Le chef d’œuvre remarquable d’Eric Rohmer: “Ma Nuit chez Maud” (1969) : Pascal, Brunschvicg, Marx, catholicisme, mathématiques, philosophie…et libertinage

J’ai parlé de ce film , qui est visible ici:

https://m.ok.ru/video/208446622278

dans l’article précédent :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2017/06/09/brunschvicgvfconversion-philosophie-de-la-vie-et-philosophie-de-lesprit/

puisqu’au cours du film , Trintignant trouve “par hasard” le Livre de Brunschvicg “De la vraie et de la fausse conversion” dans la chambre d’étudiant où il passe la nuit après avoir raccompagné en voiture Françoise (Marie Christine Barrault) et être resté bloqué par le verglas.

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Ma_nuit_chez_Maud

Je rappelle cet ancien article de moi sur ce film qui m’a depuis toujours profondément troublé (seulement dans les années 70, c’était Françoise Fabian qui m’intéressait, beaucoup plus que Pascal ou les marxistes ou les mathématiques) . Il s’agit réellement d’une grande œuvre d’art qui peut orienter (ou déstabiliser) une vie:

https://mathesismessianisme.wordpress.com/2015/05/23/brunschvicgvfconversion-ma-nuit-chez-maud-deric-rohmer-1969/

Et je signale aussi cet article de “Stalker”, d’une grande qualité comme toujours sur ce site excellent :

http://www.juanasensio.com/archive/2004/05/17/ma-nuit-chez-maud-eric-rohmer.html

où je dois toutefois signaler une légère inexactitude :

“mais découvrira plus tard que celle dont il est amoureux fut la maîtresse de l’amant de celle-là, mort dans un accident de voiture. ”

Non, Françoise la blonde (Marie-Christine Barrault) fut la maîtresse , follement amoureuse avant de rompre par lassitude de cette aventure sans issue, du mari de Maud , pas de son amant .

La scène où Trintignant trouve le livre de Brunschvicg “De la vraie et de la fausse conversion” se situe aux alentours de 1h 29 minutes 30 secondes.

Autre scène cruciale :vers 42 minutes , où les trois protagonistes principaux : Jean-Louis l’ingénieur catholique au passé ” d’homme à femmes”, Vidal le professeur de philosophie marxiste, et Maud, médecin qui se décrit elle même comme “fidèle à la tradition d’irréligion de sa famille de libres-penseurs” discutent sur la vie, l’amour, la religion ., et notamment sur Pascal pour lequel Jean-Louis et Vidal éprouvent , mais pour des raisons bien différentes, une admiration fascinée. A 42 minutes justement Jean-Louis parle de la condamnation que Pascal a porté , au nom de son christianisme, contre les mathématiques , alors qu’il avait été un grand mathématicien , notamment de la théorie naissante des probabilités. Puis la discussion dérive, sous l’impulsion de Vidal qui a trop bu, sur “Pascal et les femmes” . Jean-Louis pourtant s’intéresse, en même temps qu’à Pascal pour lequel il éprouve une certaine hostilité en raison de sa propre conception du christianisme qui est rien moins que janséniste, aux mathématiques , et pas comme on pourrait le croire en raison de sa profession d’ingénieur, mais à cause de sa fascination philosophique pour la notion de “hasard” qu’il cherche à clarifier au moyen de la théorie des probabilités (où ce mot apparaît rarement, remplacé par celui de “variable aléatoire”) . Cette obsession pour le concept (fort peu scientifique) de “hasard” est évidemment dûe à sa recherche de l’amour d’une femme afin de fonder une famille catholique et d’être fidèle à cette épouse pour la vie, symbole d’une fidélité plus haute : fidélité à Jésus-Christ et à son Église. Or cet amour, il ne sait guère où le trouver et compte, sans le reconnaître, sur ce fameux “hasard” pour le rencontrer . Il décide de forcer le hasard un soir au volant de sa voiture, en décidant que Françoise, qu’il croise régulièrement à la messe , sera sa femme. Mais il se garde bien d’en parler à Maud et à Vidal qui se doutent quand même, de par une “intuition” inexplicable, de quelque chose. Par bravade, il répond à Maud qu’il compte sur les petites annonces pour se marier un jour mais “qu’il n’est pas pressé” . Puis Vidal prend congé et Jean-Louis reste pour la Nuit, mais lorsque Maud lui apprend qu’il n’y a pas de chambre d’amis il se coche tout habillé aux côtés de Maud complètement nue .. au petit matin celle ci se colle contre lui, il semble succomber puis la repousse. Ils se quittent bons amis, se promettant de se revoir à midi avec Vidal et d’autres amies pour une grande promenade. Or le hasard “fait bien les choses” et “récompense” en quelque sorte Jean-Louis d’avoir résisté à la tentation et surtout à la tentatrice (qui est en fait une femme qui souffre profondément, d’avoir perdu son amant dans un accident de voiture) car ce matin là , Jean-Louis voit passer Françoise à vélo-solex et s’enhardit jusqu’à l’aborder et lui parler. Et le soir, après la promenade, le “hasard” intervient une seconde fois puisqu’il rencontre de nouveau Françoise et lui propose de la raccompagner en voiture, ce qu’elle accepte.

