Émile Boutroux : l’intellectualisme de Malebranche

Il existe un article de Boutroux

https://fr.m.wikisource.org/wiki/L’Intellectualisme_de_Malebranche

Qui démontre que  la spécificité de Malebranche et du malebranchisme est non pas tant dans le christianisme ( de l’Oratoire)que dans l’intellectualisme mathématisant. (C’est pour cette raison que Léon Brunschvicg lui accorde une si grande importance). Un intellectualisme qui traduit une fidélité au cartésianisme, qui avait représenté pour lui une véritable illumination , à la lecture du “Traité de l’homme” chez un libraire parisien vers 1664:

http://sos.philosophie.free.fr/malebran.php

https://books.google.fr/books?id=QpA6GRlvTqAC&printsec=frontcover&dq=Malebranche&cd=20&hl=fr#v=onepage&q&f=false

La philosophie de Malebranche est essentiellement intellectualiste. Ce disciple de Descartes n’aborde aucune recherche, qu’il ne s’engage à rejeter toute notion dépourvue d’évidence rationnelle. Excepte-t-il les vérités de la foi ? Délibérément il a fait de la raison le principe, non seulement de toute science, mais de la morale, et de la religion même. La religion, pour lui, n’est qu’une forme, adaptée à la condition humaine, de la métaphysique.

Nous voyons en Dieu tout ce que nous connaissons véritablement ; connaître le monde, c’est le concevoir par rapport à l’étendue intelligible qui réside en Dieu même, c’est le réduire en éléments mathématiques. Dieu, chez Malebranche, est toute lumière, toute vérité, tout ordre, c’est-à-dire qu’il contente, universellement et absolument, cette raison parfaite qui, comme seconde personne de la Trinité, est son essence même.


Rien de plus certain que le caractère intellectualiste de la philosophie de Malebranche. Mais il est intéressant de se demander quelle est, au juste, la nature de cette intelligence, de cette raison, à laquelle, sans restriction, Malebranche soumet toutes choses et Dieu lui-même.

Cela n’empêche pas Malebranche , de par notamment sa thèse décriée de la “Vision en Dieu” (des Idées), de se montrer anticartésien.

Cet intellectualisme de Malebranche est un mathématisme, comme celui de Brunschvicg et Lautman , qui triomphera 250 ans plus tard en France

Malebranche pose en principe que connaître le monde matériel, c’est en expliquer toutes les parties et tous les phénomènes par les seules lois de la mécanique, c’est-à-dire par la seule idée mathématique de l’étendue. Que suit-il de l’application de cette maxime ?


Une première conséquence, c’est que l’existence de ces formes particulières de l’étendue que nous appelons les corps est absolument indémontrable. Les mathématiques n’admettent que l’universel. Malebranche reconnaît, déclare, démontre que l’existence des corps est indémontrable. Mais il affirme, non moins catégoriquement, que les corps existent. Nous en sommes assurés, dit-il, par la révélation.

Les doctrines de l’occassionalisme et de la Vision en Dieu (séparation stricte entre le sentiment, toujours particulier, et l’universalité de rapports ou vérité ou morphismes mathématiques) dépendent directement de ce mathématisme:

Une seconde conséquence de la conception mathématique de l’univers, c’est l’impossibilité de concevoir un rapport d’influence entre les mouvements des corps et les sentiments qui, dans notre âme, correspondent à ces mouvements.

D’une manière générale, une créature ne peut agir dans une mesure quelconque, sur une autre créature. En effet, les accidents, chez les êtres réels, ne sont pas séparables des substances ; et modifier la substance, c’est créer ou anéantir. Or, à Dieu seul il appartient de créer ou d’anéantir. Toute puissance, donc, qu’elle s’exerce sur les substances ou sur les accidents, appartient exclusivement à Dieu.


Comme, d’ailleurs, l’étendue et le sentiment sont choses entièrement différentes, toute tentative d’expliquer les phénomènes de l’un par les phénomènes de l’autre est frappée de stérilité. L’étendue et le sentiment coexistent, d’une manière purement contingente ; et, s’il y a correspondance entre les modifications de l’un et les modifications de l’autre, ce ne peut être qu’en vertu d’un libre décret de Dieu. Les modifications des substances spirituelle et corporelle ne peuvent être causes véritables les unes des autres ; le seul nom qui convienne au rôle qu’elles remplissent est celui des causes occasionnelles.

L’ordre, en quoi consiste Dieu, se trouve donc légitimement “en Dieu” , dans l’Etendue intelligible, au dessus de la vérité qui se limite aux rapports universels de grandeur:

Or en Dieu réside nécessairement l’ordre, et l’on pourrait presque dire que l’ordre, c’est Dieu même. Mais l’ordre contient, outre les rapports de grandeur, qui sont l’objet des mathématiques, les rapports de perfection proprement dite, qui sont la matière de la morale. Tel le rapport de valeur, en vertu duquel le bien de l’âme doit être préféré à celui du corps, la vie d’un homme à celle d’un animal. C’est là un genre de vérités qui ne se peut ramener à la vérité mathématique, et qui n’en a pas moins son fondement en Dieu.

