Victor Hugo : la fin de Satan Livre I strophe V : la trappe d’en haut et la trappe d’en bas

Tout ce poème est d’une beauté grandiose, c’est un des sommets de la poésie universelle:

https://fr.m.wikisource.org/wiki/La_Fin_de_Satan

L’archange tombe dans l’abime ( qui est le gouffre entre monde et plan de l’Idée) mais un plume échappée à son aile reste au bord et ne tombe pas : c’est la plume Liberté.. sans l’Ouvert ou l’Abime , pas de liberté , tous les êtres sont dans l’esclavage du plan vital (représenté dans la Bible par l’esclavage des hébreux ,symbole de l’humanité, en Égypte )

La plume Liberté ne tombe pas, ce qui veut dire qu’elle reste dans le monde des Idées : pas de liberté possible dans le plan vital.

Extrait de Hors de la Terre I :

« Le soleil était là qui mourait dans l’abîme. »

« Or, près des cieux, au bord du gouffre où rien ne change,
Une plume échappée à l’aile de l’archange
Etait restée, et pure et blanche, frissonnait.
L’ange au front de qui l’aube éblouissante naît,
La vit, la prit, et dit, l’œil, sur le ciel sublime :
— Seigneur, faut-il qu’elle aille, elle aussi, dans l’abîme ? —
Il leva la main, Lui par la vie absorbé,
Et dit : — Ne jetez pas ce qui n’est pas tombé. »

Mais le poème le plus sublime est sans conteste le voyage de Nemrod vers le Haut du ciel, dans un char tité vers le haut par quatre aigle affamés voulant saisir un morceau de viande sur une pique au dessus d’eux

« Par une corde au sol la cage était fixée.
Il mit aux quatre coins les quatre aigles béants.
Il leur noua la serre avec ses doigts géants
Et les monts entendaient les durs oiseaux se plaindre.
Puis il lia, si haut qu’ils n’y pouvaient atteindre,
Au-dessus de leurs fronts inondés de rayons
Les piques où pendaient la viande des lio
ns ;
Nemrod dans ce char, noir comme l’antique Erèbe,
Mit un siège pareil à son trône de Thèbe,
Et cent pains de maïs et cent outres de vin.
Zaïm n’essayait pas même un murmure vain ;
Et dans la cage, auprès de sa chaise thébaine,
Le roi fit accroupir l’eunuque au front d’ébène ;
Et les cèdres disaient : Que va-t-il se passer ?
Sur la cage inquiète et prête à traverser
Des horizons nouveaux et d’étranges tropiques,
Les quatre aigles criaient au pied des quatre piques.

Alors, une tiare au front comme Mithra,
Nemrod, son arc au dos, sa flèche au poing, entra
Dans la cage, et le roc tressaillit sur sa base ;
Et lui, sans prendre garde aux frissons du Caucase,
Vieux mont qui songe à Dieu sous les soirs étoilés,
Coupa la corde, et dit aux quatre aigles : Allez.

Et d’un bond les oiseaux effrayants s’envolèrent« 

« Il sortit presque hors de la cage volante,
Farouche, et regarda les montagnes d’Assur
Qui, s’enfonçant avec leurs forêts dans l’azur,
Semblaient tomber, dans l’ombre au loin diminuées,
Et s’écria, penché sur le gouffre :

— O nuées,
Nemrod, le conquérant de la terre, s’en va !
Je t’avertis là-haut, Jéhovah ! Jéhovah !
C’est moi. C’est moi qui passe, ô monts aux cimes blanches,
Bois, regardez monter l’homme à qui sont vos branches,
Mer, regarde monter l’homme à qui sont tes flots,
Morts, regardez monter l’homme à qui sont vos os !
Terre, herbes que les vents courbent sous leurs haleines,
O déserts, noirs vallons, lacs, rochers, grandes plaines,
Levez vos fronts sans nombre et vos millions d’yeux,
Je m’en vais conquérir le ciel mystérieux !« 

« Et l’esquif monstrueux se ruait dans l’espace.
Les noirs oiseaux volaient, ouvrant leur bec rapace.
Les invisibles yeux qui sont dans l’ombre épars
Et dans le vague azur s’ouvrent de toutes parts,
Stupéfaits, regardaient la sinistre figure
De ces brigands ailés à l’immense envergure,
Et le char vision, tout baigné de vapeur,
Montait ; les quatre vents n’osaient souffler de peur
De voir se hérisser le poitrail des quatre aigles.

