Alexandre Kojève sur Spinoza

On connaît le célèbre avis d’Alexandre Kojeve sur Spinoza

« L’Ethique de Spinoza explique tout, sauf la possibilité pour un homme vivant dans le temps de l’écrire »

Spinoza et l’art (1/12)

http://hypocampe2011.over-blog.com/article-philosopher-dans-les-annees-30-alexandre-kojeve-et-alexandre-koyre-73575894.html

Deux poèmes de Jorge Luis Borges sur Spinoza

L’Ethiqu est bâtie selon une architecture géométrique euclidienne . Dieu y est défini comme la Substance

https://fr.m.wikisource.org/wiki/La_Notion_de_substance_et_la_notion_de_Dieu_dans_la_philosophie_de_Spinoza

Dans « Sommes nous spinozistes ? » Léon Brunschvicg cite Arthur Hannequin :

http://www.caute.lautre.net/hyperspinoza/Sommes-nous-spinozistes-par-Leon-Brunschvicg

« Il paraît difficile de réfléchir sur l’actualité du spinozisme sans évoquer le souvenir d’un Maître de la pensée française, trop tôt disparu, Arthur Hannequin. A un de ses élèves qui lui demandait quels étaient les derniers bons livres sur Dieu, Hannequin répondait en souriant : Je crois que c’est encore Spinoza et Kant…Peut-être Spinoza (écrivait-il encore), a-t-il trouvé le vrai fond de ce qu’il y a de religieux dans notre âme, en y trouvant la présence de ce qu’il appelait la substance de Dieu. C’est peut-être le seul exemple d’une doctrine religieuse que n’ébranle en rien la ruine de toute la construction métaphysique qui l’enveloppe.« 

Une page qui se termine par:

« C’est pourquoi, dans la mesure où nous saurons nous mouvoir de la science à la religion, comme de la vérité à la vérité, sans rompre l’unité indivisible de l’esprit, sans renoncer à la pleine lumière de la conscience, nous aurons le droit de dire que nous sommes spinozistes.« 

Le livre I de l’Ethique de Spinoza est le « De Deo » , il existe pas mal de sites consacrés à la lecture de ce livre difficile, qui procède « more geometrico » selon la méthode axiomatique euclidienne, seule connue par Spinoza , par exemple:

http://spinoza.fr/category/lectures-partie-i/

http://hyperspinoza.caute.lautre.net/-Hyper-Ethique-

Le livre I est précédé par les définitions et axiomes :

http://hyperspinoza.caute.lautre.net/-Definitions-et-Axiomes-

La définition du Dieu- Substance comme « ce dont l’essence enveloppe l’existence «  est traditionnelle en métaphysique, elle n’est pas reprise ici où une distinction rigoureuse est faite entre ce qui est de l’ordre de l’Idée et ce qui est de l’ordre des étants, le plan ontologique ou monde . Déduire l’existence d’une chose de sa simple définition s’apparente à l’argument ontologique , réfuté par Kant : 100 thalers possibles ne contiennent rien de plus que 100 thalers réels, l’être n’est pas prédicat:

http://www.hansen-love.com/article-4795142.html

https://openaccess.leidenuniv.nl/bitstream/handle/1887/12291/05.pdf?sequence=9

La thèse d’Hannequin :

« Peut-être Spinoza (écrivait-il encore), a-t-il trouvé le vrai fond de ce qu’il y a de religieux dans notre âme, en y trouvant la présence de ce qu’il appelait la substance de Dieu. C’est peut-être le seul exemple d’une doctrine religieuse que n’ébranle en rien la ruine de toute la construction métaphysique qui l’enveloppe. « 

peut s’interpréter comme : « la doctrine de Dieu comme Idée radicalement immanente à l’esprit humain, comme toute Idée mathématique, n’est en rien ébranlée par la ruine de la construction métaphysique du Dieu Transcendant, ou bien du Dieu-Substance sive natura , qui l’enveloppe » . Et de fait , la définition de Dieu dans l’Ethique :

