« Sanctuaire » de William Faulkner (1931) : Éros Tout-Puissant, absence d’Agapé ..

« Sanctuary «  est sans doute le roman le plus noir de William Faulkner. Le style d’écriture elliptique de celui ci rend l’intrigue difficile à suivre et le résumé donné ici est utile :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Sanctuaire_(roman)

La difficulté est dans le style même, caractéristique de cet auteur, l’un des plus grands romanciers américains, admirateur de Balzac, qui a créé lui aussi un monde , à partir du Sud des USA après la guerre de Sécession; alors que « Le bruit et la fureur » était composé de monologues énigmatiques d’un simple d’esprit décrivant le monde qu’il perçoit ( pour reprendre le propos de Macbeth « le monde est une histoire racontée par un idiot, qui n’a aucun sens »)
le roman « Sanctuaire » se passe à la fin des années 20, en pleine Prohibition, Temple Drake, une fille de magistrat un peu aguicheuse échoue avec son compagnon Gowan dans un bar tenu par des bootleggers, et justement ce soir là un « chargement » d’alcool doit être emmené en ville dans un camion. La nuit se passera à boire, Gowan est un ivrogne qui plantera là Temple Drake qu’il devait ramener en ville, les gangsters transformés en animaux féroces par l’alcool chercheront à violer la jeune femme, celle ci réussit à se cacher dans une grange gardée par Tommy, un simple d’esprit, mais le gangster le plus inquiétant, Popeye, la trouvera, tuera Tommy et violera Temple avec un épi de maïs ( c’est un « gringalet «  mal formé et impuissant ) . Puis il la kidnappe et l’entraine en voiture dans un bordel de Memphis où il l’offrira comme « esclave sexuelle «  à un de ses « amis » , Red , se contentant de les regarder …

Quelques autres articles à propos de ce livre qui a déclenché un scandale , même si Faulkner adopte un style allusif pour les épisodes les plus « scandaleux » au goût de l’époque:

https://brumes.wordpress.com/2013/11/09/le-spectacle-du-mal-sanctuaire-de-william-faulkner/

http://next.liberation.fr/livres/1997/07/24/un-ete-faulkner-comment-faulkner-a-ecrit-son-roman-le-plus-malsain-et-pourquoi-il-le-denigrait-les-o_210255

http://www.livres-online.com/Sanctuaire.html

Deux films ont été tirés de « Sanctuaire » : le premier en 1933 «  The story of Temple Drake » ( traduit en français par « La déchéance de Miss Drake ») et le second en 1961 , ayant pour titre « Sanctuary » mais inspiré par « Requiem pour une nonne », second roman de Faulkner en 1951 :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Sanctuaire_(film,_1961)

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/La_Déchéance_de_miss_Drake

« Requiem pour une nonne », qui inspire l’intrigue du film de 1961, à été adapté au théâtre en 1956 par Albert Camus

http://andret.free.fr/atf/faulkner_requiem.htm

Les deux films peuvent être vus en vo sur YouTube :

Playlist pour les cinq parties du film de 1933 :

et le film « Sanctuary «  de 1961, avec Lee Remick et Yves Montand :

https://m.youtube.com/watch?v=IMnzFM_Sq8s

Popeye est une véritable figure du Mal, mais sans aucun aspect fascinant, il s’agit d’un homme mal formé dès l’enfance , enfermé pour plusieurs années en maison de correction pour avoir torturé des animaux, devenu gangster ensuite , gagnant beaucoup d’argent mais « sans la possibilité de le dépenser «  car « la moindre goutte d’alcool le tuerait «  et il est totalement incapable d’avoir une liaison avec une femme, il se venge en violant Temple avec un épi de maïs et en la regardant faire l’amour avec Red, une beau jeune homme, dans un bordel de Memphis: Temple prend goût à l’alcool et à l’amour physique avec Red, elle crache son mépris à cet « avorton » de Popeye, qui de dépit tuera Red; quelques exemples de l’écriture elliptique de Faulkner :

Le viol de Temple par Popeye avec un épi de maïs :