Plus sans frein, sans repos, sans relâche et sans règles,
Les aigles s’élançaient vers les lambeaux hideux,
Plus le but reculant montait au-dessus d’eux,
Et, criant comme un bœuf qui réclame l’étable,
Les grands oiseaux, traînant la cage redoutable,
Le poursuivaient toujours sans l’atteindre jamais.
Et pendant qu’ils montaient, gouffres noirs, clairs sommets,
Tout s’effarait ; l’étrusque, et l’osque, et le pélasge
Disaient : — Qu’est-ce que c’est que ce sombre attela
ge ?
Est-ce le char où sont les orages grondants ?
Est-ce un tombeau qui monte avec l’âme dedans ? —
Pharan, Nachor, Sephar, solitudes maudites,
Les colosses gardiens des cryptes troglodytes,
Les faucons de la mer, les mouettes, les plongeons,
L’homme du bord des eaux dans sa hutte de joncs,
Chalanné, devant qui Thèbes semblait petite,
Gomorrhe, fiancée au noir lac asphaltite,
Sardes, Ninive, Tyr, maintenant sombre amas,
Hoba, ville qu’on voit à gauche de Damas,
Edom sous le figuier, Saba sous le lentisque,
Avaient peur ; Ur tremblait ; et les joueurs de disque
S’interrompaient, levant la tête et regardant ;
Les chameaux, dont le cou dort sur le sable ardent,
Ouvraient l’œil ; le lézard se dressait sous le lierre,
Et la ruche disait : vois ! à la fourmilière.
Le nuage hésitait et rentrait son éclair ;
La cigogne lâchait la couleuvre dans l’air ;
Et la machine ailée en l’azur solitaire
Fuyait, et pour la voir vint de dessous la terre
Un oiseau qu’aujourd’hui nous nommons le condor.
Et la mer d’Ionie, aux grandes îles d’or,
Ce gouffre bleu d’où sort l’odeur des violettes,
Frissonnait ; dans les champs de meurtre, les squelettes
Se parlaient ; le sépulcre au fronton nubien,
Le chêne qui salue et dit à Dieu : c’est bien !
Et l’antre où les lions songent près des prophètes,
Tremblaient de voir courir cette ombre sur leurs têtes
Et regardaient passer cet étrange astre noir.
Et Babel s’étonnait.« 
« Isis montrait ce char à Cybèle sa sœur.
Dans les temples profonds de Crète et de Tyrrhène
Les dieux olympiens à la face sereine
Ecoutaient l’affreux vol des quatre alérions.
Même aujourd’hui, l’arabe, à l’heure où nous prions,
Cherche s’il ne va pas voir encore dans l’espace
La constellation des quatre aigles qui passe ;
Et, dans l’Afrique ardente où meurt le doux gazon,
Morne terre qui voit toujours à l’horizon
Nemrod, l’homme effrayant, debout, spectre de gloire,
Le pâtre, si son œil trouve une tâche noire
Sur le sable où vivaient Sidon et Sarepta,
Devient pensif et dit : C’est l’ombre qu’il jeta.

Et les aigles montaient.

Leurs ailes éperdues
Faisaient, troublant au loin les calmes étendues,
Un vaste tremblement dans l’immobilité ;
Autour du char vibrait l’éther illimité,
Mer que Dieu jusque-là seul avait remuée.

Comme ils allaient franchir la dernière nuée,
Les monts noirs qui gisaient sur terre, soucieux,
Virent le premier aigle escaladant les cieux
Comme s’il ne devait jamais en redescendre,
Se tourner vers l’aurore et crier : Alexandre !
Le deuxième cria du côté du midi :
Annibal ! Le troisième, à l’œil fixe et hardi,
Sur le rouge occident jeta ce cri sonore :
César ! Le dernier, vaste et plus terrible encore,
Fit dans le sombre azur signe au septentrion
Ouvrit son bec de flamme et dit : Napoléon !« 

mais c’est la strophe cinquième, celle de la montée , »la trappe d’en haut et la trappe d’en bas » qui est la plus belle :

« L’infini se laissait pousser comme une porte ;
Et tout le premier jour se passa de la sorte ;
Et les aigles montaient.
Or Nemrod, sans le voir,
Sentit, au souffle obscur qui se répand le soir,
Que la nuit folle allait couvrir sa pâle crypte ;
Les ma
ins
sur les genoux comme l’Hermès d’Egypte,
Il dit au noir : — Hibou que ma droite soutient,
Vois comment comme est la terre et ce qu’elle devient. —

L’eunuque ouvrit la trappe en bas, et dit : — La terre,
Tachée et jaune ainsi qu’une peau de panthère,
Emplit l’immensité ; dans l’espace changeant
Les fleuves sont épars comme des fils d’argent ;
Notre ombre noire court sur les collines vertes ;
De vos ennemis morts les plaines sont couvertes
Comme d’épis fauchés au temps de la moisson ; ;
Les villes sont en flamme autour de l’horizon ;
O Roi, vous êtes grand. Malheur à qui vous brave !
— Approchons-nous du ciel, dit Nemrod ? — et l’esclave
Ouvrit la trappe haute et dit : — Le ciel est bleu.« 

« Le ciel est bleu » veut dire que la montée au sommet doit durer encore longtemps.

