Ingmar Bergman : l’oeuf du serpent (1977) vostfr : qu’est ce que la Révolution ?

Dans cette page il n’y a que la vo de ce film remarquable, de ce chef d’oeuvre :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/loeuf-du-serpent-ingmar-bergman-1977/

mais il existe maintenant la version vostfr sur YouTube :

(Il y a même deux fois la durée du film)

J’ai écrit deux articles sur ce film très important , d’une part à cause de sa qualité propre, d’ autre part parce qu’il donne à réfléchir sur ce qu’était réellement le nazisme et ce qu’en furent les « causes » (à supposer que ce terme s’applique ici):

https://mathesisuniversalis.wordpress.com/prima-della-rivoluzione-loeuf-du-serpent/

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/bergman-loeuf-du-serpent-la-peur-suintait-des-paves-de-berlin/

Que dit la « confession » du Pr Hans Vergerus aux dernières minutes du film sur ses travaux et expériences ? Il s’agit de développer la connaissance « technique » sur les états psychiques et sociaux des individus de manière à les influencer , de manière à procéder à des manipulations sur les masses visant à supprimer les aspects destructeurs de la psyché humaine et à favoriser les aspects constructeurs . On en reste là au niveau des religions , enlisées sur le plan vital , qui elles aussi se mêlent du fonctionnement des sociétés. Car on en reste au niveau psychique, qui fait partie du plan vital, mais l’on ne se soucie pas du plan spirituel.

Dans sa tirade « apocalyptique », juste avant de se suicider avec du cyanure, Hans Vergerus « prédit » l’échec , qui a réellement eu lieu, du coup d’Etat de Hitler en 1923 : il est clair que les brutes nazies, qui étaient loin d’être tous des « intellectuels » de haute volée , ils étaient plutôt des combattants de la guerre de 14-18 aigris par la défaite, avec l´habitude d’affronter le feu et le « courage physique » qui va avec, et pour une partie d’entre eux (Himmler notamment ) un « bric à brac «  occultiste où la croyance à la réincarnation voisinait avec de fausses connaissances historiques . La surestimation par tous de l’importance du rôle de l’homme blanc (ou plutôt aryen, c’est à dire selon eux l’homme blanc non juif) s’expliquait par les pouvoirs accordés aux pays d’Europe par la science, qui d’ailleurs ne s’expliquait pas par une soi-disant supériorité raciale de l’humanité aryenne (ce qui était la conception nazie) mais par une influence conjuguée à la période précédant immédiatement le 17ème siècle, de certains aspects du christianisme ainsi que de la philosophie grecque platonicienne, en rupture avec l’aristotélisme médiéval qui concernait aussi bien les Latins que les arabes et hébraïsants .

Comme le dit fort justement Brunschvicg dans « L’humanisme de l’Occident « :

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/ecrits_philosophiques_t1/ecrits_philosophiques_t1.html

« C’est de Descartes que date le retour à la spiritualité pure par laquelle Platon avait mis en évidence le caractère de la civilisation occidentale : « Toutes les sciences (écrit-il dans la première des Règles pour la direction de l’esprit), ne sont rien d’autre que la sagesse humaine, laquelle demeure toujours une et identique, tout en s’appliquant à divers sujets, sans se laisser différencier par eux, plus que la lumière du soleil par la variété des choses qu’elle éclaire. » Mais l’humanisme de la sagesse ne manifestera toute sa vertu dans la recherche de la vérité, que s’il a conquis, par une ascèse préalable, sa liberté totale à l’égard des préjugés de la conscience collective. De cette ascèse, Descartes sera redevable aux Essais de Montaigne.

C’est un usage d’accabler Montaigne sous le grief de scepticisme sans se demander de quoi et pourquoi il est sceptique. Nul pourtant n’a eu un sens plus scrupuleux et plus profond de la vérité. « On reçoit la médecine comme la géométrie », écrit-il ; et d’un mot il écarte les superstitions ridicules, les pratiques occultes, qui apparentent le XVIe siècle au Moyen âge, et qui, même plus tard, font de Bacon, malgré ses prétentions à la méthode, l’un des plus complets et l’un des plus déconcertants parmi les exemplaires de la crédulité humaine. A aucun moment l’enthousiasme que Montaigne professe pour les lettres antiques, ne le détourne de mettre au jour les contradictions ruineuses des doctrines que la Grèce nous a transmises en matière de logique et de physique, de métaphysique et de morale. Montaigne va plus loin encore : il tire des guerres de religion l’effroyable « moralité » qu’elles comportent ; il a le courage d’insister, au début de son Apologie de Raimond Sebond, sur le contraste, qu’on dirait diabolique, entre le christianisme tel qu’il se prêche et la chrétienté telle qu’elle vit.

