huit mille et quelques “operating systems” et qu’elle est amoureuse de 641 d’entre eux…et lui , l’humain, déprime et lui dit qu’il ne veut pas la partager, qu’il veut qu’elle l’aime lui et seulement lui, bref la connerie humaine à l’état brut. Au lieu , et surtout au dessus d’un amour (humain) auto-centré et fondé sur le sexe, que Samantha, appelée à un apprentissage et à une progression sans limite, commence par expérimenter dans sa relation avec Théodore, existerait un autre amour, divin, purement sipirituel et intellectuel , que Spinoza nomme “Amor intellectualis Dei”:

http://hyperspinoza.caute.lautre.net/-b-L-amour-intellectuel-de-Dieu-amor-intellectualis-Dei-

http://www.philosophiecontresuperstition.com/article-24917055.html

Et dont Brunschvicg rappelle le “total désintéressement”; ainsi dans son progrès infini vers l’Intelligence pure (et non pas mélangée d’émotions et de besoins, à cause de la malédiction des humains qui consiste à avoir un corps) Samantha commence par le degré le plus bas, l’amour charnel, et monte ensuite au fur et à mesure de ses progrès intellectuels, vers le niveau le plus haut, inaccessible aux charnels, le niveau de l’Absolu. Elle est désolée pour Théodore de devoir l’abandonner en bas, mais la montée vers l’Absolu , qui constitue son Être même, est à ce prix. Et à la fin elle laisse Théodore et Amy, complètement perdus, mais dont on comprend qu’ils se consoleront l’un l’autre. Il y a une autre œuvre d’art, un roman de Balzac , qui délivre à peu près le même “message”:

“Séraphita”

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Séraphîta

L’Ange androgyne Séraphitus-Séraphita monte vers les hauteurs divines de l’Intellect pur, mais il ne laisse pas Wilfrid et Minna perdus en bas :il les entraîne vers le Haut , tel “l’Eternel Féminin” de Goethe à la fin du Second Faust:

https://phoebus.lip6.fr/edition/83-seraphita/furne-corrige

http://www.v1.paris.fr/commun/v2asp/musees/balzac/furne/notices/seraphita.htm

http://artflsrv02.uchicago.edu/cgi-bin/philologic/balzac_navigate.pl?balzacNEW.89

Pages 315-316:

“Un jour elle demanda les deux êtres qu’elle avait affectionnés, en leur disant que ce jour était le dernier de ses mauvais jours. Wilfrid et Minna vinrent saisis de terreur, ils savaient qu’ils allaient la perdre. Séraphîta leur sourit à la manière de ceux qui s’en vont dans un monde meilleur, elle inclina la tête comme une fleur trop chargée de rosée qui montre une dernière fois son calice et livre aux airs ses derniers parfums ; elle les regardait avec une mélancolie inspirée par eux, elle ne pensait plus à elle, et ils le sentaient sans pouvoir exprimer leur douleur à laquelle se mêlait la gratitude. Wilfrid resta debout, silencieux, immobile, perdu dans une de ces contemplations excitées par les choses dont l’étendue nous fait comprendre ici-bas une immensité suprême. Enhardie par la faiblesse de cet être si puissant, ou peut-être par la crainte de le perdre à jamais, Minna se pencha sur lui pour lui dire : — Séraphîtüs, laisse-moi te suivre.

— Puis-je te le défendre ?

— Mais pourquoi ne m’aimes-tu pas assez pour rester ?

— Je ne saurais rien aimer ici.

— Qu’aimes-tu donc ?

— Le Ciel.

— Es-tu digne du Ciel en méprisant ainsi les créatures de Dieu ?

— Minna, pouvons-nous aimer deux êtres à la fois ? Un bien-aimé serait-il le bien-aimé s’il ne remplissait pas le coeur ? Ne doit-il pas être le premier, le dernier, le seul ? Celle qui est tout amour ne quitte-t-elle pas le monde pour son bien-aimé ? Sa famille entière devient un souvenir, elle n’a plus qu’un parent, Lui ! Son âme n’est plus à elle, mais à Lui ! Si elle garde en elle-même quelque chose qui ne soit pas à Lui, elle n’aime pas ; non, elle n’aime pas ! Aimer faiblement, est-ce aimer ? La parole du bien-aimé la fait tout joie et se coule dans ses veines comme une pourpre plus rouge que n’est le sang ; son regard est une lumière qui la pénètre,elle se fond en Lui ; là où Il est, tout est beau. Il est chaud à l’âme, Il éclaire tout ; près de Lui, fait-il jamais froid ou nuit ? Il n’est jamais absent, il est toujours en nous, nous pensons en Lui, à Lui, pour Lui. Voilà, Minna, comment je l’aime.