« Et les aigles montaient.

L’espace sans milieu
Ne leur résistait pas et cédait à leurs ailes ;
L’ombre, où les soleils sont comme des étincel
les,
Laissait passer ce char plein d’un sombre projet.
Lorsque l’eunuque avait faim ou soif, il mangeait ;
Et Nemrod regardait, muet, cette chair noire
Prendre un pain et manger, percer une outre et boire ;
Le chasseur infernal qui se croyait divin
Songeait, et, dédaignant le maïs et le vin,
Il buvait et mangeait, cet homme de désastres,
L’orgueil d’être traîné par les aigles aux astres.
Sans dire un mot, sans faire un geste, il attendit,
Rêveur une semaine entière, puis il dit :
— Vois comment est la terre. — Et l’eunuque difforme
Dit : — La terre apparaît comme une sphère énorme
Et pâle, et les vapeurs, à travers leurs réseaux,
Laissent voir par moments les plaines et les eaux. —
Nemrod dit : — Et le ciel ? — Zaïm reprit : — Roi sombre,
Le ciel est bleu. —« 

«  Le vent soufflait en bas dans l’ombre.
Et les aigles montaient.

Et Nemrod attendit
Un mois ; montant toujours ; puis il cria : — Maudit,
Regarde en bas et vois ce que devient la terre. —
Zaïm dit : — Roi, sous qui la foudre doit se taire,
La terre est un point noir et semble un grain de mil. —
Et Nemrod fut joyeux. — Nous approchons, dit-il.
Vois ! regarde le ciel maintenant. Il doit être
Plus près. — Zaïm leva la trappe et dit : — O maître,
Le ciel est bl
eu. —« 

« Le vent triste soufflait en bas ;
Et les aigles montaient.

L’archer des noirs combats
Attendit, sans qu’un souffle échappât à son âme,
Trois mois, montant toujours, puis : — Chien que hait la femme,
Cria-t-il ! Vois ! La terre a-t-elle encor décru ?
L’eunuque répondit : — La terre a disparu ?
Roi, l’on ne voit plus rien dans la profondeur sombre.
Nemrod dit : — Que m’importe une terre qui sombre !
Vois comment est le ciel. Approchons-nous un peu ?
Regarde. — Et Zaïm dit : — O roi, le ciel est bleu.« 

« Le vent soufflait en bas.

Tournant son cou rapide,
Un aigle cria alors : — J’ai faim, homme stupide ! —
Et Nemrod leur donna l’eunuque à dévorer.

Les aigles montaient.

Rien ne venait murmurer
Autour de la machine sa course effrénée.
Nemrod, montant toujours, attendit une année,
Dans l’ombre, et le géant, durant ce noir chemin,
Compta les douze mois sur les doigts de sa main ;
Quand l’an fut révolu, le sinistre satrape
Resté seul, n’ayant plus l’eunuque, ouvrit la trappe
Que le soleil dora d’une lueur de feu ;
Et regarda le ciel, et le ciel était bleu »

« Alors, son arc en main, tranquille l’homme énorme
Sortit hors de la cage et sur la plate-forme
Se dressa tout debout et cria : Me voilà.
Il ne regarda rien en bas ; il contempla,
Pensif, les bras croisés, le ciel toujours le même ;
Puis, calme et sans qu’un pli tremblât sur son front blême,
Il ajusta la flèche à son arc redouté.
Les aigles frissonnants regardaient de côté.
Nemrod éleva l’arc au dessus de sa tête,
Le câble lâché fit le bruit d’une tempête,
Et, comme un éclair meurt quand on ferme les yeux,
L’effrayant javelot disparut dans les cieux.

Et la terre entendit un long coup de tonnerre.

VII

Un mois après, la nuit, un pâtre centenaire
Qui rêvait dans la plaine où Caïn prit
Abel,
Champ hideux d’où l’on voit le front noir de Babel,
Vit tout à coup tomber des cieux, dans l’ombre étrange,
Quelqu’un de monstrueux qu’il prit pour un archange ;
C’était Nemrod.