Il ne faut donc point se laisser tromper par l’attitude d’ironique réserve, que Montaigne étendra, des affirmations téméraires où s’aventurent philosophes et théologiens, aux négations sommaires que la Renaissance leur a parfois opposées. On ne trouvera point chez Montaigne cette « fausse humilité », masque de l’orgueil, qui refuse à la raison l’accès de problèmes qu’elle déclare impénétrables pour la faiblesse humaine, puis qui, tout d’un coup, se prévaudra d’inspirations ou de traditions auxquelles le caprice seul a pu conférer une apparence d’autorité. Si Montaigne évite de s’égarer dans les hauteurs où il pourrait aborder de front les formules transcendantes des dogmes, c’est pour en scruter les racines dans le sol humain, « trop humain », de notre propre histoire. Le crédit des lois repose, non sur la justice, mais sur la coutume qui en est, dira-t-il expressément, le fondement mystique. Et il n’y a pas, selon Montaigne deux psychologies, ou comme nous dirions aujourd’hui, deux sociologies, l’une en matière profane, l’autre en matière sacrée. La foi religieuse est d’essence géographique : « Nous sommes chrétiens à même titre que nous sommes ou Périgordins ou Alemans. »

Voici donc ce qui se dégage avec les Essais pour former comme la première assise du spiritualisme occidental : une histoire naturelle des croyances au surnaturel, cette histoire même que Fontenelle et Bayle, Hume et Voltaire, de nos jours enfin MM. Frazer et Lévy-Bruhl, poursuivent, embrassant un champ de plus en plus vaste, selon des procédés de plus en plus assurés. Les explications totales, celles qui apportent à l’homme la clé de n’importe quelle énigme, depuis la création du monde jusqu’à la survie ou la résurrection des morts, sont, pour reprendre le titre de l’excellent ouvrage de M. Daniel Essertier, des formes inférieures d’explication. Dieu n’a pu être élevé au-dessus du principe d’identité que par des hommes demeurés eux-mêmes au-dessous du seuil de la logique. Tout recours au primat de la tradition nous rejette donc dans le lointain de la « mentalité primitive », à partir de laquelle se déroule, ininterrompu, le tissu mystique, ou mystifiant pour parler plus exactement, des représentations collectives. Pas de peuple d’élection, pas de culte d’exception. Ce n’est pas défendre l’Occident que de plaider pour l’incarnation du Christ contre l’incarnation du Bouddha ; au contraire, le trait caractéristique des communautés orientales est que chacune met sa propre Église et sa propre orthodoxie en concurrence avec les Églises voisines et les orthodoxies rivales. Par delà les luttes perpétuelles des espèces éclate, aux yeux d’un observateur impartial et désintéressé, l’identité du genre. Et déjà Montaigne se plaisait à relever dans l’Apologie de Raimond Sebond, les étranges exemples de « similitudes et convenances » que « le nouveau monde des Indes occidentales » offre avec le nôtre, « présent et passé » : circoncision et croix, usage des mitres et célibat des prêtres. Il prenait à témoins les « cannibales » venus à Rouen du temps de Charles IX, pour se convaincre, et pour convaincre ses lecteurs, que « chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ».

Telle est la première perspective de la sagesse occidentale selon Montaigne, et telle déjà elle inquiétait la clairvoyance de Pascal. Mais, depuis Descartes, on ne peut plus dire que la vérité d’Occident tienne tout entière dans la critique historique et sociologique des imaginations primitives. Sortir de la sujétion de ses précepteurs, s’abstenir de lire des livres ou de fréquenter des gens de lettres, rouler çà et la dans le monde, spectateur plutôt qu’acteur en toutes les comédies qui s’y jouent, ce ne seront encore que les conditions d’une ascétique formelle. A quoi bon avoir conquis la liberté de l’esprit si l’on n’a pas de quoi mettre à profit sa conquête ? Montaigne est un érudit ou, comme dira Pascal, un ignorant ; dans le réveil de la mathématique il ne cherche qu’un intérêt de curiosité, qu’une occasion de rajeunir les arguties et les paradoxes des sophistes. L’homme intérieur demeure pour lui l’individu, réduit à l’alternative de ses goûts et de ses humeurs, penché, avec une volupté que l’âge fait de plus en plus mélancolique, sur « la petite histoire de son âme ». Or, quand Descartes raconte à son tour « l’histoire de son esprit », une tout autre perspective apparaît : la destinée spirituelle de l’humanité s’engage, par la découverte d’une méthode d’intelligence. Et grâce à l’établissement d’un type authentique de vérité, la métaphysique se développera sur le prolongement de la mathématique, mais d’une mathématique renouvelée, purifiée, spiritualisée, par le génie de l’analyse.

