L’ordre venu de la pierre : TU DOIS CHANGER TA VIE

Peter Sloterdijk a choisi le titre de son livre « Tu dois changer ta vie » d’après un poème de Rilke « Torse archaïque d’Apollon « 

http://la-philosophie-au-programme.blogspot.com/2014/01/rilke-sloterdijk-tu-dois-changer-ta-vie.html

« TORSE ARCHAIQUE D’APOLLON

Nous n’avons pas connu sa tête prodigieuse
où les pupilles mûrissaient. Mais son torse
encore luit ainsi qu’un candélabre
dans lequel son regard, vrillé vers l’intérieur,

se fixe et étincelle. Sinon, tu ne serais
ébloui par la poupe du sein, et la légère
Avolte des reins ne serait parcourue du sourire
qui s’en va vers ce centre où s’érigea le sexe.

Et la pierre sinon, écourtée, déformée,
serait soumise sous le linteau diaphane des épaules
et ne scintillerait comme fourrure fauve

ni ne déborderait de toutes ses limites
comme une étoile : car il n’y est de point
qui ne te voie. Tu dois changer ta vie. »

Voici ce que dit Sloterdijk :

« Ce qu’il y a de mystérieux en elle, ce n’est pas seulement le fait que rien ne la prépare, sa soudaineté. “Tu dois changer ta vie” – cela semble provenir d’une sphère dans laquelle on ne peut émettre aucune objection. On ne peut pas décider non plus de quelle position est prononcée cette phrase, mais sa verticalité absolue ne fait aucun doute. On ne sait pas si ces mots jaillissent tout droit du sol pour me barrer le chemin à la manière d’un pilier, ou s’ils tombent du ciel pour transformer le sol devant moi en un abîme, si bien que mon pas suivant devrait déjà s’inscrire dans cette vie transformée que l’on réclame.”

Cette « sphère dans laquelle on ne peut émettre aucune objection » est le plan spirituel , ou le « est «  cède la place au « doit être « 

C’est aussi dans le splendide film « High Noon » que l’opposition , ou dualité , fondamentale entre plan vital et plan spirituel est mise en scène :

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/05/26/brunschvicgraisonreligion-exemple-3-des-oppositions-fondamentales-high-noon-de-fred-zinneman-1952/

Le shérif Will Kane (Gary Cooper) qui vient de se marier , quitte sa jeune épouse non pas pour une vaine gloriole, ou pour se soumettre au commandement d’un Dieu imaginaire ( c’est sa femme qui en tant que quaker est « croyante ») mais au nom du « Il le faut » , caractéristique du plan de l’Idée.

Un autre exemple de cette dualité est celui du vieux Marine dans le splendide poème de Coleridge « Rime of the ancient mariner « 

https://mathesisuniversalis.wordpress.com/2015/05/27/brunschvicgraisonreligion-exemple-4-des-opositions-fondamentales-le-dit-du-vieux-marin-de-coleridge/

Qu’est ce qui rapproche ces deux personnages si dissemblables, le shérif du film de Fred Zinneman et le vieux marin de Coleridge ? c’est qu’au retour de son errance solitaire parmi les sortilèges des mers, le marin se détourne de la maison du marié de même que Will Kane juste marié se détourne du mariage pour affronter les bandits de Miller : or le plan vital est celui de la génération donc tous deux si dissemblables qu’ils soient méprisent le plan vital des générations qui se succèdent.

« Tu dois changer ta vie » exprime la prédominance du plan du « Il le faut » , du « devoir être « , sur le plan du simple fait, du « c’est ainsi »: il est précédé par l’énigmatique :

« Car il n’y est de point qui ne te voie »

qui évoque la vision de l’Apocalypse 4, les quatre êtres « remplis d’yeux devant et derrière «  , qui dérivent de la vision d’Isaie :

http://saintebible.com/isaiah/6-2.htm

http://saintebible.com/revelation/4-8.htm

Malgré sa construction sybilline, le mouvement du poème peut se résumer ainsi :

le reliquat de la statue archaïque (il ne reste que le torse) luit , illumine celui qui l’a regarde, et son regard étincelle, vrillé vers l’intérieur (car le visage de la statue, avec les yeux’, a disparu) . Car sinon la pierre de la statue ne déborderait pas toutes ses limites. (Mais ce n’est pas le cas, dans le monde des faits) car il n’y est de point qui ne te voie, dans ce regard vrillé vers l’intérieur, tout »point » est regard et te voit. (Donc) tu dois changer ta vie : ce plan de l’oeuvre d’art où tout point est regard dirigé vers toi excède toute limite, toute finitude et transcende complètement le plan du monde où se déroule ce que tu appelles ta vie personnelle et individuelle . Dans le monde chacun met sa vie personnelle et particulière au dessus de tout, mais il y a un plan supérieur au monde, le monde suprasensible du « devoir être », de l’obligation (appelée obligation morale ici bas) , un plan spirituel auquel donne accès l’œuvre d’art, qui ne se limite pas à la pierre tirée du monde qui la constitue, mais déborde toute limite. Ce que tu appelles ta vie est une de ces limites qui sont débordées par l’oeuvre d’art , donc si tu médites correctement , ainsi que te l’enseigne le poème, sur l’oeuvre d’art même brisée qu’est la statue antique, tu sais que cette limite qu’est ta vie peut être niée et « changée » . Et c’est seulement parce qu’il y a ce plan du « il faut », du « tu dois » que ce monde de ta vie factuelle n’est pas le dernier mot :

TU DOIS CHANGER TA VIE .

justement parce que ta vie telle qu’elle se déroule dans le monde des faits, n’est pas le dernier mot, il y a un monde supérieur au delà , le monde du « tu dois »

Le poème ne dit au fond pas autre chose que la fin de la phénoménologie de l’Esprit de Hegel, qui était tirée d’un poème de Schiller , il me semble, tout au moins la dernière ligne :

« Leur conservation, sous l’aspect de leur être-là libre se manifestant dans la forme de la contingence, est l’histoire ; mais sous l’aspect de leur organisation conceptuelle, elle est la science du savoir phénoménal. Les deux aspects réunis, en d’autres termes l’histoire conçue, forment la récollection et le calvaire de l’esprit absolu, l’effectivité, la vérité et la certitude de son trône, sans lequel il serait la solitude sans vie ; et c’est seulement ”du calice de ce royaume des esprits que monte jusqu’à lui l’écume de sa propre infinité » »

https://fr.m.wikisource.org/wiki/Poésies_de_Schiller/L’Amitié

« Point «  est une notion mathématique, donc une Idée , qui n’est pas. Un point a une extension nulle, il n’y a pas de point dans le monde, un point se situe sur le plan de l’Idée, où tout est regard, dirigé vers « toi », et ce regard est justement l’obligation dont parlait Emmanuel Lévinas

https://journals.openedition.org/questionsdecommunication/2196

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