“Gloire du long désir, Idées…”

Le poème de Stéphane Mallarmé, ” Prose pour des Esseintes” a pour thème l’opposition du dualisme et du monisme, voir le commentaire qui en est fait ici :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/04/09/le-poeme-le-plus-hermetique-de-mallarme-prose-pour-des-esseintes/

Voir aussi le commentaire du poème sur Wikisource:

https://fr.m.wikisource.org/wiki/La_Poésie_de_Stéphane_Mallarmé/Livre_III/III

Le texte est ici:

http://www.toutelapoesie.com/poemes/mallarme/prose_pour_des_esseintes.htm

Atlas et carte sont en mathématiques associés à une variété différentielle, objet de base de la géométrie différentielle, donc de la physique .

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Variété_différentielle

Les variétés différentielles forment une catégorie Man (pour “manifold” qui signifie justement variété):

https://en.m.wikipedia.org/wiki/Category_of_manifolds

Car j’installe, par la science,
L’hymne des coeurs spirituels
En l’oeuvre de ma patience,
Atlas, herbiers et rituels.

Et bien sûr hyperbole à la strophe précédente:

“Hyperbole ! de ma mémoire
Triomphalement ne sais-tu
Te lever aujourd’hui grimoire
Dans un livre de fer vêtu :”

Mais c’est aussi, et ici sans doute, un logos, un terme littéraire (“hyperbolique” ) pour traduire l’ambition du Grand Œuvre, c’est à dire l’Idéal qui ne chutera pas en terre , dans les jardins; dans “under the volcano ” de Lowry, le Consul, ce gnostique ivre mort, a affaire aux Archontes parmi lesquels le “chef des jardins” et le jardin du même consul est mal entretenu, on devine pourquoi, voir aussi “la mort en ce jardin” de Bunuel:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/La_Mort_en_ce_jardin

D’ouïr tout le ciel et la carte
Sans fin attestés sur mes pas,
Par ce flot même qui s’écarte,
Que ce pays n’exista pas.

Quelle beauté!
Mon commentaire n’est pas conciliable avec celui de Wikisource qui voit dans le platonisme du poème un “mysticisme des mots” et un “réalisme verbal”:

“L’Idée platonicienne, forme dernière de ce réalisme verbal, de ce mysticisme des mots, apparaît à l’arrière-plan. Les rimes équivoques, prolongées sur trois et quatre syllabes, font porter, de façon presque funambulesque, l’accent lyrique sur les mots purs, superposent, intensifient, dans le même contour et le même son, les Idées et les fleurs qui les figurent.”

mais selon moi le vrai poème (et celui ci en est un, comme tout l’œuvre de Mallarmé) va au delà du “réalisme verbal”

Remarquez que Mallarmé dit “n’exista pas ” et non pas “n’existe pas”, il faudrait d’ailleurs dans un cours de philosophie c’est à dire de Science des sciences employer le Verbe “être ” et dire de ce pays (le plan spirituel-internel) qu’il “ne fut pas” car “exister” vise une portion de l’espace-temps, non la totalité de celui ci (le monde) encore moins ce qui n’est pas dans l’espace-temps, le plan internel des Idées “gloire du long désir” mais quelle beauté dans ce vers :

Que ce pays n’exista pas

Le commentaire de Wikisource , qui interprète tout ce poème de façon réaliste comme une promenade en compagnie de l’Aimée, tombe ici dans l’ironie et la dérision :

https://fr.m.wikisource.org/wiki/La_Poésie_de_Stéphane_Mallarmé/Livre_III/III

“N’exista pas ? Soit. Par le sourire des rimes équivoques, peut-être déjà le poète le prévoyait.”

Le dualisme n’est pas satisfaisant pour la Raison, surtout si elle se réclame comme ici du principe d’unité au delà duquel il est vain de vouloir remonter (la “Loi Suprême ” d’Hoené Wronski) et c’est bien pour ce motif qu’aucune métaphysique cohérente n’ en reste au dualisme, depuis la non dualité (advaita) du vedanta de Shankara jusqu’à la philosophie de Fichte :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2017/08/30/fichte-letre-et-lesprit-la-perception-est-un-jugement-hott/

J’extrais ceci de la présentation de Max Marcuzzi :

Philosopher c’est s’occuper de la liaison générale vers l’Un ..Fichte à toujours présenté, par exemple dans la “Doctrine de la Science” de 1804 la quête de la vérité propre à la philosophie comme une quête de l’unité absolue…

Il est impossible de faire coexister le point de vue de la conscience ordinaire et le point de vue de la méditation philosophique en mêlant les deux dans une seule et même réflexion… ou bien on se perd dans l’intuition et alors il n’y a que des choses, point de représentation, ou bien la conscience s’en arrache et alors il n’y a que des représentations, point de chose… il apparaît alors, et c’est une conséquence rigoureuse de la méthode suivie que pour l’esprit, il n’existe que l’esprit et strictement rien d’autre. Ce qui apparaissait comme autre que l’esprit à la conscience ordinaire prend la forme del’esprit et se mue en lui, pour lequel donc l’être disparaît bel et bien en sa forme propre

Résumons : la dualité (et il y a dualisme si elle est absolutisée ) est celle de l’être, de la multiplicité pure des choses, et de l’esprit qui vise l’unité . Pour le sens nouveau développé par et pour la philosophie (et ajouterai je en m’autorisant de Fichte lui même par la Mathesis universalis qui se confond avec elle ) il n’y a que l’esprit. Au niveau des thèses de ce blog, il n’y a que les Idées, les catégories, n’en déplaise à la Bien Aimée et à Wikisource . Le plan ontologique , ensemble des ensembles, n’est pas un ensemble, l’être n’est pas un étant Suprême, c’est une Idée “gloire du long désir” , une catégorie, la catégorie Set qui est un topos , et n’est pas un ensemble :

https://ncatlab.org/nlab/show/Set

Ce n’est pas un hasard si c’est le premier topos que rencontre la physique dans sa quête d’unité des phénomènes à partir du 17 éme siècle, après, à partir du vingtième siècle elle passera à d’autres Topoi, qui seront des préfaisceaux:

Set C

C’est à dire des foncteurs d’une catégorie C vers Set, et ces préfaisceaux sont des Topoi comme Set ( règle heuristique : une catégorie de foncteurs dirigés vers un topos est aussi un topos)

Un ensemble est une catégorie sans flèches qui relient les éléments, ce n’est donc pas un hasard si la physique , dans sa quête d’unité ( en introduisant des flèches , des relations pour unifier les phénomènes, rencontre d’abord les ensembles, où il n’y a pas de relations entre les éléments ( mais les ensembles eux même sont liés dans le topos Set par les morphismes de cette catégorie, les fonctions ).

Mais bien sûr, la beauté formelle, translucide, quasi mathématique de la langue de Mallarmé se moque bien des explications…
Donc nous sommes bien d’accord ” ce pays n’exista pas”. Mais sans ce pays, le pays des Idées, le “pays des vérités” de Malebranche, ce pays où mener une vie supérieure et spirituelle, ce “paradis que Cantor a créé pour nous ” ( Cantor et quelques autres ) , l’homme reste une brute dans son jardin à la française, qui culbute la Bien Aimée , qui ne demande peut être que cela, dans les hautes herbes et les bosquets sacrés du paganisme .

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