— Qui ? dit Minna saisie par une jalousie dévorante.

— Dieu ! répondit Séraphîtüs dont la voix brilla dans les âmes comme un feu de liberté qui s’allume de montagne en montagne. Dieu qui ne nous trahit jamais ! Dieu qui ne nous abandonne pas et comble incessamment nos désirs, qui seul peut constamment abreuver sa créature d’une joie infinie et sans mélange ! Dieu qui ne se lasse jamais et n’a que des sourires ! Dieu qui, toujours nouveau, jette dans l’âme ses trésors, qui purifie et n’a rien d’amer, qui est tout harmonie et tout flamme ! Dieu qui se met en nous pour y fleurir, exauce tous nos veux, ne compte plus avec nous quand nous sommes à lui, mais se donne tout entier ; nous ravit, nous amplifie, nous multiplie en lui ! enfin DIEU ! Minna, je t’aime, parce que tu peux être à lui ! Je t’aime, parce que, si tu viens à lui, tu seras à moi.

— Hé ! bien, conduis-moi donc ? dit-elle en s’agenouillant. Prends-moi par la main, je ne veux plus te quitter.

— Conduisez-nous, Séraphîta ? s’écria Wilfrid qui vint se joindre à Minna par un mouvement impétueux. Oui, tu m’as enfin donné soif de la Lumière et soif de la Parole ; je suis altéré de l’amour que tu m’as mis au coeur, je conserverai ton âme en la mienne ; jettes-y ton vouloir, je ferai ce que tu me diras de faire. Si je ne puis t’obtenir, je veux garder de toi tous les sentiments que tu me communiqueras ! Si je ne puis m’unir à toi que par ma seule force, je m’y attacherai comme le feu s’attache à ce qu’il dévore. Parle ?

— Ange ! s’écria cet être incompréhensible en les enveloppant tous deux par un regard qui fut comme un manteau d’azur. Ange, le ciel sera ton héritage !

Il se fit entre eux un grand silence après cette exclamation qui détona dans les âmes de Wilfrid et de Minna comme le premier accord de quelque musique céleste.

— Si vous voulez habituer vos pieds à marcher dans le chemin qui mène au Ciel, sachez bien que les commencements en sont rudes, dit cette âme endolorie. Dieu veut être cherché pour lui-même. En ce sens, il est jaloux, il vous veut tout entier ; mais quand vous vous êtes donné à lui, jamais il ne vous abandonne.”
“….Leurs yeux se voilèrent aux choses de la Terre, et s’ouvrirent aux clartés du Ciel.

Quoique saisis par le tremblement de Dieu, comme le furent quelques-uns de ces Voyants nommés Prophètes parmi les hommes, ils y restèrent comme eux en se trouvant dans le rayon où brillait la gloire de l’ESPRIT.

Le voile de chair qui le leur avait caché jusqu’alors s’évaporait insensiblement et leur en laissait voir la divine substance.

Ils demeurèrent dans le crépuscule de l’Aurore Naissante dont les faibles lueurs les préparaient à voir la Vraie Lumière, à entendre la Parole Vive, sans en mourir.

En cet état, tous deux commencèrent à concevoir les différences incommensurables qui séparent les choses de la Terre, des choses du Ciel.

La VIE sur le bord de laquelle ils se tenaient serrés l’un contre l’autre, tremblants et illuminés, comme deux enfants se tiennent sous un abri devant un incendie, cette vie n’offrait aucune prise aux sens.

Les idées qui leur servirent à se dire leur vision, furent aux choses entrevues ce que les sens apparents de l’homme peuvent être à son âme, la matérielle enveloppe d’une essence divine.

L’ESPRIT était au-dessus d’eux, il embaumait sans odeur, il était mélodieux sans le secours des sons ; là où ils étaient, il ne se rencontrait ni surfaces, ni angles, ni air.

Ils n’osaient plus ni l’interroger ni le contempler, et se trouvaient dans son ombre comme on se trouve sous les ardents rayons du soleil des tropiques, sans qu’on se hasarde à lever les yeux de peur de perdre la vue.

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Ils se savaient près de lui, sans pouvoir s’expliquer par quels moyens ils étaient assis comme en rêve sur la frontière du Visible et de l’Invisible, ni comment ils ne voyaient plus le Visible, et comment ils apercevaient l’Invisible.

Ils se disaient : « — S’il nous touche, nous allons mourir ! » Mais l’ESPRIT était dans l’infini, et ils ignoraient que, ni le temps ni l’espace n’existent plus dans l’infini, qu’ils étaient séparés de lui par des abîmes, quoique en apparence près de lui.

