« La vraie religion est le renoncement à la mort »

Les lignes extraordinaires de la fin du livre de Léon Brunschvicg « Introduction à la vie de l’esprit » ( 1901), sont ici :

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/04/20/la-seule-vraie-religion/

«

La vraie religion est le renoncement à la mort;

elle fait que rien ne passe et rien ne meurt pour nous, pas même ceux que nous aimons; car de toute chose, de tout être qui apparaît et qui semble disparaître, elle dégage l’idéal d’unité et de perfection spirituelle, et pour toujours elle lui donne un asile dans notre âme.

alors, vivant dans notre idéal, et nous en entretenant avec nous mêmes, nous connaissons le sentiment de sécurité profonde, et de repos intime qui est l’essence du sentiment religieux, et qui n’est autre que la pureté absolue de l’esprit »

oui mais le renoncement à la mort de qui ?

Notre propre mort, absolument inéluctable, nous effraye, mais il s’agit d’une réaction instinctive de notre être charnel, animal, qui n’est pas vraiment nous : seul notre être intellectuel, spirituel, est vraiment nous même. Et si nous réfléchissons un peu , comme les antiques philosophes grecs, nous voyons que « la mort n’est pas «  : car tant que nous sommes vivant , nous ne sommes pas mort, et la mort n’est pas là. Et si nous sommes mort, nous ne sommes plus conscients, donc la mort n’est pas non plus pour nous.

Oui, mais ce raisonnement ne marche pas avec la mort de ceux et celles que nous aimons ! C’est là le sens de la répartie de Gabriel Marcel à Brunschvicg :

lors d’un colloque où Brunschvicg lui avait suggéré que « Mr Brunschvicg accorde sans doute beaucoup moins d’importance à sa propre mort que Mr Gabriel Marcel », il avait répondu du tac au tac :

« et la mort de Mme Brunschvicg ? »

Brunschvicg est mort en janvier 1944, deux ans avant sa femme, mais il reste que nous risquons d’être confrontés à la mort , de notre vivant, de gens que nous aimons, et c’est là que les lignes prdigieuses du livre de Brunschvicg prennent tout leur sens philosophique :

« 

La vraie religion est le renoncement à la mort;

elle fait que rien ne passe et rien ne meurt pour nous, pas même ceux que nous aimons; car de toute chose, de tout être qui apparaît et qui semble disparaître, elle dégage l’idéal d’unité et de perfection spirituelle, et pour toujours elle lui donne un asile dans notre âme

»

Ce qui rejoint l’ autre citation, un peu avant :

« 

Et dés lors, ce que nous avons dit de l’univers, il faut le dire aussi de la vie.

La vie est bonne absolument bonne, du moment que nous avons su l’élever au dessus de toute atteinte, au dessus de la fragilité, au dessus de la mort.

 »

Renoncer à la mort, cela consiste à voir la réalité derrière les apparences : la mort, la disparition de tout être , n’est qu’une apparence du plan vital, du monde, et cette apparence trompeuse disparaît elle même devant le Soleil de la réflexion intellectuelle.

Que signifie « car de toute chose, de tout être qui apparaît et qui semble disparaître, elle dégage l’idéal d’unité et de perfection spirituelle, et pour toujours elle lui donne un asile dans notre âme » ?

Cela signifie que la mort, la disparition d’un être spirituel n’est qu’une apparence illusoire, et qu’il ne faut pas s’arrêter aux apparences, sous peine d’être trompé, comme les Méditations cartésiennes nous l’ont enseigné.

« Dégager l’idéal d’unité et de perfection spirituelle d’un être «  cela veut dire : dégager scientifiquement l’Idée qui est la réalité de cet être derrière les apparences trompeuses du cadavre, du corps qui meurt et se décompose.

La science est ce qui permet de dépasser les simples apparences vitales !

C’est une perspective philosophique idéaliste platonicienne qui se trouve là !!

Ce n’est pas du « wishful thinking » car ce dégagement de l’Idée est extrêmement ardu !!!

En même temps cela permet de discerner le véritable amour des faux semblants.

Aimer véritablement quelqu’un, c’est ne pas s’arrêter aux apparences du corps, comme la « beauté » ou rien de psychique : c’est pouvoir dégager l’idéal d’unité et de perfection spirituelle de cet être, qui est son Idée, et donc être capable de renoncer à la mort de cet être aimé véritablement.

Nous comprenons ainsi la fin de « La montagne magique » de Thomas Mann :

Le « songe d’amour » s’élève des apparences du plan vital, de « la mort et de la luxure du corps », mais le véritable Amour, qui consiste à dégager des êtres mortels la vérité de l’ Idée, n’a pas besoin du corps, car ce véritable Amour , qui est la « seule vraie religion », consiste à renoncer à la mort !

Mais sans le « songe d’amour », sans les apparences du plan vital et sexuel, plan de la génération, ce véritable Amour pourrait -t-il il s’élever un jour ?