« J’entends par Dieu un être absolument infini, c’est-à-dire une substance constituée par une infinité d’attributs dont chacun exprime une essence éternelle et infinie »

peut se traduire en celle admise ici dans le langage des ∞-catégories , de l’Idée de Dieu, c’est à dire Dieu qui n’a pas l’existence , comme (∞,1)Cat, ∞-catégorie des ∞-catégories :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2017/04/16/scienceinternelle-19-recherches-sur-lidee-de-dieu-qui-est-dieu-∞-categorie-des-∞-categories/

https://ncatlab.org/nlab/show/(infinity,1)Cat

en considérant toute ∞-catégorie comme Idée d’attribut, c’est à dire attribut, et donc (∞,1)Cat comme infinité d’attributs .

Les Idées d’unité, de pluralité et d’infinité sont mathématiques, et il n’y a donc rien d’étonnant à ce que Dieu soit une Idée mathématique.
Quant à Léon Brunschvicg , voici ce qu’il déclare dans son dernier ouvrage :

« L’effort pour égaler Dieu à la pureté de son essence semblera d’une difficulté décevante. Cette déception est un hommage. Nous avons à nous persuader comme Épicure, et mieux encore que lui, de ce qu’il écrivait à Ménécée : « l’impie n’est pas celui qui détruit la croyance aux Dieux de la foule, mais celui qui attribue aux Dieux les traits que leur prêtent les opinions de la foule. » L’accusation d’athéisme, qui devait se renouveler contre les héros d’une spiritualité véritable, Socrate, Spinoza, Fichte, est toute naturelle de la part de ceux pour qui c’est diminuer Dieu que de chercher à le tirer hors des perspectives humaines, de le reléguer, si on ose risquer l’expression, dans le divin« 

ce qui annule l’avis de Jules Lagneau, pourtant l’un des prédécesseurs du brunschvicgisme, comme le reconnaît Ludovic Robberechts dans « La philosophie réflexive »:

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/2017/10/24/ludovic-robberechts-essai-sur-la-philosophie-reflexive/

« Jules Lagneau, dans ses Leçons sur l’existence de Dieu pose le problème : « Affirmer que Dieu n’existe pas est le propre d’un esprit qui identifie l’idée de Dieu avec les idées qu’on s’en fait généralement et qui lui paraissent contraires aux exigences soit de la science soit de la conscience. » La confusion des vocabulaires risque de lier à un même sort, d’entraîner dans une chute commune, la religion conçue comme fonction suprême de la vie spirituelle et les religions données dans l’histoire en tant qu’institutions sociales. Celles-ci comportent un Dieu particulier qu’on désignera par un « nom propre » ; son culte et ses attributs sont définis dans des formules de symboles qui sont naturellement conditionnées par le degré où la civilisation était parvenue à l’époque de leur énoncé. Le progrès du savoir scientifique et le raffinement de la conscience morale se tournent alors en des menaces contre la tradition des dogmes qui tenteront d’y échapper par le saut brusque dans le mystère de la transcendance. Pourtant, si la science porte avec elle la norme du vrai comme la conscience morale la norme du bien, le devoir de la pensée religieuse est d’en chercher l’appui bien plutôt que d’en fuir le contrôle.
Reconnaissons donc qu’il y a dans l’effort intellectuel du savant, dans la réflexion critique du philosophe, une vertu de désintéressement et de rigueur avec laquelle il est interdit de transiger. Au premier abord rien ne nous paraissait plus simple que de conclure de l’horloge à l’horloger ; mais ce qui aurait dû être prouvé pour conférer quelque solidité à l’argument, c’est que le monde est bien une horloge, une machine dont l’ajustement atteste que l’auteur s’est effectivement proposé un but déterminé. Cela pouvait aller sans trop de difficulté tant que l’orgueil humain demeurait installé au centre des choses et rapportait à l’intérêt de notre espèce les aspects multiples et les phases successives de la création. Il n’en est plus de même aujourd’hui. Plus s’élargit l’horizon qu’atteignent nos lunettes et nos calculs, plus aussi l’univers, théâtre de combinaisons élémentaires aux dimensions formidables, n’enfonce dans ce silence d’âme qui effrayait, sinon Pascal, du moins son interlocuteur supposé. Le Deus faber, le Dieu fabricant, auquel se réfère l’anthropomorphisme de Voltaire, est décidément fabriqué de toutes pièces. »

ce qui rejoint ce qu’il dit à la fin de la page « Sommes nous spinozistes ? »