Nous avons donc là trois personnages qui incarnent trois façons de donner un sens à l’existence :

-Jean Louis le catholique, très “déçu ” par la pensée de Pascal

-Vidal le marxiste , admiratif pour le “pari de Pascal” , qu’il interprète en remplaçant le “salut éternel” par le fait que l’Histoire ait un sens (qui sera évidemment le sens communiste ) :même s’il en doute profondément et pense que la probabilité pour que l’histoire ait un sens est infime, il est forcé par le calcul et la réflexion de choisir la seconde hypothèse puisque le gain est infini (si l’Histoire a un sens, puisque cette hypothèse est analogue au salut éternel des chrétiens, qui a une valeur infinie) donc même si la probabilité est presque nulle (mais pas nulle) l’espérance mathématique qui est le gain multiplié par la probabilité sera infinie.

-et enfin Maud qui représente l’athéisme et l’irréligion, accompagnés d’un érotisme envoûtant, mais pas du tout la perversité comme des esprits faibles et simples , voire simplets seraient tentés de le penser : c’est au fond une femme très morale, tolérante et respectueuse des autres, elle se situe à mille lieues de ces cons et connes actuelles, se nommant eux mêmes “libertins” (parce que ça fait mieux que “fréquentant les clubs échangistes” ) et se glorifiant de façon indiscrète de leurs coucheries, tout en adoptant une attitude insultante envers les “attardés mentaux” qui restent soumis aux préjugés bourgeois ( comme arriver vierge au mariage).

Si le film m’interpelle autant, c’est sans doute parce que ces trois façons de donner un sens à l’existence sont différentes, voire opposées , à la thèse fondatrice de ce blog , qui est que seule la participation au progrès de la conscience dans la Science et la philosophie peut donner un sens à l’existence humaine, un sens qui permette de regarder en face la perspective de la mort certaine sans fuir dans des croyances absurdes sur la possibilité d’une existence individuelle “après la mort”.
La solution marxiste de Vidal au problème , qui consiste à faire le pari que l’Histoire a un sens ( et, comme par hasard, le sens que lui donne la conception communiste de l’Histoire humaine ) est refusée catégoriquement ici selon le théorème zéro de Terry Gillam , Macbeth ou de l’Ecclésiaste:

https://www.eeif.org/sites/default/files/qohelet.pdf

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2017/02/28/louis-wolfson-ma-mere-musicienne-est-morte-de-maladie-maligne-a-minuit-mardi-a-mercredi-au-milieu-du-mois-de-mai-mille977-au-mouroir-memorial-a-manhattan/

https://unedemeuresouterraineenformedecaverne.wordpress.com/2014/06/25/le-theoreme-zero-de-terry-gilliam-qohen-leth-cohen-qoheleth/

Le monde ou l’Histoire humaine est une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, qui ne signifie rien

ou, selon la formulation biblique

Vanité des vanités , tout est vanité

De plus on ne voit pas pourquoi ce sens, s’il existait, serait le sens marxiste, ou même serait explicable en langage humain.
Par contre il est possible de donner un sens à son existence en s’émancipant du plan vital et en orientant sa conscience (“de toute son âme et de toute sa force”) vers le plan spirituel.

