Michel Onfray : Solstice d’hiver ( Alain, Hitler, les juifs et l’occupation)

Le petit livre « Solstice d’hiver » se lit très rapidement , il porte sur les passages du Journal d’Alain (Émile Chartier ) (1868-1951) écrit entre 1937 et 1950 , passages sans ambiguïté où Alain considère Hitler d’une façon admirative et parle d’un antisémitisme dont il n’est jamais parvenu à se débarrasser.

https://www.franceculture.fr/philosophie/alain-onfray-hitler-antisémitisme

Les admirateurs d’Alain, les « alinistes «  disent en gros que pendant ces années ( en 1937 Alain n’avait que 69 ans ) Alain n’avait plus toutes ses facultés, mais Michel Onfray montre de manière convaincante que si l’homme était perclus de douleurs arthritiques, ses facultés intellectuelles étaient intactes.

Alain avait connu les horreurs de la guerre, engagé volontaire en 1914 à 46 ans alors que son âge et son poste de professeur lui permettaient d’être Cantonné à un travail de bureau , et que son pacifisme , qui était déjà profond avant 14-18 , lui faisait refuser toute nouvelle guerre après la « der des ders ». Une évolution symétrique à celle d’Hitler qui avait fait aussi la guerre et ne rêvait que de revanche de l’Allemagne
« En 1933 Hitler est moins l’homme de 1942, qui organisa la solution finale, où de 1945, que le petit caporal qui promet du sang et des larmes pour réaliser les Reich national et.. socialiste. Car on oublie trop que le national-socialisme fut aussi … un socialisme ! »

« Cette contextualisation n’a pas pour but de réhabiliter ou d’excuser Hitler «  bien sûr ! Onfray ouvre le parapluie, on ne sait jamais.. il affirme qu’il veut éviter toute moralité, en rester à l’étude de l’évolution des idées , et il a donc raison de vouloir commencer par le commencement, la « question juive ».

En janvier 1938 Alain attribue à Léon Brunschvicg ( appelé par Onfray un apparatchik de la philosophie !) des « préjugés de race «  qui expliqueraient son attitude favorable à Einstein.

Mais Alain avait aussi une relation très étroite avec Simone Weil, qu’il appelait « la martienne «  et dont il avait été le maître :

http://alinalia.free.fr/EKAH1.pdf

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/07/11/le-bleu-du-ciel-1935-les-pieds-maternels-georges-bataille-et-simone-weil/

« Georges Bataille, qui l’a bien connue, au point de faire d’elle un personnage terrible d’un de ses romans, Le Bleu du ciel, est sans doute le plus pénétrant :

« Elle séduisait par une autorité très douce et très simple, c’était certainement un être admirable, asexué, avec quelque chose de néfaste, un Don Quichotte qui plaisait par sa lucidité, son pessimisme hardi, et par un courage extrême que l’impossible attirait. Elle avait bien peu d’humour, pourtant je suis sûr qu’intérieurement elle était plus fêlée, plus vivante qu’elle ne croyait elle-même… Je le dis sans vouloir la diminuer, il y avait en elle une merveilleuse volonté d’inanité : c’est peut-être le ressort d’une âpreté géniale, qui rend ses livres si prenants… »

Simone Weil avait été l’élève d’Alain et de Brunschvicg, avec qui “cela s’était mal passé” et pourtant elle hérita de lui (sans doute) un platonisme absolu à la hauteur duquel Badiou est incapable de parvenir:

“Simone Weil vit dans l’absolu, elle résiste à toutes les définitions. Elle semble penser comme elle respire,forme brève, ramassée, rapide, électrique, souffle vital. Son corps l’embarrasse, elle voudrait contempler la lumière et le bien pur comme si elle n’était plus là, laissant Dieu et le monde, enfin, face à face.Elle est juive, elle n’aime pas le Dieu de l’Ancien Testament, le Christ, dit-elle, l’a « prise », elle est emportée par une mystique de tous les instants, lit et relit Platon dans le texte comme s’il s’agissait d’une expérience personnelle (fulgurantes spéculations sur le Timée), mais aussi Eschyle et Sophocle, les Pythagoriciens, la Bhagavad-Gita (qu’elle médite en sanscrit à Londres, à l’hôpital), les troubadours, le bouddhisme zen, et bien d’autres choses encore, mais surtout Platon et encore Platon. Impossible de ne pas devenir platonicien avec elle, c’est l’absolu de la métaphysique, « la porte du transcendant », le réel lui-même. Du même mouvement, elle cumule des calculs mathématiques et cosmologiques, s’abîme dans les nombres, revient à son expérience intérieure portée aux limites de l’attention. Absence d’humour ? Pas sûr »

