« A quoi bon ? » : quelques pensées à cacher sous le tapis

« A quoi bon ? » est une question terrible, comme le reconnaît Bernanos dans « Mouchette « :

https://beq.ebooksgratuits.com/classiques/Bernanos_Nouvelle_histoire_de_Mouchette.pdf

A partir de la page 176 la quatrième partie du livre raconte le suicide de l’adolescente , qui se noiera dans une mare, un « étang solitaire », dans un coin désert près de son village , et c’est Page 189 que l’on trouve ces lignes atroces :

« le « à quoi bon ? » , question terrible, inexorable, à laquelle réellement nul homme n’a pu répondre, et qu’il a décidé du salut de quelques rares héros, par un miracle de grâce, car elle se retourne d’ordinaire contre celui qui la prononce, symbole de l’antique serpent, où peut être ce serpent lui même, n’arriva pas jusqu’à ses lèvres. Elle se posait au dedans d’elle, informulée, ainsi qu’une mine qui éclate dans l’eau profonde, et dont l’oreille n’a perçu que le sourd grondement, alors que la houle irrésistible monte déjà de l’abîme muet. La même force de mort, issue de l’enfer, la même force de mort, qui prodigue aux riches et aux puissants les mille ressources de ses diaboliques séductions , ne peut guère s’emparer que par surprise du misérable. Il faut qu’elle se contente de l’épier jour après jour, avec une attention effrayante, et sans doute une terreur secrète. Mais la brèche à peine ouverte du désespoir dans ces âmes simples, il n’est sans doute d’autre ressource à leur ignorance que le suicide, le suicide du misérable, si pareil à celui de l’enfant »

Cette mort absurde de la pauvre adolescente, qui ne court pas vers le promeneur qui passe à côté de la mare et qui pourrait la sauver,ressemble à la fin bouleversante du beau film de Fellini « Il bidone » , la mort solitaire dans la montagne de l’escroc minable et âgé, lapidé par ses complices et qui n’a plus la force de demander le secours des paysans qui passent sur la route

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2017/11/04/fellini-il-bidone-1955/

Mais c’est un autre film réalisé en 1974 par Michel Deville, qui me vient ici à l’idée : «  Le mouton enragé «  , où Jean Louis Trintignant jour une sorte de « Bel ami » des années 70 , qui devient riche et « arrive » par les femmes, poussé par son « ami » romancier estropié imaginatif joué par Jean-Pierre Cassel :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Le_Mouton_enragé

https://lhommeoccidental.wordpress.com/2017/12/11/michel-deville-le-mouton-enrage-1973/

A 1h 37 minutes et 30 secondes , près de la fin, dans la dernière scène au café « À la Renaissance «  où Claude Fabre, le romancier machiavélique et boiteux donne à Nicolas Mallet ses « instructions » , celui ci lui pose brusquement une question bien proche de « l’à quoi bon ? « :

« 

et après ?

 »

l’autre s’étonne , ne comprend pas

«  oui, j’épouse Marie Paule, je deviens encore plus riche.. et après ? »

« après.. jsais pas moi … tu rachètes tel journal, tu te présente aux élections… ça s’arrose non ?.. garçon ! »

Cette question « et après ? » est aussi inexorable et corrosive que « à quoi bon ? «  et chacun se la pose sans doute à lui même aux heures de la nuit où l’insomnie lui joue des tours.. mais certains n’ attendent il pas le moment suprême de la mort pour se la poser ? La question reste alors pour toujours sans réponse car il n’y a par définition plus d’après à cet instant

Justement appelé « le dernier instant » et qui ne se limite pas à St germain des prés

Mais certains, encore nombreux, refusent les définitions et les évidences et envisagent un « après «   , un « post mortem » qui viendrait « après ce dernier instant où il n’y a plus d’après » . Seulement se pose de nouveau la terrible question, tel un Sphinx dont on ne peut se débarrasser : «  à quoi bon ? »

Cette question terrible et inexorable , qui est sans doute «  l’antique serpent «  selon Bernanos , elle figure aussi dans le célèbre monologue de Hamlet, l’un des plus beaux de toute la littérature :

http://blog.ac-versailles.fr/catablog2evariste/public/romantisme/hamlet.pdf

http://www.thomasrogerdevismes.fr/2014/07/etre-ou-ne-pas-etre-hamlet-acte-iii-scene-1ere-william-shakespeare.html

« Être ou ne pas être, telle est la question.

