#BrunschvicgAgesIntelligence le préjugé de l’intelligible

C’est le chapitre 1 des “Âgés de l’intelligence”:

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/ages_de_intelligence/brunschvicg_ages_intelligence.doc#c1

La dualité de l’Ouvert, entre monde et plan internel-spirituel, semble inspirée par ce préjugé qui remonte aux peuples primitifs, d’avant la ligne de démarcation des Temps qui est le cartésianisme:

“Quand nous le qualifions de préintelligible, nous traduisons encore notre inquiétude et nos réserves devant l’assurance dogmatique de la pensée primitive. En fait, le primitif est, comme l’enfant, réaliste sans réserve et sans arrière-pensée. Il adhère avec une foi entière à l’objet qui occupe son esprit, cet objet ne fût-il qu’un mot ; car tout ce dont on parle existe, du fait même qu’on en parle. Et puisque c’est un privilège du croyant qu’il a « l’impression de comprendre l’incompréhensible » , on pourra dire de la mentalité primitive qu’elle est une mystique de l’intelligible, d’un intelligible qui, bien entendu n’a rien à faire avec ce que nous considérons comme la fonction propre, comme l’activité véritable, de l’intelligence. Ne suffit-il pas de se référer à l’expérience des théologies et des métaphysiques pour se rendre compte que, moins on connaît le monde, et plus facilement on l’explique, le principe explicatif ne souffrant lui-même d’aucun besoin d’explication ?”

mais ce préjugé se transmet même à la philosophie idéaliste du 18 éme siècle:

“Ainsi, dès le début de notre étude, nous rencontrons le paradoxe d’un vocabulaire que les siècles ont tiré dans les sens les plus divers. L’imagination d’un monde intelligible qui serait transcendant à l’intelligence est associée dans l’histoire de la philosophie aux noms de Platon et de Kant ; ce qui ne veut pas dire qu’il soit légitime de la leur attribuer. On ne peut pas assurer qu’Aristote, si appliqué à recueillir les leçons de l’Académie, n’ait pas accentué le réalisme des idées pour s’en rendre plus commode la réfutation. Et c’est sans doute faire injure à la finesse de l’esprit platonicien que de prendre au pied de la lettre la métaphore du τόπος ωοητός et d’en faire l’objet d’une contemplation passive qui serait symétrique de la perception sensible. De même pour Kant ; s’il n’écarte pas le fantôme du noumène, si la notion équivoque ou en tout cas mixte de la foi rationnelle lui permet de conserver à la chose en soi une certaine manière de transcendance, il ne faut pas négliger ce point, tout de même capital, que la Critique, dans ce qui fait la profondeur originale de son entreprise, est dirigée contre l’ontologie de Leibniz et de Wolff, que le dogmatisme du monde intelligible est un rêve de métaphysicien éclairé ironiquement par les visions fantastiques et puériles d’un Swedenborg pour qui les arcanes du ciel et le comportement des anges n’ont pas de secret.”

Mais le “monde intelligible” (imaginaire et puéril ) est “compris” (halluciné) par le primitif comme “transcendant à l’intelligence” , sur le modèle du plan vital relativement à l’action concrète du corps humain: c’est là le critère qui permet de discriminer entre esprit scientifique et esprit primitif:

“La responsabilité personnelle de Platon et de Kant est donc fortement atténuée dans le rapprochement entre la représentation brutalement réaliste d’un monde intelligible et les caractères spécifiques de ce qu’on appelle mentalité primitive. Il est cependant curieux de constater que ce rapprochement s’est, sinon imposé, du moins proposé de lui-même, aux premiers ethnographes, ainsi qu’en témoignent les textes recueillis par Tylor . Dès avant la fin du xvie siècle, un jésuite espagnol, José d’Acosta, décrivant la doctrine des Indiens du Pérou, déclare qu’elle rappelle en une certaine mesure la théorie platonicienne des idées. Le président de Brosses mentionne la croyance des Iroquois telle que la rapporte Laffiteau dans ses Mœurs des sauvages américains : « Chaque espèce animale, selon eux, a son modèle primitif dans le pays des âmes ; ce qui revient aux idées de Platon . » Il n’y a donc pas à s’étonner que M. Lévy-Bruhl ait été amené, dans son analyse de la pensée prélogique, à la terminologie qui avait été consacrée par Platon et que Malebranche lui a empruntée, qu’il ait parlé de participation. Mais, tandis que la participation chez Platon et chez Malebranche consiste à fixer les conditions rationnelles, mathématiquement déterminables, des relations idéales, la participation, entendue au sens de la mentalité primitive, correspond à un état d’indivision et de plasticité mentale qui fait songer aux homœoméries d’Anaxagore ou à la panmixie des Stoïciens. Tout ce qui est insolite, qui provoque le choc de l’admiration selon l’expression cartésienne, à plus forte raison tout ce qui affecte l’intérêt et la sensibilité, devient quelque chose qui demande à être expliqué à part, qui exige une cause spécialement ajustée à cet effet. Voici un indigène des Nouvelles-Hébrides qui passe sur un chemin : il voit un serpent qui tombe d’un arbre sur lui, et le lendemain de la semaine suivante il apprend que son fils est mort en Australie. Comme ces deux faits occupent à la fois sa pensée, il ne peut pas se les représenter comme indépendants l’un de l’autre .”

L’intervention des relations de la Science, des “mathémata” , est ce qui nous sauve de la régression prélogique, avant la ligne de démarcation.
“Pas d’intelligible sans un effort concret d’intellect, de comprendre vraiment” : la formule brunschvicgienne est claire et exige l’intervention de la Mathesis.
Nous ne faisons pas appel aux mathématiques pour “faire bien” , pour nous donner une apparence , un simulacre d’autorité, mais à cause de cette exigence concrète.

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