«  il se retourna, regarda Temple. Il agita un instant son revolver et le remit dans sa poche, puis il marcha vers elle. Il se déplaçait à pas silencieux ; la porte ouverte béait et battait contre son montant mais, elle aussi, sans le moindre bruit; il semblait que les lois du bruit et du silence fussent interverties . Elle put percevoir comme le bruissement de cette épaisseur de silence que Popeye dût écarter et traverser pour parvenir jusqu’à elle, et elle se mit à dire « Qu’est ce qui m’arrive ? » elle le dit au vieux dont les yeux n’étaient que deux baie jaunâtres « Il m’arrive quelque chose ! » hurla t’elle au vieux assis sur sa chaise au soleil , les mains croisées sur la béquille de son bâton « Je vous avais bien dit que ça arriverait! » clamait elle, et ses paroles s’envolaient comme des bulles brûlantes et silencieuses pour se fondre dans l’éclatant silence qui les entourait . Enfin le vieux tourna vers elle son visage aux crachats coagulés vers l’endroit où elle se tournait et se débattait, renversée sur les planches brutes et rayées de soleil «

 Je vous l’avais bien dit ! Je n’ai cessé de vous le dire!

 »

Ce passage est absolument extraordinaire et impossible à rendre par l’image trop « réaliste » du cinéma ( à moins d’ être dans un film de Lars Von Triers ou de Paul Thomas Anderson ), c’est ainsi que l’on se rend compte de la supériorité de la véritable et grande littérature, et Faulkner en est un des rares exemples , avec Dos Passos aux USA .

C’est lors du procès absurde de Goodwin le propriétaire de la ferme, que nous en apprenons plus sur ce viol démoniaque, car Popeye a pris la fuite en voiture immédiatement après le viol et le meurtre et c’est Goodwin déjà connu de la justice qui est accusé d’un crime qu’il n’a pas commis , Temple ne l’innocente pas alors qu’elle le pourrait, sans que l’auteur ne nous dise si c’est parce qu’elle sombre dans La folié ou pour une autre raison, et Goodwin sera lynché par la foule ivre de rage meurtrière qui met le feu à sa prison.

« Le district attorney se tourna vers le jury : » Je présente comme pièce à conviction cet objet trouvé sur la scène du crime » il avait à la main un épi de maïs que l’on eût dit trempé dans de la peinture brun foncé «  vous venez d’entendre le rapport du chimiste et gynécologique, lequel vous le savez fait autorité en ce qui concerne les mystères les plus sacrés de ce qu’il y a de plus sacré dans la vie : la femme . Ce que mérite un tel crime, conclut il , ce n’est pas le bourreau , mais du pétrole et un bûcher…. »

«  Je proteste , cria Horace ( l’avocat ) l’accusation cherche à influencer le jury .. « 

-«  Accordé ! dit le Président de la cour

D’ailleurs, à propos des « mystères les plus sacrés » , je remarque que le titre du livre « Sanctuaire «  comme le prénom « Temple » sont assez connotés et j’ai mon interprétation de ce fait : ce Sanctuaire sacré désigne à mon avis le sexe féminin, Temple profané par l’épi de maïs. J’ajoute que j’ai dû lire ce livre pour la première fois vers 1967, époque où je découvrais justement ces augustes mystères sacrés. Ce fut d’ailleurs à la fin de 1967 que je vis au studio de l’Etoile « Laura » le fameux film d’Otto Preminger:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/01/20/otto-preminger-laura-1944/

Un film ténébreux et orphique où les mystères sacrés de la vie comme ceux, plus hermétiques, de l’alcool ont toute leur place !

Les scènes entre Temple , Popeye et Red au bordel de Miss Reba à Memphis, racontées par Miss Reba :

« Pendant une semaine Popeye n’a pas reparu et la petite n’s’ possédait plus.. Moi je le croyais absent de la ville, jusqu’à ce que Minnie m’aprenne Que c’était pas ça … oui Madame, Minnie me disait qu’ils étaient tous deux nus comme des vers et que Popeye était penché par dessus le pied du lit, sans même avoir enlevé son chapeau , il faisait comme un espèce de hennissement..