Il y a plus. Comme il convient à notre faiblesse de considérer séparément des attributs qui, en Dieu, sont inséparables, ainsi nous comprendrons mieux la signification des vérités mathématiques et des vérités morales, en les comparant entre elles, quant au rôle qu’elles jouent respectivement dans notre vie. Or, en ce sens, Malebranche n’hésite pas à professer que la considération des vérités morales est plus nécessaire encore que celle des vérités mathématiques. Je ne me plais point, dit le Verbe divin à l’âme recueillie qui l’interroge, je ne me plais point aux questions qui ne vont pas à honorer la sagesse de mon Père. Comme je suis la vie des esprits, aussi bien que leur lumière, j’aime beaucoup mieux leur enseigner les vérités qui nourrissent l’âme, et qui, en même temps qu’elles éclairent l’esprit, pénètrent, agitent et animent le cœur. Quand je suis venu sur la terre pour instruire les hommes, je ne leur ai point appris la géométrie, l’astronomie, ni tout ce que les savants font gloire de savoir. La lumière que je répands volontiers, c’est une lumière qui échauffe la volonté et qui produit l’amour de Dieu. Je pénètre et j’éclaire tous les esprits. Mais que sert à un démon de savoir que deux et deux font quatre, ou de connaître le rapport de la circonférence d’un cercle à son diamètre ? S’il en est plus savant, il n’en est pas plus sage.


Dans le développement de cette pensée, Malebranche en vient à limiter le contenu de la vérité proprement dite aux rapports de grandeur, et à réserver le mot « ordre » pour les rapports de perfection. Et il met l’ordre au-dessus de la vérité. Je ne suis pas seulement, dit le Verbe, la vérité éternelle, mais encore l’ordre immuable et nécessaire. Comme vérité, j’éclaire ceux qui me consultent pour devenir plus savants ; comme ordre, je règle ceux qui me suivent pour devenir plus parfaits. Or, tu dois beaucoup plus contempler la beauté de l’ordre que l’évidence de la vérité ; car, si la beauté de l’ordre te gagne le cœur, elle te rendra parfait. Mais, quoique l’évidence de la vérité éclaire l’esprit, elle ne te délivrera pas de tes [34] misères. Veux-tu être semblable aux impies, qui me contemplent avec plaisir lorsque je les éclaire de la lumière de la vérité, et qui ont horreur de moi, lorsque je les reprends et que je les condamne par la manifestation de l’ordre ?

Le malebranchisme , qui est comme le brunscvicgisme “intellectualisme mathématisant “, pose donc “devant nous un grave problème ” qui ne peut être abordé que comme 250 ans plus tard par Brunschvicg et Lautman : la perfection du cartésianisme, le fait d’éviter de considérer la Raison comme une “chose déjà faite”, ce qui n’est rien d’autre que le sens ultime de la pensée de Malebranche:

Mais cette interprétation de la doctrine de Malebranche est infidèle. Malebranche ne saurait admettre que l’intelligence laisse en dehors d’elle une partie quelconque de l’être, à plus forte raison, la partie la plus relevée. En réalité il conçoit l’intelligence comme comportant des degrés ; et, tandis qu’il tient l’existence du contingent, les rapports entre l’âme et le corps, les principes du monde moral et religieux pour absolument indémontrables au regard de l’entendement mathématique, il voit ces mêmes réalités conformes à une plus haute sagesse, intelligibles pour une intelligence supérieure. La religion même est, selon lui, la plus parfaite des évidences rationnelles, pour une raison infiniment parfaite.

Le système de Malebranche pose donc devant nous un grave problème.

Etant donnée l’impossibilité de réduire à l’intelligible mathématique une partie considérable des choses que nous tenons pour des réalités, telles que l’existence du monde matériel et les vérités morales et religieuses, deux partis sont possibles : ou tenter de démontrer que ces éléments réfractaires ne possèdent aucune réalité effective, et ne sont que des fantômes de notre imagination ; ou se demander si l’intelligence mathématique est bien toute l’intelligence, si l’intelligence ne comporterait pas des modes de penser et de comprendre, analogues, mais supérieurs à la démonstration mathématique.

De cette alternative, Malebranche adopte le second terme. Il y est conduit par le souci des vérités religieuses et des conditions de la vie naturelle, lequel, chez lui, va de pair avec le culte de la science Céda-t-il, en raisonnant ainsi, à des mobiles étrangers à la philosophie et à la raison ?

[36] Savons-nous, d’avance, jusqu’où va la raison ? En pouvons-nous, a priori, déterminer, dénombrer, délimiter les catégories ? Sommes-nous en mesure de constituer une juste théorie de la raison, de sa nature et de sa portée, en considérant simplement cette faculté en elle-même ; et en faisant abstraction du travail qu’elle accomplit, dans son commerce avec les réalités, avec la vie, pour saisir ces objets et pour les comprendre ?

Descartes ne tenait pas la raison humaine pour une chose toute faite en nous, dont nous n’aurions qu’à nous servir comme d’un outil. Il prescrivait à l’homme, comme tâche essentielle, de cultiver sa raison, c’est-à-dire de la développer, de la rendre souple, large, droite et ferme, de telle sorte qu’elle puisse juger sainement tous les objets, quels qu’ils soient, qui s’offrent à elle. Et il ajoutait que, pour cultiver sa raison, il est nécessaire de nourrir son esprit des connaissances que nous fournissent et les sciences et l’expérience de la vie. Malebranche ajoute la religion, comme la forme par excellence de la vie morale. En cela il a suivi la méthode de Descartes jusqu’au bout. Il s’est proposé, comme Pascal, d’égaler son esprit aux choses, et non de mesurer les choses à la capacité de son esprit.”

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