Terry Gilliam : l’homme qui tua Don Quichotte

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/L’Homme_qui_tua_Don_Quichotte

Ne pouvant le trouver en streaming, j’ai été le voir au cinéma. C’est un film qui appartient à la tradition baroque, fantasmagorique de Gilliam, comme l’Imaginarium.

Qu’est ce que faire un film (qui a du succès)? C’est raconter une, des histoires qui captivent le spectateur. Or Don Quichotte est un homme qui a lu des récits de chevalerie, de l’ancien temps, et les a pris au sérieux, au point de vouloir incarner les codes de la chevalerie : secourir les opprimés , la veuve et l’orphelin, les êtres sans défense, sans chercher aucune rétribution autre que l’honneur. Moi je trouve ça très bien , en tout cas ça vaut mieux que de prendre au sérieux les fables coraniques et attendre, en récompense des bonnes actions ici bas, des vierges célestes dans les jardins paradisiaques « après «  la mort.

C’est peut être pour cette raison que Gilliam a découvert après l’avoir lu que c’était une histoire « infilmable »:

« Terry Gilliam a l’idée d’adapter le Don Quichotte de Cervantès en 1990. Il appelle alors le producteur Jake Eberts et lui tient ce discours : « J’ai deux noms pour toi : Quichotte et Gilliam, et j’ai besoin de 20 millions de dollars ». Ce n’est qu’après avoir reçu l’accord du producteur que Terry Gilliam lira le livre de Cervantès, pour se rendre compte qu’il était infilmable »

Don Quichotte, dans le film, est un pauvre vieux fou, intoxiqué par ses lectures, qui s’engage sur cette voie « chevaleresque » pour ne pas mourir seul, oublié de tous. en somme c’est un dingue à « marotte » : les asiles en sont pleins.

Dans le scénario, assez embrouillé, du film, Toby, un étudiant en cinéma, réalise ce film de jeunesse et trouve comme acteur un vieux cordonnier apte à incarner le « chevalier à la triste figure ». Le vieux, médiocre d’abord, se prend au jeu. 10 ans plus tard, Toby, devenu réalisateur de films publicitaires, repasse dans la région. Un mystérieux gitan lui passe un DVD du film réalisé 10 ans avant, et il retrouve la trace des acteurs du film, dont le vieux, qui se prend maintenant pour Don Quichotte « né ainsi par la volonté du ciel, à l’âge de fer pour restaurer l’âge d’or de la chevalerie » : fou oui , mais fou d’amour pour sa dulcinée , qu’on ne voit jamais sauf en images : peut être que Dulcinée, comme la Béatrice de Dante ou la Marguerite de Goethe, n’existe pas, c’est alors une Idée , celle de l’Eternel Féminin qui « entraîne ses fidèles vers des sphères plus hautes »

http://feminaweb.free.fr/eternel_feminin.htm

« Viens, prends ton vol vers les hautes sphères. S’il te devine, il te suivra. Et le chœur mystique proclame : L’Éternel Féminin nous attire vers en ­Haut »

https://www.teilhard.fr/sites/default/files/pdf/coutagne_le.feminin.pdf

http://temporel.fr/Goethe-traduit-par-Nicolas-Class

« MATER GLORIOSA
Viens ! et élève-toi à de plus hautes sphères !
Qu’il sente ta présence et il suivra tes pas !

DOCTOR MARIANUS
(prosterné face contre terre)
Élevez vos regards au regard salvateur,
Vous tous qui tendrement vous repentez ;
Et changez de nature avec reconnaissance,
Afin d’entrer dans la félicité ! —
Que toute intention
Excellente te serve,
Ô vierge, mère et reine,
Ô déesse clémente !

CHORUS MYSTICUS
Tout ce qui doit périr
N’est rien que parabole ;
Ce qu’on ne peut parfaire
Ici enfin advient ;
Ce qu’on ne peut décrire
Ici pourtant est fait ;
L’éternel-féminin
Plus haut nous entraîne.

Fin« 

Après moult péripéties , Toby et son ancien acteur qui l’appelle Sancho parviennent à un château où s’effectue le tournage du film à gros budget financé par un parrain Russe , l’un des agents du tournage apostrophe Toby qui découvre que les pièces d’or dans sa poche sont fausses :

« Tout est faux ici même les décors « 

Les histoires qu’on se raconte sont toutes des mensonges, c’était déjà le reproche adressé par Platon aux poètes qu’il voulait expulser de sa République.

Il y a un certain lien entre Don Quichotte et Toby qui est « l’enchanteur » («  Malambruno » qui a tout déclenché en voulant réaliser son film, c’est lui qui a farci la tête du vieux de toutes ces histoires , de plus il avait donné à la fille Angelica de l’aubergiste, Raul, l’espoir de devenir une star à Hollywood, après son départ elle a voyagé et est devenue escort-girl et maintenant elle est la « putain » du richissime Russe, après la mort de Don Quichotte suite à une chute provoquée par Toby- Sancho c’est Toby qui prend la suite et devient le nouveau Don Quichotte , Angelica est sa dulcinée puis il est suggéré qu’elle est son Sancho : Don Quichotte est éternel, quand l’un meurt, un autre le remplace, une Idée ne peut pas mourir.

C’est Raymond Abellio il me semble qui oppose dans ses commentaires bibliques la notion de « structure » et celle d’histoire qui se déroule et qu’on raconte, de mythe. Or l’ésotérisme juif , la kabbale, est pleine de « structures », par exemple l’arbre des Sephiroth , qui ressemble fort à ce qu’on appelle un graphe mathématique.

