Les deux visages de la mort dans « La montagne magique » de Thomas Mann

« La montagne magique «  cet extraordinaire « grand œuvre » hermétique et initiatique, est accessible en deux volumes ici :

Vol 1: https://www.ebooksgratuits.com/pdf/mann_la_montagne_magique_1.pdf

https://www.ebooksgratuits.com/html/mann_la_montagne_magique_1.html

Vol 2

https://www.ebooksgratuits.com/pdf/mann_la_montagne_magique_2.pdf

Le passage en question se trouve au volume 1 chapitre II

« DE L’AIGUIÈRE BAPTISMALE ET DE DEUX ASPECTS DU GRAND-PÈRE« 

Hans Castorp a affaire à la mort , qui sera la grande affaire de tout le roman sous la forme de « la séduction de la mort et de la maladie » au sanatorium de Davos , séduction contre laquelle il devra lutter dans un « songe d’amour » ( né de la luxure du corps et de la chair) qui « s’est levé pour lui dans les rêves et les méditations qu’il gouvernait ». Entre cinq et sept ans Hans perd ses parents, puis son grand père, le très chrétien Hans Lorentz Castorp :

« À la vérité, le temps, bien avant le décès de Hans Lorenz Castorp, avait déjà dépassé la manière d’être et de penser de l’aïeul de Hans. Il avait été un homme profondément chrétien, membre de l’Église réformée, aux sentiments sévèrement traditionnels – aussi préoccupé de tenir fermée la classe aristocratique de la société admise au gouvernement, que s’il avait vécu au quatorzième siècle, alors que l’artisanat, surmontant la résistance opiniâtre des patriciens férus de leurs anciennes libertés, avait commencé de conquérir des sièges et des voix au sein du conseil de la ville – et difficile à gagner aux choses nouvelles. »

Le plan des générations successives apparaît :

« Le bassin et le plat, primitivement, n’étaient pas assortis, ainsi qu’on pouvait s’en rendre compte et ainsi que l’enfant l’apprit à nouveau ; mais ils avaient été réunis dans l’usage, dit le grand-père, depuis environ cent ans, c’est-à-dire depuis l’achat du bassin. Celui-ci était beau, d’une forme simple et noble, empreinte du goût sévère du commencement du siècle dernier. Lisse et pur, il reposait sur un pied rond et était doré à l’intérieur ; mais le temps n’avait laissé de l’or qu’une lueur jaune pâle. Comme seul ornement, une couronne en relief, de roses et de feuilles dentelées, faisait le tour de son bord supérieur. En ce qui concerne le plat, on pouvait y lire son âge bien plus grand. « Seize cent cinquante », disaient des chiffres surchargés de traits, et toutes sortes d’arabesques encadraient le nombre, exécutées à la « manière moderne » d’autrefois, avec un arbitraire boursouflé, avec des écussons et des entrelacs qui étaient mi-étoiles, mi-fleurs. Mais sur le dos de l’assiette étaient inscrits en pointillé les noms des chefs de famille qui, dans le cours des temps, avaient été les possesseurs de l’objet ; ils étaient déjà au nombre de cinq, chacun avec l’année de la transmission de l’héritage, et le vieillard, de la pointe de son index orné de l’anneau, les désignait l’un après l’autre à son petit-fils. Le nom de son père était là, le nom de son grand-père et le nom de son arrière-grand-père ; et ensuite se doublait, se triplait et se quadruplait le préfixe arrière dans la bouche du conteur, et le jeune garçon, la tête penchée de côté, écoutait avec des yeux pensifs ou rêveusement absents et fixes, la bouche somnolente et recueillie, l’« arrière-arrière-arrière-arrière », ce son obscur du tombeau et des temps révolus, qui exprimait cependant un rapport pieusement entretenu entre le présent, sa propre vie, et ces choses profondément ensevelies, et qui lui faisait une impression bizarre : à savoir, justement celle qui s’exprimait sur sa figure. Il croyait respirer une odeur humide de renfermé, l’air de l’église de Sainte-Catherine, ou de la crypte de Saint-Michel ; en percevant ce son, il lui semblait ressentir le souffle de lieux qui vous incitent à une certaine démarche déférente et penchée, le chapeau à la main, sur la pointe des pieds ; il croyait aussi entendre le silence lointain et abrité de ces lieux aux échos sonores ; des sensations dévotieuses se mêlaient au son des syllabes sourdes, aux pensées de la mort et de l’histoire, et tout cela semblait au jeune garçon en quelque sorte bienfaisant ; oui, il était possible qu’il eût demandé à voir le bassin, surtout pour l’amour de ces syllabes, pour pouvoir les entendre et les répéter.« 