VIII

Couché sur le dos, mort, puni,
Le noir chasseur tournait encor vers l’infini
Sa tête aux yeux profonds que rien n’avait courbée.
Auprès de lui gisait sa flèche retombée.
La pointe, qui s’était enfoncée au ciel bleu,
Etait teinte de sang. Avait-il blessé Dieu ?« 

Ce poème décrit selon moi l’exploration spatiale qui commença un siècle environ après la mort de Victor Hugo:

L’un des vers les plus importants sur Nemrod ne figure pas dans la strophe cinquième mais un peu avant , à la fin de la Strophe quatrième :

« Symbole de nos sens lorsqu’allant vers la femme,
Eperdus, dans l’amour ils précipitent l’âme.

Mais l’amour n’était pas au cœur du dur chasseur. »

Qu’est ce que l’amour ? Le principe d’unité, le plus haut principe, celui dont il n’y a pas à chercher le pourquoi, car il n’y a rien au dessus.
La science sans l’unité, sans l’amour est la techno-science, le Mal Absolu , la perdition où tombe l’Occident moderne, incapable d’être À la hauteur des pouvoirs que lui lègue hélas la science création de l’esprit européen il y a 4 siècles.

La science crée les philosophes – savants du 17ème siècle ; mais la science sans les Idées mathématiques, sans l’Amour-unité, la techno science crée les trans-humanistes !

C’est mon plus grand grief contre Badiou que l’amour , qu’il place au rang des quatre « conditions » de la philosophie ( avec le poème, le matheme et la politique) n’est pas l’amour-Agapé comme principe d’unité universel mais l’amour sexuel, vital entre homme et femme, comme chez Victor Hugo d’ailleurs ( d’accord, il s’agit chez le poète de la signification spirituelle de l’amour, de sa « relève «,  mais il est impossible de voir ainsi les choses selon moi car cela consiste à confondre plan vital et plan internel)

Prenez la Science et enlevez les Idées , et surtout le principe d’unité qu’est ce que vos obtenez? La techno- Science condition de la mondialisation, malédiction de notre temps, source d’enrichissement considérable pour une minorité et de misère pour le plus grand nombre

Car «  science sans conscience n’est que ruine de l’âme » 

C’est pourquoi Hegel déniait la possibilité de mathématisation du discours dialectique :

« Les formalisations de la dialectique s’effectuent respectivement, en partie contre l’esprit de Lautman, totalement contre celui de Hegel, comme le savent bien les auteurs — on l’a vu — leur démarche va « contre Hegel (il ne faut pas s’en cacher) [81] ». Cette différence de degré entre Lautman et Hegel tient selon nous, en dernière instance, à ce qui les sépare : leurs conceptions respectives de l’origine de la dualité : primitive chez Lautman reprenant Platon, dérivée de l’Être-Un chez Hegel. »
Reste que la pensée de Lautman, mort un an avant la naissance de la théorie des catégories en 1945, est indubitablement d’esprit catégoricien :

« Sans télescoper les périodes — Lautman n’a pas connu la théorie des catégories —, c’est en suivant cette exigence d’Ehresmann que F. Zalamea invite à traduire aujourd’hui dans la théorie des catégories toute la combinatoire d’opérateurs philosophiques de Lautman. Et c’est là selon moi que revient au centre le rapport Lautman-Hegel, puisque ce que F. Zalamea propose n’est rien d’autre que ce qui a déjà été tenté avec Hegel, à diverses reprises et dans d’autres idiomes théoriques : une formalisation de la dialectique. Rappelons l’énoncé liminaire qui a déterminé l’orientation de Lautman (l’impossibilité de l’auto-fondation technique de la mathématique dans le Programme de Hilbert, impossibilité sanctionnée par le théorème d’incomplétude de Gödel de 1931)  »:

https://www.erudit.org/fr/revues/philoso/2010-v37-n1-philoso3706/039715ar/

« Concluons cette partie sur une dernière remarque. Pour assimiler pleinement la position de Lautman à celle de Hegel, il faudrait assimiler « l’Autre » platonicien à son « négatif » à lui, ce à quoi très exactement procède Hegel dans ses Leçons sur Platon [42]. Autrement dit, seule la validité de l’interprétation hégélienne de Platon permettrait d’apparenter Lautman à Hegel, ce qui est justement stricto sensu intenable. Quoi que l’on fasse en matière de réhabilitation de Hegel en matière épistémologique, comme c’est notre cas, il est tout à fait impossible de le suivre sur ce point névralgique »

La montée de Nemrod dans le poème de Victor Hugo symbolisé à mon avis l’envol de l’intellectualié Pure . « La philosophie est semblable au vol d’un avion » ( Whitehead dans « Process and réalité ») seulement cette intellectualité si on enlève le principe d’unité, « l’amour », ce qui lie tout ensemble, tourne au désastre , en son exact contraire, qui est le plan vital déchaîné dans la mondialisation.

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