Le Zohar, traité important de l’ésotérisme juif, oppose les deux parties du mot hébreu Mayim (« Eaux ») MA et MY (le yod Y devient U d’où MU )

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2017/08/09/ma-et-mu/

Or il est curieux de constater que MA est la première syllabe de mots comme « matière » , « maternel », « mathématique » et MU ou MY le début de « muet » , « musique » ou « mythe ».

J’associe MA aux mathématiques et aux structures de Raymond Abellio et MY, MU aux mythes , aux histoires qu’on raconte du même Abellio : la dichotomie décrite par Abellio est donc la même que celle du Zohar qui se traduit en deux questions : MA est lié à la question « Mah zeh? » «  qu’est ce que c’est ? » «  en quoi cela consiste ? » et MY à la question « MY bara eleh ? » « qui a créé cela ? »

Au final MA est la pensée mathématique, scientifique, MY est la pensée mythique, la pensée sauvage de Lévi Strauss :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/La_Pensée_sauvage

Or à un moment du film , Don Quichotte déclare : « Je suis né en 1605 »

Soit au 17 eme siècle, celui de Descartes, Galilée et Newton en partie, et Spinoza , qui est le siècle où émerge la science moderne, où MA se sépare de MY

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Isaac_Newton

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Galilée_(savant)

ce que célèbre Brunschvicg qui y voit non pas un déclin de la religion, mais un déplacement dans l’axe de la vie religieuse :

« Le fait décisif de l’histoire, ce serait donc, à nos yeux, le déplacement dans l’axe de la vie religieuse au XVIIe siècle, lorsque la physique mathématique, susceptible d’une vérification sans cesse plus scrupuleuse et plus heureuse, a remplacé une physique métaphysique qui était un tissu de dissertations abstraites et chimériques autour des croyances primitives.L’intelligence du spirituel à laquelle la discipline probe et stricte de l’analyse élève la philosophie, ne permet plus, désormais, l’imagination du surnaturel qui soutenait les dogmes formulés à partir d’un réalisme de la matière ou de la vie. L’hypothèse d’une transcendance spirituelle est manifestement contradictoire dans les termes ; le Dieu des êtres raisonnables ne saurait être, quelque part au delà de l’espace terrestre ou visible, quelque chose qui se représente par analogie avec l’artisan humain ou le père de famille. Étranger à toute forme d’extériorité, c’est dans la conscience seulement qu’il se découvre comme la racine des valeurs que toutes les consciences reconnaissent également. »

En d’autres termes MY est selon Brunschvicg « un tissu de dissertations abstraites et chimériques autour des croyances primitives.« 

En tout cas c’est MA qui règne à notre époque : un physicien qui voudrait parler de la théorie du Big Bang dans les termes du Kalevala (le monde créé comparé à un œuf pondu par une cane ) se déconsidérerait totalement auprès de ses collègues . Ce sont des équations , ou des morphismes dans des catégories, qui soutiennent le discours.
Donc à la naissance de Don Quichotte, MA et MY se séparent et MA commence à dominer : or Don Quichotte est un être qui lit de vieilles histoires, et les prend au sérieux, c’est un être qui confie son âme à MY plutôt qu’à MA . D’où peut être son caractère décalé par rapport à son époque . Seulement tout ceci se complique encore si l’on approuve, comme moi, Brunschvicg : car qu’est ce que l’esprit chevaleresque, duquel se réclame Don Quichotte ?
Rien d’autre que la prédominance , le règne sans partage de l’esprit sur le corporel vital , c’est à dire l’accomplissement de la religion. Mais Brunschvicg nous dit justement que la séparation de MA et sa prédominance sur MY (les vieilles histoires autour du feu ) est aussi un accomplissement du religieux véritable .
En somme Don Quichotte n’est peut être pas si décalé que cela : comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, le chevalier à la triste figure est peut être un futur Von Braun qui s’ignore.

Rabelais est du 16 eme siècle plutôt que du 17 eme :

Mais le célèbre « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » nous permet de comprendre ce paradoxe .

Car la véritable visée de la science, si l’on suit Brunschvicg, consiste moins à construire des voitures ou des téléphones de plus en plus perfectionnées qu’à permettre l’essor de la conscience vers le plan spirituel des Idées ( science avec conscience ) . Don Quichotte n’apparait décalé que pour une époque de ruine de l’âme où triomphe la science sans conscience, visant uniquement les enchantements (téléphones portables, automobiles volantes) de l’Enchanteur Malambruno, le grand ennemi de Don Quichotte.

A l’Enchanteur, esprit du mensonge, s’oppose l’Esprit de Vérité qui apparaît à Descartes lors de la nuit de songes de 1619 (Don Quichotte avait 14 ans )

http://singulier.info/rrr/2-rdes1.html

« Là-dessus, doutant s’il rêvait ou s’il méditait, il se réveilla sans émotion et continua, les yeux ouverts, l’interprétation de son songe sur la même idée. Par les poètes rassemblés dans le recueil il entendait la révélation et l’enthousiasme, dont il ne désespérait pas de se voir favorisé. Par la pièce de vers « Est et non » /d/, qui est « Le oui et le non » de Pythagore (10), il comprenait la vérité et la fausseté dans les connaissances humaines et les sciences profanes. Voyant que l’application de toutes ces choses réussissait si bien à son gré, il fut assez hardi pour se persuader que c’était l’esprit de vérité qui avait voulu lui ouvrir les trésors de toutes les sciences par ce songe. Et comme il ne lui restait plus à expliquer que les petits portraits de taille-douce qu’il avait trouvés dans le second livre, il n’en chercha plus l’explication après la visite qu’un peintre italien lui rendit dès le lendemain « 

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