Onfray tente de « traduire » les propos d’Alain et cela donne : «  les juifs sont des êtres de préjugé , Brunschvicg est un juif, donc un être de préjugé, voilà pourquoi il prend parti en faveur d’Einstein »

Seulement ici Onfray exagère , parce qu’il veut tout « organiser » en vue de parvenir à la conclusion de son livre :

« Le pacifisme n’est défendable que tant que la guerre n’est pas nécessaire « 

Alain connaissait bien Brunschvicg , né un an après lui… et je ne puis croire que sa connaissance de la pensée philosophique ne l’amène à une méprise aussi complète .

On peut en tout cas départager les trois Maîtres de cette époque que furent Brunschvicg, Alain et Bergson par ceux qui furent leurs disciples à Normale : Sartre pour Bergson, Raymond Aron pour Brunschvicg et Georges Canguilhem pour Alain:

http://www.bib.ens.fr/Lire-la-philosophie.704.0.html

« Si Sartre est peu disert sur ses années de formation, Raymond Aron rapporte dans ses Mémoires :
« Pour nous inspirer d’un maître, pour le mettre à mort ou pour prolonger son œuvre, nous n’avions le choix qu’entre Léon Brunschvicg, Alain et Bergson (ce dernier déjà retiré de l’enseignement). À la Sorbonne, Léon Brunschvicg était le mandarin des mandarins. »
Pendant ces années, Sartre restera fidèle à son émerveillement bergsonien né en khâgne, Raymond Aron travaillera sous la houlette de Léon Brunschvicg, tandis que Georges Canguilhem demeurera l’un des disciples d’Alain, son maître à Henri IV – choix initial essentiel pour ces apprentis philosophes, car de lui découlent la délimitation du champ philosophique et la méthode pour traiter les problèmes, soit une sensibilité, un style philosophiques.« 

Il est à noter aussi qu’Alain fut très proches des trois principaux fondateurs, tous juifs, de la Revue de Morale et de Métaphysique, en 1893 : Brunschvicg, Xavier Léon et Elie HaLevy :

https://www.cairn.info/revue-archives-juives-2005-1-page-11.htm

Pour en revenir à Einstein, Alain ne souscrira jamais à la théorie de la relativité, au nom du « bon sens » : « Algébriquement tout est correct; humainement tout est puéril »

Mais, là où Onfray ne peut exagérer c’est quand il signale ce passage du Journal d’Alain : «  je voudrais bien pour ma part être débarrassé de l’antisémitisme, mais je n’y arrive pas «  Jugement effectivement sidérant si l’on pense qu’il émane du Maître de Simone Weil, qui fut tellement admiratif envers elle, alors que Brunschvicg considéra son travail sur « Science et perception chez Descartes comme médiocre et le nota 10/20. Réaction d’Alain : «  c’est parce qu’elle est juive que tu lui donnes cette note qui marque l’indécision : tu ne lui donnes pas une bonne note, mais pas une très mauvaise non plus » Ce qui n’avait guère de sens concnant celle qui fut accusée d’antisémitisme aussi, pour avoir comparé Moise à Charles Maurras, ni concernant Brunschvicg qui déclare « point de peuple d’election, point de culte d’exception » et dont Etienne Gilson dit :
« Ce qu’il nous reprochait à nous autres catholiques” (c’est Gilson qui parle de Brunschvicg), “c’est d’être encore trop juifs”.