C’est ce plan vital, ordre des générations successives, « vanité des vanités et affliction de l’esprit » auquel Hans Castorp échappera, dans l’initiation à l’ordre de l’esprit , ordre d’En Haut , qui est le thème de «  La montagne magique ».. mais cette initiation réclame la rencontre avec la mort et son double aspect , relevant de la gémellité des plans qui n’en forment qu’un (non- dualité= advaita):

« La mort était d’une nature pieuse, significative et d’une beauté triste, c’est-à-dire qui relevait de l’esprit, mais en même temps elle était d’une nature toute autre, presque contraire, très physique, très matérielle, que l’on ne pouvait considérer ni comme belle, ni comme significative, ni comme pieuse, ni même comme triste. La nature solennelle et spirituelle s’exprimait par la somptueuse mise en bière du défunt, par la magnificence des fleurs, par les gerbes de palmier qui, on le sait, signifiaient la paix céleste ; de plus, et plus clairement encore, par le crucifix dans les mains du grand-père défunt, par le Christ bénissant de Thorwaldsen qui était debout à la tête du cercueil, et par les deux candélabres dressés de part et d’autre qui, en cette circonstance, avaient également pris un caractère sacerdotal. Toutes ces dispositions trouvaient apparemment leur sens exact et bienfaisant dans cette pensée que le grand-père avait pris pour toujours sa figure définitive et véritable. Mais en outre, comme le petit Hans Castorp ne laissa pas de remarquer, encore qu’il ne se l’avouât pas à haute voix, tout cela, et surtout cette quantité de fleurs, en particulier les tubéreuses partout répandues, avait pour but de pallier l’autre aspect de la mort, qui n’était ni beau ni véritablement triste, mais plutôt un peu inconvenant, d’une nature bassement corporelle, de le faire oublier ou de vous empêcher d’en prendre conscience.
C’est à cette seconde nature de la mort que tenait le fait que le grand-père défunt parût si étranger, qu’à la vérité il n’apparût pas du tout comme le grand-père, mais comme une poupée de cire de grandeur naturelle, que la mort avait substituée à sa personne, et à laquelle on rendait ces pieux et fastueux honneurs. Celui qui était étendu là, ou plus exactement, ce qui était étendu là, ce n’était donc pas le grand-père lui-même, c’était une dépouille qui, Hans Castorp le savait bien, n’était pas en cire, mais faite de sa propre matière, c’était là ce qu’il y avait d’inconvenant, et d’à peine triste – aussi peu triste que le sont les choses qui concernent le corps et qui ne concernent que lui. Le petit Hans Castorp considérait cette matière lisse d’un jaune cireux et d’une consistance caséeuse, dont étaient faits cette figure de mort de la grandeur naturelle d’un vivant, le visage et les mains de l’ancien grand-père. Une mouche venait de se poser sur le front immobile et commença d’agiter ses boutoirs. Le vieux Fiete la chassa avec précaution, en se gardant de toucher le front, la mine pudiquement obscurcie, comme s’il ne devait ni ne voulait savoir ce qu’il faisait là. Cette expression de réserve tenait apparemment au fait que le grand-père n’était plus qu’un corps, et rien de plus. Mais, après un vol onduleux, la mouche se posa brusquement sur les doigts du grand-père, près du crucifix en ivoire. Et tandis que ceci se produisait, Hans Castorp crut respirer plus distinctement que jusqu’à présent cette émanation faible, mais si étrangement persistante qu’il connaissait d’autrefois, qui, à sa confusion, lui rappelait un camarade de classe affligé d’un mal gênant et pour cela même évité par tous, et que l’odeur des tubéreuses avait entre autres pour but de couvrir, sans d’ailleurs y réussir en dépit de leur luxuriance et de leur austérité.
« 