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/10/22/cochetbrunschvicg-6-la-conversion-de-la-chair-a-lesprit-dans-le-temps-hermetique/

« 
Où sommes nous? Qu’est ce que cela? Où nous à transportés le songe?
Crépuscule, pluie et boue, rougeur trouble du ciel incendié. Un sourd tonnerre résonne sans arrêt, emplit l’air humide, déchiré par des sifflements aigus, par des hurlements rageurs et infernaux…

…Ah, toute cette belle jeunesse avec ses sacs et ses baïonnettes, ses manteaux boueux et ses bottes ! On pourrait avec une imagination humaniste et enivrée de beauté rêver d’autres images. On pourrait se représenter cette jeunesse : menant et baignant des chevaux dans une baie, se promenant sur la grève avec la bien-aimée, les lèvres à l’oreille de la douce fiancée, ou s’apprenant avec une amicale gentillesse à tirer l’arc. Au lieu de cela, elle est couchée, le nez dans cette boue de feu. C’est une chose admirable et dont on reste confondu qu’elle s’y prête joyeusement, encore qu’en proie à a une inexprimable nostalgie de ses mères, mais ce ne devrait pas être une raison de la mettre dans cette situation.
Voici notre ami, voici Hans Castorp ! De très loin déjà nous l’avons reconnu à la barbiche qu’il s’est laissé pousser à la table des Russes ordinaires. Il brûle, transpercé par la pluie, comme les autres. Il court, les pieds alourdis par les mottes, le fusil au poing. Voyez, il marche sur la main d’un camarade tombé, sa botte cloutée enfonce cette main dans le sol marécageux criblé d’éclats de fer. C’est pourtant lui. Comment ? Il chante ? Comme on fredonne devant soi, sans le savoir, dans une excitation hébétée et sans pensée, ainsi il tire parti de son haleine entrecoupée et chantonne pour lui-même :
Ich schnitt in seine Rinde
So manches liebe Wort…
Il tombe. Non, il s’est jeté à plat ventre, parce qu’un chien infernal accourt, un grand obus brisant, un atroce pain de sucre des ténèbres. Il est étendu, le visage dans la boue fraîche, les jambes ouvertes, les pieds écartés, les talons rabattus vers la terre. Le produit d’une science devenue barbare, chargé de ce qu’il y a de pire, pénètre à trente pas de lui obliquement dans le sol comme le diable en personne, y explose avec un effroyable excès de force, et soulève à la hauteur d’une maison un jet de terre, de feu, de fer, de plomb et d’humanité morcelée. Car deux hommes étaient étendus là, c’étaient deux amis, ils s’étaient réunis dans leur détresse : à présent ils sont confondus et anéantis.

Ô honte de notre sécurité d’ombres ! Partons ! Nous n’allons pas raconter cela ! Notre ami a-t-il été touché ? Un instant il a cru l’être. Une grosse motte de terre a frappé son tibia, sans doute a-t-il eu mal, mais c’est ridicule. Il se redresse, il titube, avance en boitant, les pieds alourdis par la terre, chantant inconsciemment :
Und sei – ne Zweige rauschten Als rie – fen sie mir zu…
Et c’est ainsi que, dans la mêlée, dans la pluie, dans le crépuscule, nous le perdons de vue.

Adieu, Hans Castorp, brave enfant gâté de la vie ! Ton histoire est finie. Nous avons achevé de la conter. Elle n’a été ni brève ni longue, c’est une histoire hermétique. Nous l’avons narrée pour elle-même, non pour l’amour de toi, car tu étais simple. Mais en somme, c’était ton histoire, à toi. Puisque tu l’as vécue, tu devais sans doute avoir l’étoffe nécessaire, et nous ne renions pas la sympathie de pédagogue qu’au cours de cette histoire nous avons conçue pour toi et qui pourrait nous porter à toucher délicatement de la pointe du doigt le coin de l’œil, à la pensée que nous ne te verrons ni ne t’entendrons plus désormais.
Adieu ! Tu vas vivre maintenant, ou tomber. Tes chances sont faibles. Cette vilaine danse où tu as été entraîné durera encore quelques petites années criminelles et nous ne voudrions pas parier trop haut que tu en réchapperas. À l’avouer franchement, nous laissons assez insoucieusement cette question sans réponse.

Des aventures de la chair et de l’esprit qui ont élevé ta simplicité t’ont permis de surmonter dans l’esprit ce à quoi tu ne survivras sans doute pas dans la chair. Des instants sont venus où dans les rêves que tu gouvernais un songe d’amour a surgi pour toi, de la mort et de la luxure du corps.

De cette fête de la mort, elle aussi, de cette mauvaise fièvre qui incendie à l’entour le ciel de ce soir pluvieux, l’amour s’élèvera-t-il un jour ?

FINIS OPERIS. »

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