Y a-t-il plus de noblesse d’âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante, ou bien à s’armer contre une mer de douleurs et d’y faire front pour y mettre fin?

Mourir… dormir, rien de plus… et dire que, par ce sommeil, nous mettons fin aux maux du cœur et aux mille tortures naturelles qui sont le lot de la chair: c’est là un dénouement qu’on doit souhaiter avec ferveur.

Mourir… dormir; dormir, peut-être rêver.
Oui, voilà l’obstacle.

Car quels rêves peut-il nous venir dans ce sommeil de la mort, quand nous sommes débarrassés du tumulte de cette vie?

C’est cette réflexion-là qui donne à nos malheurs une si longue existence.

Qui, en effet, voudrait supporter les flagellations et les dédains du monde, l’injure de l’oppresseur, l’humiliation de la pauvreté, les angoisses de l’amour méprisé, les lenteurs de la loi, l’insolence du pouvoir, et les rebuffades que le mérite résigné reçoit d’hommes indignes, s’il pouvait en être quitte avec un simple poignard?

Qui voudrait porter ces fardeaux, grogner et suer sous une vie accablante, si la crainte de quelque chose après la mort, de cette région inexplorée, d’où nul voyageur ne revient, ne troublait la volonté, et ne nous faisait supporter les maux que nous avons par peur de nous lancer dans ceux que nous ne connaissons pas?

Ainsi, la conscience fait de nous tous des lâches; ainsi les couleurs natives de la résolution blêmissent sous les pâles reflets de la pensée; ainsi les entreprises importantes et de grande portée se détournent de leur cours, à cette idée, et perdent le nom d’action…« 

Et un autre personnage shakespearien, Macbeth, dit aussi

http://bernardlherbier.unblog.fr/2010/02/15/demain-puis-demain/

« Demain, puis demain, puis demain glisse à petits pas de jour en jour jusqu’à la dernière syllabe du registre des temps : et tous nos hiers n’ont fait qu’éclairer pour des fous le chemin de la mort poudreuse. Eteins-toi, éteins-toi, court flambeau ! La vie n’est qu’un fantôme errant, un pauvre comédien qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus ; c’est une histoire dite par un idiot, pleine de fracas et de furie, et qui ne signifie rien… »

Cette question du sens de cette histoire racontée non par un dieu ou un aède mais par un idiot, de nombreux français se la sont posée cette semaine , spécialement ceux qui ont assisté aux Invalides à l’hommage national au Colonel Beltrame: voici un héros digne des anciens chevaliers, expert en sports de combat et en chute libre, qui donne sa vie pour sauver celle d’une caissière menacée par un terroriste et le président Macron , très influencé par la philosophie de Paul Ricoeur dit « ce héros a agi selon nos valeurs, celles de la République, qui nous font préférer la vie à la mort , et a sauvé une vie ou plusieurs en méprisant la sienne propre «  et le président-banquier-philosophe parle de manière très kantienne voire lévinassienne de l’Absolu qui est dans l’obligation et le devoir (de donner sa vie pour les autres, plus faibles mais pas dans le nihilisme ni dans le « relativisme morne «  seulement ici c’est sans doute l’antique serpent qui parle par ma bouche et me fait répéter « à quoi bon ? »

Il faut se conduire de façon altruiste, et donner sa vie pour sauver celle des autres fort bien, mais cette vie de l’autre elle est entachée elle aussi, comme la mienne, de mortalité et de finitude , elle aussi est le « chemin vers la mort poudreuse «  éclairé pour des sots . Et ce n’est pas seulement les individus qui meurent : « les civilisations savent désormais qu’elles sont mortelles » et l’humanité ausssi, l’homme universel de Pascal :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/04/26/adam-lhomme-universel-de-pascal-et-le-nouvel-adam/

peut disparaître et des alertes de plus en plus précises sont lancées concernant une prochaine et probable « extinction de masse « .