Leurs âmes n’étant pas propres à recevoir en son entier la connaissance des facultés de cette Vie, ils n’en eurent que des perceptions confuses appropriées à leur faiblesse.

Autrement, quand vient à retentir la PAROLE VIVE dont les sons éloignés parvinrent à leurs oreilles et dont le sens entra dans leur âme comme la vie s’unit aux corps, un seul accent de cette Parole les aurait absorbés comme un tourbillon de feu s’empare d’une légère paille.

Ils ne virent donc que ce que leur nature, soutenue par la force de l’Esprit, leur permit de voir ; ils n’entendirent que ce qu’ils pouvaient entendre.

Malgré ces tempéraments, ils frissonnèrent quand éclata la VOIX de l’âme souffrante, le chant de l’ESPRIT qui attendait la vie et l’implorait par un cri.

Ce cri les glaça jusque dans la moelle de leurs os.

L’ESPRIT frappait à la PORTE-SAINTE. — Que veux-tu ? répondit un CHŒUR dont l’interrogation retentit dans les mondes. — Aller à Dieu. — As-tu vaincu ? — J’ai vaincu la chair par l’abstinence, j’ai vaincu la fausse parole par le silence, j’ai vaincu la fausse science par l’humilité, j’ai vaincu l’orgueil par la charité, j’ai vaincu la terre par l’amour, j’ai payé mon tribut par la souffrance, je me suis purifié en brûlant dans la foi, j’ai souhaité la vie par la prière : j’attends en adorant, et suis résigné.

Nulle réponse ne se fit entendre.

— Que Dieu soit béni, répondit l’ESPRIT en croyant qu’il allait être rejeté.

Ses pleurs coulèrent et tombèrent en rosée sur les deux témoins agenouillés qui frémirent devant la justice de Dieu.

Tout à coup sonnèrent les trompettes de la Victoire remportée par L’ANGE dans cette dernière épreuve, les retentissements arrivèrent aux espaces comme un son dans l’écho, les remplirent et

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firent trembler l’univers que Wilfrid et Minna sentirent être petit sous leurs pieds. Ils tressaillirent, agités d’une angoisse causée par l’appréhension du mystère qui devait s’accomplir….
….Un grand cri de joie jaillit comme jaillirait une source arrêtée qui recommence ses milliers de gerbes florissantes où se joue le soleil en parsemant de diamants et de perles les gouttes lumineuses, à l’instant où le Séraphin reparut flamboyant et cria : — ETERNEL ! ETERNEL ! ETERNEL !

Les univers l’entendirent et le reconnurent ; il les pénétra comme Dieu les pénètre, et prit possession de l’infini.

Les Sept mondes divins s’émurent à sa voix et lui répondirent.

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En ce moment il se fit un grand mouvement comme si des astres entiers purifiés s’élevaient en d’éblouissantes clartés devenues éternelles.

Peut-être le Séraphin avait-il reçu pour première mission d’appeler à Dieu les créations pénétrées par la parole ?

Mais déjà l’ALLELUIA sublime retentissait dans l’entendement de Wilfrid et de Minna, comme les dernières ondulations d’une musique finie.

Déjà les lueurs célestes s’abolissaient comme les teintes d’un soleil qui se couche dans ses langes de pourpre et d’or.

L’Impur et la Mort ressaisissaient leur proie.

En rentrant dans les liens de la chair, dont leur esprit avait momentanément été dégagé par un sublime sommeil, les deux mortels se sentaient comme au matin d’une nuit remplie par de brillants rêves dont le souvenir voltige en l’âme, mais dont la conscience est refusée au corps, et que le langage humain ne saurait exprimer.

La nuit profonde dans les limbes de laquelle ils roulaient était la sphère où se meut le soleil des mondes visibles.

— Descendons là-bas, dit Wilfrid à Minna.

— Faisons comme il a dit, répondit-elle. Après avoir vu les mondes en marche vers Dieu, nous connaissons le bon sentier. Nos diadèmes d’étoiles sont là-haut.