« C’est pourquoi, dans la mesure où nous saurons nous mouvoir de la science à la religion, comme de la vérité à la vérité, sans rompre l’unité indivisible de l’esprit, sans renoncer à la pleine lumière de la conscience, nous aurons le droit de dire que nous sommes spinozistes.« 

Ce que j’appelle ici « Science internelle » se situe dans la continuité et la conformité à la science et donc aux lignes ci dessus.

Passons maintenant à l’argument de Kojeve :l’Ethique explique tout, sauf la possibilité pour un homme vivant dans le temps de l’écrire . Le poème de Borges apporte une réponse satisfaisante:

Deux poèmes de Jorge Luis Borges sur Spinoza

« Brume d’or, le Couchant pose son feu
Sur la vitre. L’assidu manuscrit
Attend, avec sa charge d’infini.
Dans la pénombre quelqu’un construit Dieu.
Un homme engendre Dieu. Juif à la peau
Citrine, aux yeux tristes. Le temps l’emporte
Comme la feuille que le fleuve porte
Et qui se perd dans le déclin de l’eau.
Qu’importe.  »

Déjà dans « Le concept, le temps et le discours » la démonstration de la validité de l’athéisme est dérivée du caractère contradictoire de la notion « être éternel »
Mais ici j’oppose le caractère internel du plan de l’Idée, nommé pour cette raison « plan internel » à l’éternité conçue comme perpétuité de la durée . Marie Anne Cochet parle de l’esprit comme vivant dans un « présent éternel » que je nommerais plutôt « Présent internel »:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/09/21/cochetbrunschvicg-3-les-deux-aspects-de-limmanence/

« Le pouvoir unifiant du “Cela est” se montre à la fois intra-phénoménal puisqu’il unifie intérieurement toute forme, tout objet, tout être, et inter-phénoménal, puisqu’il construit les rapports qui unissent les phénomènes entre eux. Son expression est inadéquate, comme toute expression d’ailleurs, à la pureté spirituelle de l’immanence. Il la trahit moins cependant que le passage trop verbal d’un mode à une substance, ou que l’affirmation dogmatique, antérieure à toute dialectique réflexive , d’une activité mystique transcendante à l’homme. L’ affirmation devient inintelligible, sitôt qu’on l’a transforme en substance , n’étant concevable que comme la modalité d’un acte et non comme l’être d’un acte, car l’être d’un acte n’a de rapport absolu qu’à l’unité de l’esprit. Ces positions extrêmes sont trop arbitraires pour être philosophiques. Elles excluent les réductions de la conversion réflexive, qui s’appuient sur les traces de l’esprit; elles ne sont concevables qu’en théologie, à partir d’un Dieu posé comme unité réalisée , donc à partir d’un acte de foi, non d’un acte de connaissance”

et la définition 8 de l’éternité dans l’Ethique :

« J’entends par éternité l’existence elle-même en tant qu’elle est conçue comme suivant nécessairement de la seule définition d’une chose éternelle. EXPLICATION Une telle existence, en effet, est conçue comme une vérité éternelle, de même que l’essence de la chose, et, pour cette raison, ne peut être expliquée par la durée ou le temps, alors même que la durée est conçue comme n’ayant ni commencement ni fin.« 

me semble convenable pour « être internel « , à condition de remplacer « existence » par « esprit « .

L’activité spirituelle dont l’essence la plus pure est le jugement mathématique (c’est là le fond de la pensée de Brunschvicg) se meut dans une sphère d’internité, qui ne s’identifie pas à la perpétuité de la durée (la conception de l’éternité propre au plan vital, au monde) mais la domine..

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