« un songe d’amour a surgi pour toi, de la mort et de la luxure du corps« 

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/10/22/cochetbrunschvicg-6-la-conversion-de-la-chair-a-lesprit-dans-le-temps-hermetique/

« Où sommes nous? Qu’est ce que cela? Où nous à transportés le songe?
Crépuscule, pluie et boue, rougeur trouble du ciel incendié. Un sourd tonnerre résonne sans arrêt, emplit l’air humide, déchiré par des sifflements aigus, par des hurlements rageurs et infernaux…

…Ah, toute cette belle jeunesse avec ses sacs et ses baïonnettes, ses manteaux boueux et ses bottes ! On pourrait avec une imagination humaniste et enivrée de beauté rêver d’autres images. On pourrait se représenter cette jeunesse : menant et baignant des chevaux dans une baie, se promenant sur la grève avec la bien-aimée, les lèvres à l’oreille de la douce fiancée, ou s’apprenant avec une amicale gentillesse à tirer l’arc. Au lieu de cela, elle est couchée, le nez dans cette boue de feu. C’est une chose admirable et dont on reste confondu qu’elle s’y prête joyeusement, encore qu’en proie à a une inexprimable nostalgie de ses mères, mais ce ne devrait pas être une raison de la mettre dans cette situation.
Voici notre ami, voici Hans Castorp ! De très loin déjà nous l’avons reconnu à la barbiche qu’il s’est laissé pousser à la table des Russes ordinaires. Il brûle, transpercé par la pluie, comme les autres. Il court, les pieds alourdis par les mottes, le fusil au poing. Voyez, il marche sur la main d’un camarade tombé, sa botte cloutée enfonce cette main dans le sol marécageux criblé d’éclats de fer. C’est pourtant lui. Comment ? Il chante ? Comme on fredonne devant soi, sans le savoir, dans une excitation hébétée et sans pensée, ainsi il tire parti de son haleine entrecoupée et chantonne pour lui-même :
Ich schnitt in seine Rinde
So manches liebe Wort…
Il tombe. Non, il s’est jeté à plat ventre, parce qu’un chien infernal accourt, un grand obus brisant, un atroce pain de sucre des ténèbres. Il est étendu, le visage dans la boue fraîche, les jambes ouvertes, les pieds écartés, les talons rabattus vers la terre. Le produit d’une science devenue barbare, chargé de ce qu’il y a de pire, pénètre à trente pas de lui obliquement dans le sol comme le diable en personne, y explose avec un effroyable excès de force, et soulève à la hauteur d’une maison un jet de terre, de feu, de fer, de plomb et d’humanité morcelée. Car deux hommes étaient étendus là, c’étaient deux amis, ils s’étaient réunis dans leur détresse : à présent ils sont confondus et anéantis.

Ô honte de notre sécurité d’ombres ! Partons ! Nous n’allons pas raconter cela ! Notre ami a-t-il été touché ? Un instant il a cru l’être. Une grosse motte de terre a frappé son tibia, sans doute a-t-il eu mal, mais c’est ridicule. Il se redresse, il titube, avance en boitant, les pieds alourdis par la terre, chantant inconsciemment :
Und sei – ne Zweige rauschten Als rie – fen sie mir zu…
Et c’est ainsi que, dans la mêlée, dans la pluie, dans le crépuscule, nous le perdons de vue.
Adieu, Hans Castorp, brave enfant gâté de la vie ! Ton histoire est finie. Nous avons achevé de la conter. Elle n’a été ni brève ni longue, c’est une histoire hermétique. Nous l’avons narrée pour elle-même, non pour l’amour de toi, car tu étais simple. Mais en somme, c’était ton histoire, à toi. Puisque tu l’as vécue, tu devais sans doute avoir l’étoffe nécessaire, et nous ne renions pas la sympathie de pédagogue qu’au cours de cette histoire nous avons conçue pour toi et qui pourrait nous porter à toucher délicatement de la pointe du doigt le coin de l’œil, à la pensée que nous ne te verrons ni ne t’entendrons plus désormais.
Adieu ! Tu vas vivre maintenant, ou tomber. Tes chances sont faibles. Cette vilaine danse où tu as été entraîné durera encore quelques petites années criminelles et nous ne voudrions pas parier trop haut que tu en réchapperas. À l’avouer franchement, nous laissons assez insoucieusement cette question sans réponse.

Des aventures de la chair et de l’esprit qui ont élevé ta simplicité t’ont permis de surmonter dans l’esprit ce à quoi tu ne survivras sans doute pas dans la chair. Des instants sont venus où dans les rêves que tu gouvernais un songe d’amour a surgi pour toi, de la mort et de la luxure du corps.