P’t’ être qu’il jouissait pour eux fit Miss Lorraine, le sale petit dégoûtant..

Vues et exprimées par Temple , la principale intéressée , qui prend goût à l’alcool et au sexe avec le jeune et bel amant que lui fournit Popeye :

« Un garçon vint au devant d’elle « un cabinet particulier, vite! » … elle resta appuyée à la table, jusqu’à ce que Red entra. Il vint à elle. Elle ne bougea pas. Ses yeux se dilatèrent, s’assombrirent, chavirèrent dans l’orbite, blancs, aveugles, fixes et vides comme ceux d’une statue. « Ah-ah-ah » faisait elle d’une voix mourante tandis que son corps arqué se renversait en arrière comme sousl’empire d’une exquise torture. Lorsqu’il la toucha elle se détendit comme un arc, se jeta sur lui, la bouche entr’ouverte- affreuse, comme celle d’un poisson expirant, collant spasmodiquement son ventre contre lui… alors les cuisses écrasées contre lui , Temple se mit à parler «  Vite. vite. N’importe où . Je l’ai plaqué. Je le lui ai dit. Est ce ma faute ? Tu n’as pas besoin de ton chapeau, ni moi non plus. Il est venu ici pour te tue, mais je lui ai dit que je lui donnais à choisir. Ce n’était pas ma faute. Et maintenant ce sera rien que nous deux, sans qu’il soit là à nous regarder.viens. Qu’est ce que tu attends? » avec une sorte de gémissement elle lui tendit sa bouche, attira sa tête vers elle… « Dis. Dis. Dis. Ne me fais pas attendre. Je le veux… je ne peux pas attendre. Fais le . Fais le. Je suis en feu. »

Et la fin, absurde. Popeye condamné à mort pour un meurtre qu’il n’a pas commis, car le même jour, il était ailleurs, à en commettre un autre. Et Goodwin est lynché par la foule pour le meurtre de Tommy et le viol horrible dont le coupable est aussi Popeye :

«  Popeye se rendait à Pensacola voir sa mère, lorsqu’il fut arrêté à Birmingham, sous l’inculpation du meurtre d’un policeman, dans une petite ville de l’Alabama, le 17 juin de la même année.On l’arrêta en Août . C’était le soir du 17 juin que Temple l’avait vu , au volant d’une voiture, la nuit où Red avait été tué. » En prison et au cours du procès, il refuse de se d’épandre, multipliant les provocations. Le livre finit sur la pendaison de Popeye, puis sur la vie morte de Temple désormais :

«  Psst fit il . et ce psst passa comme une lame à travers le bourdonnement du pasteur, le shérif le regarda : «  arrange moi un peu les cheveux, Toto! »

« Pour sûr que je vais te les arranger ! » fit le shérif. Et il bascula la trappe.
Ça avait été une journée grise, dans le gris d’une année grise. Dans la rue les vieux messieurs avaient des pardessus. Dans le jardin du Luxembourg, où passaient Temple et son père, les femmes assises brodaient des fichus.. on percevait le rythme éclatant d’une musique. Ils poursuivirent, s’assirent. Dans le kiosque une musique militaire jouait. Les résonances profondes des cuivres éclataient et mouraient dans le glauque crépuscule, épandant sur Temple et son père un flot d’harmonieuse tristesse. Temple bailla derrière sa main, sortit sa boîte à poudre, l’ouvrit sur un visage en miniature, déçu, buté et morose..elle referma la boite et, sous son coquet chapeau neuf, elle sembla suivre des yeux le trajet des sons, se fondre avec la mourante clameur des cuivres, là bas, au delà du bassin et de la terrasse, où, entre les arbres sombres, les reines du temps passé poursuivent sous leurs marbres leur tranquille rêverie, là bas dans le ciel gisant et vaincu, dans le ciel pâmé sous l’étrainte de la saison de pluie et de mort »

Temple est détruite à jamais et si elle n’est pas morte physiquement , devenue « une reine du temps passé », c’est encore pire : le « ciel «  est « gisant et vaincu «  dans une sorte de « mort dans la vie » qui forme la substance de l’existence du « Vieux Marin » dans le poème de Coleridge:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/03/06/coleridge-le-dit-du-vieux-marin/