D
C’est pour cette raison que l’Absolu qui donne un sens à l’histoire racontée par un idiot ne peut être la pure et simple vie , l’histoire racontée par un grand idiot suprême , vie promise à la mort et à l’anéantissement comme toute vie et d’ailleurs c’est cette même vie qu’il s’agit de « sauver » en lui donnant un sens (absolu ) . Il reste que cette vie, que ce soit la mienne ou celle des autres, ne peut surmonter l’absurdité et cesser d’être l’histoire racontée par un idiot que grâce à un «  Absolu «  que Spinoza appelle dans le Traité de la réforme des l’entendement : «  Souverain Bien »:

http://spinozaetnous.org/tre.htm

« 1. L’expérience m’ayant appris à reconnaître que tous les événements ordinaires de la vie commune sont choses vaines et futiles, et que tous les objets de nos craintes n’ont rien en soi de bon ni de mauvais et ne prennent ce caractère qu’autant que l’âme en est touchée, j’ai pris enfin la résolution de rechercher s’il existe un bien véritable et capable de se communiquer aux hommes, un bien qui puisse remplir seul l’âme tout entière, après qu’elle a rejeté tous les autres biens, en un mot, un bien qui donne à l’âme, quand elle le trouve et le possède, l’éternel et suprême bonheur. »

, que beaucoup appellent « Dieu » , et que nous identifions ici à l’ « Un « c’est à dire à la puissance d’unification du réel de l’intelligence humaine :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2017/04/16/scienceinternelle-19-recherches-sur-lidee-de-dieu-qui-est-dieu-∞-categorie-des-∞-categories/

«  Absolu «  peut être éclairé par les définitions préliminaires de l’Ethique de Spinoza, mais nous nous contenterons ici de :

Est « Absolu «  ce sur quoi ne mord pas l’antique serpent « à quoi bon? »

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/06/25/jean-michel-le-lannou-un-temple-pur-leon-brunschvicg-lecteur-de-spinoza/

« pour cet idéalisme, dans l’horizon duquel l’œuvre de Brunschvicg se développe, la pensée s’exerce comme libération visant à se défaire de toute subordination à l’égard de la particularité. Par la dénonciation d’un exercice initialement contradictoire et entravé, elle entend surmonter sa soumission première à la nature. L’idéalisme s’identifie principiellement à la contestation du réalisme, donc de l’adhésion au fini. Il est également, comme antikantisme, le refus de restreindre la pensée à l’exercice en lequel elle demeure inégale à soi. Son exigence en ce sens serait mieux nommée spiritualisme, car la pensée véritable, adéquate à sa propre exigence, pensée totale et identique à ce qu’elle pense, est l’Esprit .Le principal problème dans cette perspective devient, pour Lachelier en particulier, de rendre compréhensible le passage de la pensée finie, ou asservie, à la pensée libre. Comment le produire ? Comment excéder réellement la particularisation ?”

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/06/22/individuation-universel-et-liberte-le-manifeste-pour-lautonomie-dandre-simha/

« A quoi bon ? » ne mord pas sur l’Un parce que l’esprit humain est unification comme l’explique André Simha dans son « Manifeste pour l’autonomie » :

« Il n’y a aucun progrès, aucune valeur qui ne relève de cette loi suprême : « il n’y a rien à chercher dans l’esprit au delà de l’unité »

C’est le fondement infondé de l’esprit : celui ci n’a pas à chercher la raison de sa volonté d’unité , il est unification. »

Et donc demander « à quoi bon ? » à propos de l’unification est idiot…

Advertisements
This entry was posted in Cinéma, Cochet-Brunschvicg, DIEU, Léon Brunschvicg, Littérature-Poésie, Ouvert : dualité plan vital-plan spirituel, Philosophie, Science-internelle, Spinoza. Bookmark the permalink.