De cette fête de la mort, elle aussi, de cette mauvaise fièvre qui incendie à l’entour le ciel de ce soir pluvieux, l’amour s’élèvera-t-il un jour ?

FINIS OPERIS. »

Telle est la fin du Grand Œuvre hermétique de Thomas Mann « La montagne magique » , deux autres articles lui sont consacrés ici:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2017/12/07/les-deux-visages-de-la-mort-dans-la-montagne-magique-de-thomas-mann/

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2017/12/08/la-montagne-magique-neige-le-sommet-de-tout-le-livre/

Le livre peut se lire comme décrivant la voie médiane suivie par Hans Castorp entre le plan vital d’En Bas, de la plaine, et une fausse représentation du plan internel, d’En Haut , entre Charybde et Scylla, entre Ahriman et Lucifer, entre Settembrini le pédagogue, l’homme des Lumières et de la « démocratie » et Naphta le jésuite, juif converti, qui se suicidera à la fin lors d’un duel grotesque où Settembrini refuse de faire usage de son arme alors qu’il avait le droit de tirer en premier, étant l’offensé. Depui un siècle on peut observer que c’est le plan vital d’En Basqui a gagné, puisque Davos est devenu le centre de réunion annuelle de l’élite des « décideurs » de la mondialisation économique et de leurs valets politiques.

Cette « victoire » d’En Bas est provoquée par l’imposture de Naphta en tant que « représentant «  du plan internel d’En Haut : Naphta le réationnaire pourrait être caricaturé comme une sorte de Joseph de Maistre . La « voie médiane » de Hans Castorp, ingénieur dans la plaine, est celle qui permet réellement l’accès au plan internel : « l’Amour s’élèvera t’il un jour ? » est conditionné par cet accès. Ici « Amour » signifie « connaissance du principe universel d’unité », connaissance immanente qui, nous le savons, n’est accordée ni par Settembrini ni par Naphta, ni par Ahriman ni par Lucifer, mais par la « voie médiane » qui louvoie entre les deux pôles de cette dualité qui doit devenir unité absolue : le deux doit donner naissance à l’Un, « Dieu » doit naître dans une étable.
C’est seulement un « songe d’amour » qui surgit pour Hans Castorp, parce que celui ci ne dépasse pas la simple vie individuelle et est tué, probablement, sur les champs de bataille. Ce « songe d’amour » étape préliminaire d’accès À l’unité , surgit de « la mort et de la luxure du corps » , c’est à dire de l’amour sensuel expérimenté une seule fois, au cours d’une « nuit de Walpurgis » , avec Clawdia Chauchat la Russe, «  l’Asie » piège pour l’Européen selon Settembrini. Piège parce que pour l’homme des Lumières, l’unique fonction de l’Européen est l’action , magnifiée par la techno- Science de « l’ingénieur dans la plaine » afin d’améliorer le monde, et que cete activité pure ne doit pas être contaminé par l’atavisme asiatique de « l’à quoi bon ? » ( comme il l’a été dans le bolchevisme né en Russie) . Seulement Settembrini, pas plus que Naphta, n’a idée du véritable sens de l’Amour (henosophia) qu’il confond avec l’érotisme trouble de la « luxure et déc la mort du corps », de la condition incarnée sur le plan vital

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/07/11/le-bleu-du-ciel-1935-les-pieds-maternels-georges-bataille-et-simone-weil/

« La grande erreur des marxistes et de tout le dix-neuvième siècle a été de croire qu’en marchant tout droit devant soi on monte dans les étoiles. »”

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/08/14/george-bataille-le-bleu-du-ciel-1935-le-jour-des-morts/

Sans le plan vital de « la mort et la luxure du corps «  le plan internel les aventures de la chair et de l’Esprit, ne serait pas.. c’est seulement parce qu’il y a le plan vital de l’existence incarnée des êtres individuels, donc mortels, que l’Amour, l’unité , peut s’élever un jour, sur les fondations du « songe d’Amour » de la chair et de l’Eros..

Fin de la « Phénoménologie de l’Esprit «  de Hegel:

« Leur conservation, sous l’aspect de leur être-là libre se manifestant dans la forme de la contingence, est l’histoire ; mais sous l’aspect de leur organisation conceptuelle, elle est la science du savoir phénoménal. Les deux aspects réunis, en d’autres termes l’histoire conçue, forment la récollection et le calvaire de l’esprit absolu, l’effectivité, la vérité et la certitude de son trône, sans lequel il serait la solitude sans vie ; et c’est seulement ”du calice de ce royaume des esprits que monte jusqu’à lui l’écume de sa propre infinité” »

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