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/le-haricot-de-brunschvicg/

https://www.alainmortagne.fr/newpage3

Dans son dernier chapitre, Onfray fait appel pour comprendre les de rives incompréhensibles d’Alain à une notion proche de ce que Sartre appelle « projet existentiel » dans l’Etre et le Néant : c’est une sorte de colonne vertébrale, de principe axiomatique , qui charpente le tout d’une vie intellectuelle, spirituelle, philosophique. Principe né dans la vie de l’intéressé : pour Alain, témoin des horreurs de la guerre ce fut « plus jamais ça « . Pour Sartre ce fut la haine du bourgeois ( qu’était l’homme qui lui vola sa mère lors de son remariage) .Et pour Onfray ?

A noter q’Alain a transmis son pacifisme à Simone Weil, seulement celle ci s’est repentie des erreurs où l’entraina celui ci . C’est elle qui inventa la notion de « pesanteur » qui entraîne aux pires bassesses si la présence de la grâce en nous ne vient pas la contrebalancer .

Michel Onfray précise ce mécanisme impitoyable : « Quand le réel ne se plie pas à l’ordre de l’imaginaire induit par ce projet existentiel, il y a deux solutions : soit on fait son deuil de cette promesse qu’on s’était faite, mais la vie perd alors son sens ; soit on entre dans un processus de dénégation du réel, pour continuer à vivre avec soi même, mais en compagnie de chimère »
Cette dénégation est selon Onfray la solution d’Alain, et permet d’expliquer les dérives irrationnelles de ce grand esprit .

Peut être Onfray a t’il raison dans ce cas particulier, mais je note qu’il donne la préséance à l’existentiel, au plan vital, sur les idées : »

« Voilà pourquoi tout ce qui met en péril son choix originaire est absent de ce Journal. Ce qui n’est pas dit n’existe pas. Alain rêve, il vit à l’aise et confortable dans un monde d’idées, dans lequel il suffirait d’inventer des gaz qui montent jusqu’aux avions pour arrêter cette guerre « 

Onfray vitupère régulièrement l’idéalisme, il a un parti pris réaliste et athée, oups pardon athéologique, selon lequel le plan des idées est une chimère, seul le monde existe . Mais il n’y a rien d’idéaliste dans ce « projet existentiel » qu’il décrit, inspiré de plus par Sartre : les Idées ne sont pas des rêves, ce sont des formes mathématiques, qui certes n’existent pas mais n’ont rien d’arbitraire, tenues par une logique axiomatique intraitable.

La pesanteur de Simone Weil c’est le plan vital , la Terre qui entraîne à conscience vers le bas. La grâce c’est le plan internel, sans aucune intervention surnaturelle.

Son impuissance à concevoir la vérité de l’idéalisme entraîne Onfray à des jugements très durs- s’agissant d’un homme, Emile Chartier , qui reste l’un des plus grand philosophes de l’époque moderne :

« Ce qu’il dit d’Hitler déborde l’entendement , dépasse la raison » Certes ! Mais la cause , qu’Onfray ne voit pas, en est qu’Alain remplace les idées véritables par des chimères.

La philosophie est la science des idées : or il n’y a pas de science des chimères, sinon le Coran serait scientifique :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/01/27/leon-brunschvicg-la-philosophie-est-la-science-des-idees/

L’idéalisme d’Alain est incomplet, en tout cas dans son Journal, donc impuissant : c’est le faux idéalisme , et c’est là selon moi l’explication des propos scandaleux, après 1937 , de celui qui reste un grand Sage :

