Fichte : l’être et l’esprit; la perception est un jugement. #HoTT

La présentation par Max Marcuzzi de la philosophie de Fichte en tête des “Introductions berlinoises à la philosophie” est précieuse pour quelqu’un qui, comme c’est mon cas, connaît mal cette pensée:

https://books.google.fr/books?id=v38WAwAAQBAJ&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q&f=false

On peut lire pages 38-39 et suivantes ces lignes qui correspondent à la discrimination stricte prônée ici comme tâche de la philosophie idéaliste entre les deux plans : ontologique et internel;ce travail ne peut être accompli que par le développement d’un sens intérieur nouveau, sens de la Liberté, qui existe à l’état embryonnaire chez tout être humain ( c’est là l’origine de l’Idée de Liberté, qui est souvent mal comprise et dénaturée en liberté de “faire ce que je veux”, mais la volonté est elle libre?), sens nouveau qui est évoqué dans l’introduction à la WL de 1813, et sur lequel l’anthroposophie de Rudolf Steiner s’est gravement mépris en l’assimilant aux sens perceptifs existant déjà :

“C’est le développement de ce sens qui permet la “transformation de l’homme tout entier” et qui entraîne en celui ci “métamorphose et renouvellement , élargissement de toute son existence, ouverture de son horizon”.

Se détacher de l’être, à la considération duquel on est naturellement voué , c’est se poser autrement que comme simple être naturel : par cet acte dit Fichte nait en l’homme “un être entièrement nouveau, son être en tant que libre”. L’autre de la nature et de l’être n’est en effet pas le non-être, mais la Liberté

Par conséquent, philosopher commence négativement, par un acte de libération à l’égard de l’emprise de l’être , à partir de quoi ” tout le reste se fera de lui même ”

Ou pour le dire avec les mots de Fichte ” en même temps que le sens nouveau qui surgit absolument, et se fait grâce à la libération, se forme également la connaissance du sens et du monde donné en lui. Sans la libération, tout cela, le sens nouveau et ses objets, resterait dans le non-être

Ce sens nouveau est donc un sens de nature intellectuelle, qui permet la vision -compréhension des Idées, et non pas la vision de “hiérarchies spirituelles” comme le prétend illusoirement Rudolf Steiner. L’existence naturelle est celle vouée au plan vital. La libération à l’égard de l’être est libération à l’égard de la multiplicité pure propre au plan ontologique et orientation vers le principe d’unité et le plan internel, dans l’imminence radicale de la réflexion philosophique-scientifique.

Celui qui ne peut développer ce sens nouveau est frappé selon Fichte de “cécité spirituelle” , c’est à dire que pour lui les Idées sont causées par les processus matériels biologique dans le cerveau.

Brunschvicg est appelé le “Fichte Français ” à juste raison car ce sens nouveau est de l’ordre du jugement,d’ordre intellectuel donc, non de la perception d’objets extérieurs, comme sur le plan vital, dans le monde naturel.
Fichte s’oppose ici à la “philosophie de la nature” de Schelling:

“Schelling veut poser la nature à égalité avec l’esprit, dépasser la révolution copernicienne par laquelle Kant reconduit l’être compris en tant que phénomène, au sujet transcendantal. Schelling veut penser des principes qui seraient propres à la nature, et ne se laisseraient pas reconduire à des constructions du sujet; bref il veut penser une nature qui ne serait pas déterminée comme Non-Moi à partir du Moi”

Ceux qui n’accomplissent pas leur libération par rapport à l’être, ne sont pas, d’une manière générale, actifs dans ce qu’ils pensent , et ne pensent donc pas librement, mais sont entièrement déterminés par les lois de la pensée.

Ce qui est visé par le sens nouveau ne peut apparaître que comme un non-être pour celui qui n’a pas accompli cet acte de libération . Dès lors, tout dialogue est impossible avec lui…

Chacun parle de ce à quoi il a affaire. les uns posent le donné de manière non réfléchie; les autres posent ce qu’ils se donnent par un acte réflexif.pour les uns n’existent que le niveau pré-réflexif. Pour les autres existent les deux niveaux , constituant ensemble le donné entier. Du coup la perception des choses semble immédiates pour l’homme naturel, tandis que pour l’homme réflexif “notre affirmation que des choses sont n’est nullement une perception, mais un jugement, un syllogisme” dont les prémisses ne peuvent apparaître qu’à celui qui a développé le sens nouveau, et pour qui elles sont “le fondement de l’être “. Là où la conscience naturelle voit l’être, la Doctrine de la Science pense un devenir.

La genèse de l’être se fait comme la genèse du savoir , exclusivement à partir de pures déterminations de l’esprit.

… la remontée vers le sens nouveau et la reconduction de la perception à un jugement conduisent à nier le sens externe en tant que sens autonome qui donnerait accès à un réalité existant par soi. Fichte affirme que ” nous ne voyons pas en n’entendons pas du tout, mais jugeons que nous voyons et entendons”…pour l’esprit il n’existe que l’esprit et strictement rien d’autre. Ce qui apparaissait comme autre que l’esprit à la conscience naturelle, prend la forme de l’esprit et se mue en lui, pour lequel donc l’être disparaît bel et bien en sa forme propre.

Le rôle des mathématiques s’explique alors, il sera encore plus important chez Brunschvicg un siècle plus tard:

pour Fichte le modèle de la construction mathématique vaut aussi pour la philosophie. Les mathématiques ne sont pas une singularité isolée dans le domaine du savoir scientifique, mais une épure de ce qu’est une Science en général.

Ce n’est, pour Fichte, que grâce à cette évolution vers le constructivisme d’une sorte de

mathesis universalis

Que la philosophie transcendantale trouve sa justification

https://ncatlab.org/nlab/show/Johann+Fichte

La pensée de Fichte est très mathématique ; et l’ouvrage de David Wood “Mathesis of The mind” insiste sur cette parenté profonde.

http://ndpr.nd.edu/news/mathesis-of-the-mind-a-study-of-fichte-s-wissenschaftslehre-and-geometry/

Le point fondamental de la pensée brunschvicgienne est aussi l’importance donnée au jugement .
Dans le logique mathématique le

signe assertorique ⊢

Représente cette opération intellectuelle du jugement et dans HoTT , qui s’appelle “théorie constructiviste des types” toute reconnaissance , toute opération consistant à poser un type, est un jugement, noté:

⊢ A : type

Nous avons donc là, on peut du moins le conjecturer, la forme de la philosophie rigoureusement scientifique de l’avenir. Ainsi que dans la théorie des ∞-catégories , qui conduit à HoTT .

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