« Mort dans la vie » à laquelle l’a condamné Popeye, dont c’était le lot quotidien . Si Popeye est une figure du Mal, s’oppose à lui, de manière symétrique, la figure d’Horace Benbow , l’avocat idéaliste, mais c’est une figure de l’impuissance totalé qui ne parviendra pas à sauver son client innocent du lynchage . En somme c’est une figure du faux idéalisme décrite par Brunschvicg :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/01/27/leon-brunschvicg-la-philosophie-est-la-science-des-idees/

« Tout idéalisme est incomplet et impuissant qui conçoit l’idéal en l’opposant à la réalité;l’idéal, c’est alors ce que nous ne sommes pas, ce que nous ne pouvons pas être, le chimérique ou l’inaccessible. Et ainsi se constitue le faux idéalisme, celui qui célèbre doctement la banqueroute de la science humaine, afin de fonder la vérité divine sur l’absurdité de la croyance, ou qui s’associe joyeusement sur terre à l’oeuvre d’iniquité, afin de mieux réserver la justice au Ciel.. mais si l’idéal est la vérité, il est la vie même de l’esprit. L’idéal, c’est d’être géomètre, et de fournir d’une proposition une démonstration rigoureuse qui enlève tout soupçon d’ erreur; l’idéal c’est d’être juste, et de conformer son action à la pureté de l’amour rationnel qui enlève tout soupçon d’égoïsme et de partialité. Le géomètre et le juste n’ont rien à désirer que de comprendre plus ou de faire plus, de la même façon qu’ils ont compris ou qu’ils ont agi, et ils vivent leur idéal. Le philosophe n’est pas autre chose que la conscience du géomètre et du juste; mais il est cela, il a pour mission de dissiper tout préjugé qui leur cacherait la valeur exacte de leur oeuvre, qui leur ferait attendre, au delà des vérités démontrées ou des efforts accomplis, la révélation mystérieuse de je ne sais quoi qui serait le vrai en soi ou le bien en soi; le philosophe ouvre l’esprit de l’homme à la possession et à la conquête de l’idéal, en lui faisant voir que l’idéal est la réalité spirituelle, et que notre raison de vivre est de créer cet idéal. La création n’est pas derrière nous, elle est devant nous; car l’idée est le principe de l’activité spirituelle… « 

Résumons : nous avons rencontré jusqu’ici plusieurs « Figures » :

-celle du véritable idéalisme , platonicien et « mathématisant «  , celui de la création des Idées, et surtout de la plus haute, celle de l’Un immanent de l’Esprit , de l’activité spirituelle humaine, Idée de l’Un non séparé qui s’identifie à Dieu

– celle du faux idéalisme qui est en fait un réalisme de la matière et de la vie : la thèse affirmée ici semble lui faire droit, mais la dualité de l’Ouvert ne doit pas être comprise comme un dualisme radical : plan vital et plan spirituel sont Un dans l’Idée de l’Un obtenue grâce à la mathématique, et c’est en cela que se trouve le caractère si précieux de cette Idée qui empêche de confondre le plan spirituel avec un creux monde idéal séparé absolument du monde

À cette figure du faux idéalisme est associée celle , que nous avons croisée ici,du Kshatriya , de l’homme de guerre pour qui « la montée au ciel c’est la montée au front « comme d’ailleurs le « ciel d’en bas », inférieur «  , de l’érotisme :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/04/12/lerotisme-comme-nostalgie-de-la-continuite-perdue-ciel-den-bas-et-ciel-celeste-de-lidee-eros-et-agape/

C’est le ( seul) mérite de René Guénon d’avoir établi une hiérarchie stricte entre le brahmane, supérieur , et le Kshatriya : la pensée intellectualiste prédomine sur l’action, comme le Jnana yoga sur le karma ou le bhakti yoga

– enfin le Mal que la figure inquiétante des Popeye dans « Sanctuaire » représente comme profondément inapte à la vie et à la génération : c’est le plan vital lui même, la Nature qui crée ces êtres impuissants et mal venus qui rendent toute vie humaine impossible.

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