-l’option chrétienne est tout autant refusée : Dieu est considéré comme une Idée, non comme un Être suprême, et c’est aussi le cas de Jésus Christ , qui même s’il a existé historiquement est assimilé à une Idée , celle de “Perfection de l’humanité”. De plus le christianisme est considéré , au même titre que toutes les autres religions existantes, comme étant resté “enlisé” dans le plan vital, comme ayant trahi donc la vocation d’une religion, de toute religion, qui est d’acheminer la conscience humaine hors du plan vital, vers le plan internel de l’Idée

-Pascal est admiré ici , mais pas pour le pari puisque le plan internel des Idées n’est pas l’objet d’une conjecture ou d’un pari: je sais avec certitude que je forme une Idée, comme par exemple l’Idée de Dieu, je ne le “crois” pas et je ne crois pas non plus que cette Idée va prendre forme extérieurement comme “un Être” , et la prédominance du plan des Idées est prouvée par la “déraisonnable efficacité des mathématiques en physique ” ; la mathématique consiste à manipuler certaines Idées (mathématiques) et elle ne réussit si bien que parce que le plan internel de l’Idée prédomine sur le monde, le dépasse infiniment . La Science Internelle, ou Mathesis universalis, est une sorte de généralisation de la mathématique qui traite de toutes les Idées , pas seulement des Idées mathématiques (celles qui naissent de la pratique mathématique ) en leur donnant toutefois une forme mathématique, appelée leur “mathème”.
Je refuse le terme de “hasard” , trop connoté par la pensée-bavardage de la quotidienneté , et lui substitue le terme de “contingence” : cette contingence radicale est le propre. Du monde, par contre la mathématique ” apprivoise” en quelque sorte la contingence, la rend calculable, mais pas de la façon que souhaiteraient les traders ou les habitués des gens de course… comme le dit le remarquable Mark Hanna dans le “Loup de Wall street” , “personne ne sait si une action va grimper ou chuter ” et ceci parce que la Bourse , comme le savait très bien le remarquable et excellent Jésus Christ lorsqu’il a chassé les marchands du Temple, est le symbole même, le représentant privilégié, du monde et de la contingence radicale qui le caractérise, vos conseillers en placements boursiers et financiers vous trompent et vous volent, si l’économie et la finance relevaient d’une science exacte comme la physique, ça se saurait, depuis le temps..

L’éternité comme durée perpétuelle est remplacée ici par l’internité qui est l’imminence radicale, selon la belle formulation de Brunschvicg citant Bergson:

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/quelques-citations-eparses-de-brunschvicg-particulierement-eclairantes-voire-illuminatrices/

il est malaisé de décider si l’armée des vivants peut avoir l’espérance, suivant la magnifique image que nous a proposée Bergson, de « culbuter la mort« ; mais, puisque le salut est en nous, n’est il pas assuré que l’armée des esprits débouche dans l’éternité, pourvu que nous ayons soin de maintenir à la notion d’éternité sa stricte signification d’immanence radicale ?

Le salut “éternel” religieux ou marxiste est remplacé dans la Science internelle par un salut intellectuel appelé “salut internel” qui consiste , non pas à “tout comprendre” (parce que tout, ça fait un peu beaucoup ) mais à créer un système d’Idées reliées par des morphismes mathématiques dans des catégories , système d’ Idées que l’on a ensuite toujours à l’esprit et qui est propre à unifier complètement et à placer sous la lumière de l’intelligibilité possible et universellement vérifiable toute réalité intérieure et extérieure : je viens de décrire ici ce que doit être la Science internelle..

Cela dit , la contingence sera toujours le propre du plan vital et les histoires d’amour naîtront toujours d’une rencontre imprévue et dûe au hasard… sinon ce n’est plus de l’amour mais de la prostitution, avec ses rendez vous organisés à l’avance à telle heure et tel numéro de chambre…

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