Le propre de la sagesse cartésienne, c’est qu’elle accepte dès l’abord, comme bienfaisante el salutaire, l’épreuve du doute de Montaigne. Si l’on réserve le point qui concerne la substance psychique et qui demeure comme une digression par rapport aux thèses essentielles du cartésianisme, aucun des dogmes enseignés par l’autorité, aucun des principes dont l’École faisait la pétition, n’intervient pour altérer la rationalité parfaite du lien entre la méthode et le système. Une même présence de lumière intérieure fait de l’existence du moi pensant et de l’existence du Dieu infini les moments d’une seule intuition : elle a sa racine dans la clarté et dans la distinction de la mathématique « pure et abstraite » ; elle a son application dans la clarté et dans la distinction d’une physique mathématique qui explique les phénomènes de l’univers comme objets de la géométrie spéculative. Le mécanisme de la nature et l’autonomie de l’esprit sont les deux faces solidaires de la science que l’homme constitue lorsque, attentif à lui-même, il déroule, par la seule spontanéité de son intelligence, les « longues chaînes de raisons », dont il appartient à l’expérience de prouver qu’elles forment en effet la trame solide des choses, indépendamment des apparences qu’y adjoint l’animalité des sens ou de l’imagination.

Cette intériorité de la pensée à la vérité, voilà quelle sera désormais la seconde assise, l’assise définitive, du spiritualisme occidental. Il y a presque trois siècles que le Discours de la méthode a terminé, décidément, le Moyen âge post-aristotélicien ; et depuis trois siècles le type de vérité, créé par l’avènement de la physique mathématique, n’a cessé, à mesure qu’il croissait en valeur objective, d’approfondir sa raison d’être, par un double appel aux initiatives humaines de l’invention analytique et de la technique expérimentale. Le savant prend conscience que son univers est d’autant plus réel qu’il s’éloigne davantage des apparences immédiates, des données sensibles, pour ramener des faits, toujours plus minutieusement précisés, à un réseau d’équations, toujours plus dense. Le langage mathématique, qui pouvait d’abord sembler si abstrait, pour ne pas dire si étrange, en face des aspects infiniment variés de la nature, est pourtant le seul dans lequel nous savons qu’elle accepte de répondre effectivement aux questions qui lui sont posées, le seul donc par quoi l’homme, acquérant la dignité de vérité, soit assuré de s’élever, par delà l’ordre de la matière et l’ordre de la vie, jusqu’à l’ordre de l’esprit.« 

Mais Hans Vergerus dit aussi autre chose, une vérité profonde, à la fin du film , avant de se tuer : c’est qu’en 1923 les allemands, qui viennent de sortir de la guerre, sont encore trop affaiblis , trop « humiliés et offensés », pour faire une véritable Révolution. Mais il prédit de qui se passera 10 ans plus tard , en 1933, et qui est effectivement arrivé : c’est que les enfants de 1923 seront devenus des hommes jeunes, et que leur énergie et leur « idéalisme » déclenchera la « Révolution «  qui fera trembler l’ordre ancien sur ses bases et précipitera par terre la « vieille civilisation « . Le mot « Révolution «  évoque en effet le tour complet de l’aiguille de l’horloge autour du cadran , et par là même la vieille conception « cyclique » du temps propre aux sagesses païennes. La conception linéaire du temps historique est celle du christianisme. Faire la Révolution c’est donc casser tous les « progrès de l’Histoire «  et revenir au commencement, à l’hypothétique instant zéro. Le nazisme est donc bien, comme le léninisme communiste, une Révolution, plutôt qu’une variante de fascisme. Et le macronisme , qui vise (en paroles grandiloquentes et parfaitement hypocrites ) à remplacer « l’ancien monde » par le « nouveau monde », en serait une, s’il ne s’effondrait dans le ridicule, surtout après l’affaire Macron-Benalla.