« Tout idéalisme est incomplet et impuissant qui conçoit l’idéal en l’opposant à la réalité;l’idéal, c’est alors ce que nous ne sommes pas, ce que nous ne pouvons pas être, le chimérique ou l’inaccessible. Et ainsi se constitue le faux idéalisme, celui qui célèbre doctement la banqueroute de la science humaine, afin de fonder la vérité divine sur l’absurdité de la croyance, ou qui s’associe joyeusement sur terre à l’oeuvre d’iniquité, afin de mieux réserver la justice au Ciel.. mais si l’idéal est la vérité, il est la vie même de l’esprit. L’idéal, c’est d’être géomètre, et de fournir d’une proposition une démonstration rigoureuse qui enlève tout soupçon d’ erreur; l’idéal c’est d’être juste, et de conformer son action à la pureté de l’amour rationnel qui enlève tout soupçon d’égoïsme et de partialité. Le géomètre et le juste n’ont rien à désirer que de comprendre plus ou de faire plus, de la même façon qu’ils ont compris ou qu’ils ont agi, et ils vivent leur idéal. Le philosophe n’est pas autre chose que la conscience du géomètre et du juste; mais il est cela, il a pour mission de dissiper tout préjugé qui leur cacherait la valeur exacte de leur oeuvre, qui leur ferait attendre, au delà des vérités démontrées ou des efforts accomplis, la révélation mystérieuse de je ne sais quoi qui serait le vrai en soi ou le bien en soi; le philosophe ouvre l’esprit de l’homme à la possession et à la conquête de l’idéal, en lui faisant voir que l’idéal est la réalité spirituelle, et que notre raison de vivre est de créer cet idéal. La création n’est pas derrière nous, elle est devant nous; car l’idée est le principe de l’activité spirituelle… C’est donc à une alternative que nous conduit l’étude de l’idéalisme contemporain Ou nous nous détachons des idées qui sont en nous pour chercher dans les apparences extérieures de la matière la constitution stable et nécessaire de l’être, nous nous résignons à la destinée inflexible de notre individu, et nous nous consolons avec le rêve dun idéal que nous reléguons dans la sphère de l’imagination ou dans le mystère de l’au delà ou bien nous rendons à nos idées mortes leur vie et leur fécondité, nous comprenons qu’elles se purifient et se développent grâce au labeur perpétuel de l’humanité dans le double progrès de la science et de la moralité, que chaque individu se transforme, à mesure qu’il participe davantage à ce double progrès. Les idées, qui définissent les conditions du vrai et du juste, font à celui qui les recueille et s’abandonne à elles, une âme de vérité et de justice; la philosophie, qui est la science des idées, doit au monde de telles âmes, et il dépend de nous qu’elle les lui donne”

Onfray cite aussi Bertrand Russell, autre pacifiste :

« Tout en Alain a illustré la thèse de cet autre grand pacifiste que fut Bertrand Russell : « pas un seul des maux qu’on prétend éviter par la guerre n’est aussi grand que la guerre elle même « . Si bien sûr il existe des maux bien pires que la guerre. Alain eut la guerre et le déshonneur »

Ainsi Onfray qui se méfie de la moralité retrouve un vocabulaire qui en est empreint.
J’évite ce danger en m’en tenant à la stricte voie platonicienne : le mal, c’est l’erreur dans la façon de penser . Et le journal d’Alain en est un bon exemple . Le but (à long terme) de la Science Internelle est d’éviter tous ces barbarismes logiques en envisageant les Idées comme formes mathématiques, afin de « pouvoir raisonner en Morale et en métaphysique comme on le fait en géométrie » selon la formulation extraordinaire de Leibniz :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/la-conception-langagiere-de-la-mathesis-universalis-par-leibniz/

« Je méditai donc sur mon vieux projet d’un langage ou d’une écriture rationnelle dont l’universalité et la communication entre des nations différentes ne seraient que le moindre des effets. Sa véritable utilité résiderait en ceci qu’il ne reproduirait pas seulement les mots mais aussi les pensées et qu’il parlerait plus à l’entendement qu’aux yeux. Car si nous en disposions sous la forme que je me représente, nous pourrions alors argumenter en métaphysique et en morale de la même façon que nous le faisons en géométrie et en analyse car les caractères donneraient un coup d’arrêt aux pensée par trop vagues et par trop fugaces que nous avons en ces matières; l’imagination ne nous y est en effet d’aucun secours, si ce n’est au moyen de tels caractères.« 

Cela dit je ne suis pas pacifiste , et l’élimination de Daesh, dont nous sommes redevables à l’armée Russe , pas aux armées de l’Occident collabo , méritait les bombardements qui ont eu lieu, et sont loin d’avoir atteint l’intensité des bombardements sur l’Allemagne et le Japon après 1943-1944.
Il y a des maux pires que la guerre mondiale et l’Islam est l’un de ces maux, comme le nazisme.

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