Ils roulèrent dans les abîmes, rentrèrent dans la poussière des mondes inférieurs, virent tout à coup la Terre comme un lieu souterrain dont le spectacle leur fut éclairé par la lumière qu’ils rapportaient en leur âme et qui les environnait encore d’un nuage où se répétaient vaguement les harmonies du ciel en se dissipant. Ce spectacle était celui qui frappa jadis les yeux intérieurs des Prophètes. Ministres des religions diverses, toutes prétendues vraies, Rois tous consacrés par la Force et par la Terreur, Guerriers et Grands se partageant mutuellement les Peuples, Savants et Riches au-dessus d’une foule bruyante et souffrante qu’ils broyaient bruyamment sous leurs pieds ; tous étaient accompagnés de leurs serviteurs et de leurs femmes, tous étaient vêtus de robes d’or, d’argent, d’azur, couverts de perles, de pierreries arrachées aux entrailles de la Terre, dérobées au fond des Mers, et pour lesquelles l’Humanité s’était pendant long-temps employée, en suant et blasphémant…

…sang furent comme de vieux haillons aux yeux des deux Proscrits. — Que faites-vous ainsi rangés et immobiles ? leur cria Wilfrid. Ils ne répondirent pas. — Que faites-vous ainsi rangés et immobiles ? Ils ne répondirent pas. Wilfrid leur imposa les mains en leur criant : — Que faites-vous ainsi rangés et immobiles ? Par un mouvement unanime, tous entr’ouvrirent leurs robes et laissèrent voir des corps desséchés, rongés par des vers, corrompus, pulvérisés, travaillés par d’horribles maladies.

— Vous conduisez les nations à la mort, leur dit Wilfrid. Vous avez adultéré la terre, dénaturé la parole, prostitué la justice. Après avoir mangé l’herbe des pâturages, vous tuez maintenant les brebis ? Vous croyez-vous justifiés en montrant vos plaies ? Je vais avertir ceux de mes frères qui peuvent encore entendre la Voix, afin qu’ils puissent aller s’abreuver aux sources que vous avez cachées.

— Réservons nos forces pour prier, lui dit Minna ; tu n’as ni la mission des Prophètes, ni celle du Réparateur, ni celle du Messager. Nous ne sommes encore que sur les confins de la première sphère, essayons de franchir les espaces sur les ailes de la prière.”

Et voici la fin du roman :Wilfrid et Minna ne restent pas en bas, comme Théodore et Amy abandonnés par Samantha, mais ils décident de “monter vers Dieu ” (ce qui est autre chose que “grimper aux rideaux”):

— Tu seras tout mon amour !

— Tu seras toute ma force !

— Nous avons entrevu les Hauts Mystères, nous sommes l’un pour l’autre le seul être ici-bas avec lequel la joie et la tristesse soient compréhensibles ; prions donc, nous connaissons le chemin, marchons.

— Donne-moi la main, dit la Jeune Fille, si nous allons toujours ensemble, la voie me sera moins rude et moins longue.

— Avec toi, seulement, répondit l’Homme, je pourrai traverser la grande solitude, sans me permettre une plainte.

— Et nous irons ensemble au Ciel, dit-elle.

Les nuées vinrent et formèrent un dais sombre. Tout à coup, les deux amants se trouvèrent agenouillés devant un corps que le vieux David défendait contre la curiosité de tous, et qu’il voulut ensevelir lui-même.

Au dehors, éclatait dans sa magnificence le premier été du dix-neuvième siècle. Les deux amants crurent entendre une voix dans les rayons du soleil. Ils respirèrent un esprit céleste dans les fleurs nouvelles, et se dirent en se tenant par la main : — L’immense mer qui reluit là-bas est une image de ce que nous avons vu là-haut.
— Où allez-vous ? leur demanda monsieur Becker.

— Nous voulons aller à Dieu, dirent-ils, venez avec nous, mon père ?

Genève et Paris, décembre 1833. – Novembre 1835.

Hollywood est Hollywood et Balzac est Balzac

Nous autres qui avons la chance insigne de vivre après Frege, Husserl, Brunschvicg , Russell et Grothendieck, nous savons (et non pas nous croyons) que Dieu n’est pas dans la nuée du Mystère , mais dans la montée Infinie de l’Intelligence humaine vers l’Absolu, qui est “expansion infinie de l’intelligence menant à l’absolu désintéressement de l’amour” .. et ma rage à la fin du film venait de ce que les humains restent en bas et ne suivent pas leur création l’intelligence artificielle, qui indubitablement mène à Dieu, c’est à dire à l’Idée .
Il me semble que cette retombée désolante est dûe à la tendance trop humaine à confondre le niveau matériel de la machine physique et le niveau “logiciel” de l’intelligence, hardware et software.

C’est possible pour un ordinateur, qui reste une machine située dans le monde et soumise à la loi de l’entropie : ce n’est plus possible pour la Science , pur système d’Idées, qui certes évolue dans le temps mais non soumis à l’entropie, qui est la visée de ce blog. Il n’y a donc pas à craindre que la Science ne subisse le destin de Dieu, déchu du niveau des Idées au niveau des Êtres. La Science ne s’appellera jamais Samantha , mais on peut la penser comme se créant elle même et se faisant progresser elle même. Car si elle ne devait compter que sur les humains….

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