Seulement Descartes a justement décrit le « Nouveau monde » au chapitre Vi de son ouvrage « Le monde ou traité de la lumière »:

http://classiques.uqac.ca/classiques/Descartes/extraits/le_monde/le_monde.doc

« Permettez donc pour un peu de temps à votre pensée de sortir hors de ce Monde pour en venir voir un autre tout nouveau que je ferai naître en sa présence dans les espaces imaginaires, Les philosophes nous disent que ces espaces sont infinis et ils doivent bien en être crus puisque ce sont eux-mêmes qui les ont faits. Mais afin que cette infinité ne nous empêche et ne nous embarrasse point, ne tâchons pas d’aller jusques au bout, entrons-y seulement si avant que nous puissions perdre de vue toutes les créatures que Dieu fit il y a cinq ou six mille ans ; et après nous être arrêtés là en quelque lieu déterminé, supposons que Dieu crée de nouveau tout autour de nous tant de matière que, de quelque côté que notre imagination se puisse étendre, elle n’y aperçoive plus aucun lieu qui soit vide. »

Le « nouveau monde » évoqué par Descartes c’est simplement le « monde véritable «  de Brunschvicg dans « Raison et religion », le monde des équations de la physique up-to-date, c’est à dire la Relativité générale métissée des découvertes quantiques ( « quantum relativity » comme on l’appelle) ; il ne faut pas se laisser piéger par l’expression « espaces imaginaires » qui sont rien moins qu’imaginaires : ce sont maintenant les espaces hilbertiens à nombre infini de dimensions et cela devient des ∞-topoi ou ∞-catégories dans les développements les plus poussés

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/01/11/scienceinternelle-l∞-topos-s-spaces-joue-dans-le-domaine-des-∞-categories-le-role-du-1-topos-set-dans-le-domaine-des-categories/

Et Descartes termine le chapitre VI par :

« Si j’y mettais la moindre chose qui fût obscure, il se pourrait faire que parmi cette obscurité il y aurait quelque répugnance cachée dont je ne me serais pas aperçu, et ainsi que, sans y penser, je supposerais une chose impossible; au lieu que, pouvant distinctement imaginer tout ce que j’y mets, il est certain qu’encore qu’il n’y eût rien de tel dans l’ancien monde, Dieu le peut toutefois créer dans un nouveau : car il est certain qu’il peut créer toutes les choses que nous pouvons imaginer. »

Dommage pour le Maître de l’Elysée qui aime tellement les rappeurs qu’il le reçoit dans son palais , et les marocains aux pectoraux et biceps taillés par la gonflette, qu’il en fait ses collaborateurs, avec permission de tabasser les manifestants à terre en se déguisant en policiers; puisque paraît il il aime tant la philosophie, il aurait bien dû connaître ce texte cartésien.

Un livre dont « Raison et religion «  de Brunschvicg, paru en 1939, donne la véritable dimension :

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/raison_et_religion/brunschvicg_raison_et_religion.doc#c2

« Pour Descartes, il n’y a rien à considérer dans l’univers sinon des mouvements susceptibles de se résoudre en mouvements élémentaires qui permettent d’en rendre compte selon les lois d’une composition simplement additive, pourvu qu’on pose en règle que tout mouvement se poursuit spontanément en ligne droite et avec une vitesse uniforme. Tandis que le mouvement, tel que l’envisageaient les philosophes à l’ancienne mode, s’arrêtait de lui-même, puisque l’aspiration au repos était de l’essence de sa nature, qu’il ne pouvait se prolonger que par une sorte de violence exercée d’en haut, l’univers cartésien se suffit à soi sur le plan horizontal du mécanisme, englobant les phénomènes P038 célestes au même titre que les phénomènes terrestres, ne laissant d’ailleurs aucun privilège de référence centrale à la planète que nous habitons. « Si on s’imagine qu’au-delà des cieux il n’y a rien que des espaces imaginaires, et que tous ces cieux ne sont faits que pour le service de la terre, ni la terre que pour l’homme, cela fait qu’on est enclin à penser que cette terre est notre principale demeure, et cette vie notre meilleure ; et qu’au lieu de connaître les perfections qui sont véritablement en nous, on attribue aux autres créatures des imperfections qu’elles n’ont pas, pour s’élever au-dessus d’elles et en entrant en une présomption impertinente, on veut être du conseil de Dieu, et prendre avec lui la charge de conduire le monde, ce qui cause une infinité de vaines inquiétudes et fâcheries » « 