C’est à dire que la mort , la mort d’un être vivant, est à la fois « sacrée »-spirituelle, et corporelle, charnelle. Elle relève de la dualité des plans, vital-charnel-ontologique et spirituel-internel-hénologique . Mais ici se situe un équivoque, une ambiguïté qui est celle de la notion de « sacré » relevée par Emmanuel Lévinas : la mort « sacrée » , spirituelle , pieuse ne rompt pas vraiment avec la mort naturelle, matérielle. C’est à dire qu’elle ne s’élève pas, et n’élève pas l’âme du spectateur qui reste vivant, au monde supérieur, qui est le plan internel de l’Idée. Pourquoi ? Parce qu’il reste une équivoque sur la mort initiatique et la mort physique. la mort initiatique, qui est l’initiation, c’est à dire l’élévation -libération de la conscience au plan internel-spirituel, n’a rien à voir avec la mort physique, qui est la in de la vie, Or sans vie, pas de conscience…

Qu’est ce qui se passe lors de la mort physique, naturelle ? Rien ne disparaît, contrairement au vocabulaire généralement employé , le corps reste là, et il est le cadavre. Celui ci reste soumis aux lois naturelles de la chimie organique, et commence à se décomposer. Or le corps quand il étai vivant ne se décomposait pas,d’où l’impression de la disparition de « quelque chose » , de l’âme selon la terminologie religieuse. Mais ceci est une impression propre aux peuples infantiles, primitifs d’avant la Science européenne, d’avant le tournant des âges qu’est le cartésianisme :

https://renatuscartesiusmathesisuniversalis.wordpress.com/descartes-la-ligne-de-demarcation-des-temps/

peuples ignorants qui ont inventé la notion superstitieuse d’âme immortelle, qui reste celle des «  religions » positives, qui n’ont rien de religieux ( ce qui est religieux, c’est ce qui assure l’élévation de l’âme , de la conscience à l’ordre de l’esprit) .

Rien ne disparaît , car l’Entité spirituelle, qui dans l’ordre de la vie , ordre naturel bio-physico-chimique, maintient la cohésion du corps et l’empêche de se décomposer , n’est pas (dans le monde), n’existe pas . Elle est de l’ordre internel de l’Idée . Donc le « disparu » continue à être, là, sous nos yeux, simplement il est mort et n’est plus vivant .
Tout le livre racontera l’initiation de Hans Castorp , « jeune homme simple » , destiné par ses études à devenir « ingénieur dans la plaine «  des « civils «  (plaine qui est ce que nous appelons ici plan vital) , à l’ordre d’En Haut , ordre de l’Esprit , grâce à l’amour de Clawdia Chauchat, la « Russe » , représentant l’Asie , dont il deviendra l’amant pour une seule « nuit de Walpurgis »

Cette initiation est celle à la « voie médiane » entre l’En Haut du sanatorium et l’En Bas de la plaine auquel il est censé retourner une fois terminée sa visite de trois semaines à son cousin Joachim Ziemssen, mais le diagnostic de la maladie le forcera à rester au sanatorium pour sept années, jusqu’à l’éclatement de la guerre de 1914-1918. La ´voie médiane » se tient à distance du « faux en Haut «  , de la fausse spiritualité qui est celle du jésuite Léon Naphta , juif converti au christianisme , comme de l’En Bas des Lumières du « révolutionnaire «  Settembrini ; l’anthroposophie de Rudolf Steiner appelle ces deux ordres Lucifer (En Haut , conception de l’Esprit qui attire l’âme loin de la terre ) et Ahriman ( En Bas) et la voie médiane consiste à se tenir à égale distance de ces deux plans de conscience.

