Hermann Broch : la grandeur inconnue

C’est le premier roman de Broch , datant de 1933, moins connu que des œuvres célèbres comme « Le tentateur » ou « les somnambules »: le personnage central en est un mathématicien, Richard Hieck, qui a de nombreux traits communs avec le romancier, et en arrive comme celui ci, à la suite d’une expérience amoureuse, à douter de l’instrument logico-mathématique et de sa validité pour saisir la totalité du réel, et à reconnaître, à côté et au dessus, la valeur de l’intuition poétique et mystique, ce que Broch appelle « la connaissance irrationnelle »:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2017/11/21/les-somnambules-dhermann-broch-roman-de-la-connaissance-irrationnelle-et-philosophie-scientifique/

Déjà , le « héros «  de l’Homme sans qualité de Robert Musil est un mathématicien. Le premier poème de Broch porte pour titre « Mystère mathématique »:

« Avec mesure s’ouvrent les porte de l’inconscient
Et, flottant dans l’infini, l’univers s’éloigne.
Je sens le prononcé du jugement;
Étonné, je suis son cours.

Posé sur un concept solitaire,
Abrupt, se dresse un édifice
Et s’ajuste à la foule des étoiles,
Traversé des lueurs de la divinité lointaine.

Dans les liens qui l’enserrent le Moi doit reconnaître
Que seulement dans la forme il tient la vérité
Et peut être se consumera t’il à cette flamme glacée.

Mais les manifestations de la forme, tout innombrées qu’elles soient,
Rien de l’unité ne peut les séparer.
Dans la plus profonde profondeur apparaît : imprégné de soleil, l’univers
 »

Déjà dans ce premier roman datant de l’époque de la montée du nazisme se détache le thème principal de toute l’oeuvre : celui de la dégradation des valeurs, c’est à dire de la chute du Ciel en terre, du plan internel de l’esprit en le plan vital-monde.

Le mot grec pour « Idée » peut se traduire par forme et c’est en même temps le domaine de cette science purement formelle qu’est la mathématique
Les manifestations de la forme sont les entités mathématiques et les théorèmes auxquels elles obéissent, et cette unité dont rien ne peut les séparer c’est le plus haut principe de la connaissance, le principe d’unité ou loi suprême, qui est à tort confondu avec « Dieu » par le shma’ dans Exode (mais il est vrai que nous commettons le même péché, quoiqu’en conservant à « Dieu » son caractère d’Idée qui n’existe pas dans le monde, non d’étant méme suprême ).
Hermann Broch «  s’aventure aussi jusqu’à l’extase mystique upanishadique parfaite » du «  Tat tvam asi » à partir d’une vérité ( scientifique – occidentale) qui «  née de l’idée d’unité se prolonge jusque dans la transcendance « 
Seulement qu’est ce que la transcendance ? Le péché occidental même, remontant aux monothéismes d’avant la ligne de partage des Temps du cartésianisme :

https://renatuscartesiusmathesisuniversalis.wordpress.com/descartes-la-ligne-de-demarcation-des-temps/

Car qu’est ce que cette transcendance « divine «  ? C’est par définition « quelque chose «  sans aucun rapport avec nous, c’est à dire dans une catégorie ou une allégorie, un « objet » sans aucun morphisme avec un autre objet . Seulement il y a bien ( contradictoirement ) une « relation » du « croyant «  avec la transcendance « divine » : celle de la croyance justement.

La seule «  relation » possible avec la transcendance est la croyance, entachée par définition d’incertitude, de doute, par contre avec l’immanence radicale qui est celle du plan internel, c’est la certitude absolue.
L’un, le principe d’unité , au delà duquel on ne peut pas remonter est « immanence radicale », non pas transcendance divine :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/06/22/individuation-universel-et-liberte-le-manifeste-pour-lautonomie-dandre-simha/

«  Il n’y a rien à chercher dans l’esprit au delà de l’unité”
“C’est le fondement infondé de l’esprit : celui ci n’a pas à chercher la raison de sa volonté d’unité , il est unification” et page 50 aussi cette indication claire sur la notion d’esprit individuel :

“S’il y a un écart entre un esprit et l’unité, c’est qu’il s’agit précisément d’un esprit individuel et c’est parce que l’individualité exclut la pureté et la perfection de l’unité achevée.« 

Si Hermann Broch appelle « connaissance irrationnelle «  la connaissance dite « mystique «  du plan internel de l’Un , ce n’est qu’une question de vocabulaire, de mots : pour la philosophie idéaliste rationaliste défendue ici , « Raison » a deux acceptions : l’entendement pratique ( Verstand ) propre au plan vital, destiné à ne pas mourir immédiatement et à prolonger la vie (mais pas perpétuellement, car celle ci a par définition une durée et des limites finies) et le Raison proprement dite ( Vernunft) Infinie au sens propre .
Nous retrouvons la dualité entre monde et plan de l’Idée , entre vie et Pensée , entre fini (finitude du monde) et Infini, qui est le véritable thème de toutes les œuvres de Broch , y compris de la plus parfaite « La mort de Virgile » : « la vie sans idée platonicienne «  qui s’achemine au suicide , et la vie rencontrant l’Absolu (non le « dieu » des religions, marqué de la finitude du plan vital ) dans la Pensée de l’Idée . Que cette « pensée » s’avère ou non au delà du « logico-mathématique « est finalement de peu d’importance : d’ailleurs ce terme de « logico-mathématique » mélange analyse et synthèse que Brunschvicg ne cesse de différencier et disscier : l’analyse mathématique, orientée du bas vers le haut, du plan vital ver le plan internel des Idées , s’oppose à la prétendue synthèse logique, qui n’est qu’une synthèse provisoire , à partir de principes nés de la pratique mathématique historique, seule réelle : si ces principes provisoire sont pris pour des principes immuables , « éternels » , alors il y a erreur, ou mensonge.

Nous refusons donc ici toute « intuition mystique «  ( de l’unité) ou toute « connaissance irrationnelle «  qui serait au dessus de la Science considérée comme techno- Science , q’elle vienne de Wittgenstein («  l’élément mystique » ) ou de Broch . C’est d’ailleurs ce qui nous autorise à parler de «  science internelle «  qui n’est en aucune façon une « science supérieure «  à la seule véritable science, la Science universelle, c’est à dire au fond comme le reconnaît Descartes l’Intelligence humaine, comme celle ci est supérieure à la techno- science:

https://fr.m.wikisource.org/wiki/Règles_pour_la_direction_de_l’esprit

« car comme les sciences toutes ensemble ne sont rien autre chose que l’intelligence humaine, qui reste une et toujours la même quelle que soit la variété des objets auxquels elle s’applique, sans que cette variété apporte à sa nature plus de changements que la diversité des objets n’en apporte à la nature du soleil qui les éclaire, il n’est pas besoin de cir­conscrire l’esprit humain dans aucune limite »

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