En réalité , la conception de l’Esprit qui est celle de Naphta est fausse et illusoire, parce qu’elle reste chrétienne, donc juive, et emprunte le masque (persona) du plan internel de l’Idée. Le plan représenté par Settembrini est celui de la négation de l’Esprit, de l’´athéisme donc : Hans Castorp échappera à ce dualisme entre Charybde-Scylla, ou Lucifer-Ahriman grâce à la luxure du corps expérimenté au cours de l’unique nuit d’amour avec Clawdia Chauchat :

« Pendant sept ans, Hans Castorp demeura chez ceux d’en-haut. Ce n’est pas un chiffre rond pour adeptes du système décimal, mais un bon chiffre, maniable à sa manière, une étendue de temps mythique et pittoresque, peut-on dire, plus satisfaisant pour l’âme que par exemple une sèche demi-douzaine. Il avait pris ses repas à toutes les sept tables de la salle à manger, à chacune pendant une année environ. En dernier lieu il se trouva assis à la table des Russes ordinaires, avec deux Arméniens, deux Finnois, un Boucharien et un Kurde. Il était assis là, avec une barbiche qu’il s’était laissé pousser, une petite barbiche d’un blond de paille, de forme assez indéterminée, que nous sommes obligé de considérer comme un témoignage d’une certaine indifférence philosophique à l’égard de son apparence extérieure. « 

Et conteur comme lecteur quittent ce « brave enfant gâté de la vie «  qu’est Hans Castorp dans l’épouvante des champs de bataille de la guerre de 1914, qui seuls auront pu sauver Hans de la « montagne des péchés » de l’inaction pure , comme de nos jours le sauverait sans doute la vie économique sans frein de notre siècle ( puisque Davos est maintenant le lieu de réunion des « élites » économiques) de même que l’initiation l’a sauvé de « la séduction de la mort et de la maladie »:

« Et c’est ainsi que, dans la mêlée, dans la pluie, dans le crépuscule, nous le perdons de vue.
Adieu, Hans Castorp, brave enfant gâté de la vie ! Ton histoire est finie. Nous avons achevé de la conter. Elle n’a été ni brève ni longue, c’est une histoire hermétique. Nous l’avons narrée pour elle-même, non pour l’amour de toi, car tu étais simple. Mais en somme, c’était ton histoire, à toi. Puisque tu l’as vécue, tu devais sans doute avoir l’étoffe nécessaire, et nous ne renions pas la sympathie de pédagogue qu’au cours de cette histoire nous avons conçue pour toi et qui pourrait nous porter à toucher délicatement de la pointe du doigt le coin de l’œil, à la pensée que nous ne te verrons ni ne t’entendrons plus désormais.
Adieu ! Tu vas vivre maintenant, ou tomber. Tes chances sont faibles. Cette vilaine danse où tu as été entraîné durera encore quelques petites années criminelles et nous ne voudrions pas parier trop haut que tu en réchapperas. À l’avouer franchement, nous laissons assez insoucieusement cette question sans réponse. Des aventures de la chair et de l’esprit qui ont élevé ta simplicité t’ont permis de surmonter dans l’esprit ce à quoi tu ne survivras sans doute pas dans la chair. Des instants sont venus où dans les rêves que tu gouvernais un songe d’amour a surgi pour toi, de la mort et de la luxure du corps. De cette fête de la mort, elle aussi, de cette mauvaise fièvre qui incendie à l’entour le ciel de ce soir pluvieux, l’amour s’élèvera-t-il un jour ?
FINIS OPERIS. »

C’est l’initiation à l’ordre d’En Haut qui a élevé la nature simple (ce sont les seules qui sont propres à l’initiation) de Hans Castorp aux «  aventures de la chair et de l’esprit «  .
Ce n’est rien d’autre que l’initiation de l’âme à la mort, pourvu que celle ci soit envisagée comme mort spirituelle (mort au plan vital du sexe et de la génération, en quoi consiste précisément l’initiation, qui est élévation de la conscience au plan internel) et non comme mort physique, ce «  peu profond ruisseau » qui est passage du néant au néant .

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