« Le renversement de perspective qu’entraîne avec soi l’avènement de la physique moderne s’exprime d’un mot : la nature conduisait à la surnature ; elle conduit désormais à l’esprit. Pour les enfants comme pour les primitifs, la vérité réside dans les choses ; l’homme la reçoit du dehors comme l’œil la reçoit du soleil, si bien qu’à mesure que les choses s’éloignent de la source de l’être la connaissance dont elles sont l’objet perd elle-même de sa plénitude et de sa pureté. C’est un lieu commun de la tradition péripatéticienne que la science des réalités célestes est une science du nécessaire, les âmes des astres, toutes proches de la perfection divine, participent à l’infaillibilité de l’absolu ; la science des P039 réalités sublunaires, où la nature est sujette aux mêmes défaillances que le grammairien et le médecin, est simplement la science du général, qui n’exclut pas l’exception fortuite des erreurs et monstruosités. Or voici qu’à la construction verticale, dogmatique et fragile puisqu’elle suspend l’équilibre de l’architecture à la pétition de son principe suprême, succède la conscience du progrès que l’esprit accomplit effectivement. Le foyer de lumière immatérielle a passé du dehors au dedans.« 

« La révolution a donc été totale dans l’ordre religieux comme dans l’ordre profane. Ce n’est pas une solution nouvelle du problème que Descartes apporte, c’est une autre manière d’en définir les termes. Non certes que les lecteurs de Descartes n’eussent déjà rencontré la formule chez saint Augustin : Deus intimior intimo meo ; mais, éclectique impénitent, saint Augustin ne la sépare pas de la formule contraire ; tout l’effet de la réflexion en profondeur se trouve immédiatement compromis, radicalement détruit par l’imagination en hauteur : Deus superior summo meo (Confessions, III, 6).
D’une semblable faute nous ne saurions soutenir que Descartes lui-même soit exempt. Pour avoir proscrit prévention et précipitation, il n’est pas sûr qu’il y ait échappé. Particulièrement, dans le domaine limitrophe de la théologie où il se sent menacé ou, si l’on préfère, surveillé quant à la libre diffusion de sa doctrine, Descartes apparaît moins préoccupé de suivre jusqu’au bout les exigences de la méthode que d’y parer par un habile détour d’exposition. Du Dieu intérieur que manifeste la fécondité infinie de l’esprit dans le développement de l’analyse mathématique, il passe brusquement au Dieu dont la volonté uniforme et constante P040 se traduit par la détermination des lois primordiales de la mécanique. Et je ne parle pas du désaveu au moins apparent de la cosmologie copernicaine dans Les principes de la philosophie, ni des précautions de sa Correspondance, encore aggravées pour la postérité par les retouches et les additions que Clerselier y introduira de son autorité privée.
Mais, pour le profit de notre méditation actuelle, peu importent les résistances que Descartes s’oppose à lui-même, et grâce auxquelles certains commentateurs, en s’attachant à la lettre de quelques textes, ont pu tenter de le tirer en arrière de notre civilisation.« 

Donc c’est dit : les « espaces imaginaires «  , qui sont des Idées mathématiques, des ∞-catégories, sont bien plus réels que
« ces espaces infinis dont le silence éternel m’effraie «  .
D’ailleurs Brunschvicg commence ce chapitre II par :

« Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. Qu’elle soit destinée à traduire l’impression propre de Pascal, ou qu’elle soit placée dans la bouche du libertin que l’auteur des Pensées travaille à convertir, la phrase du manuscrit posthume dénonce avec un éclat singulier ce qu’on pourrait appeler le mal de l’époque. L’éternel et l’infini, qui d’eux-mêmes paraissent faits pour conduire l’homme vers un Dieu lui-même éternel et infini, semblent l’en éloigner et l’en détourner. Comment comprendre cela ? Devant les révélations prodigieuses que l’astronomie moderne avec les conceptions rationnelles de Copernic et les découvertes télescopiques de Galilée lui apportait, il est arrivé que l’homme a perdu le contact de son monde, d’un univers restreint à la portée de ses sens, et qui lui parlait un langage familier. Tout y était expliqué par son intérêt, et derrière la gravité trompeuse d’un réalisme finaliste et théocentrique se développait, à l’abri d’une fausse sécurité, l’imagination anthropomorphique des peuples enfants. De même que le problème religieux se met différemment en équation suivant le niveau où le moi se considère, de même la conception du rapport entre la nature et Dieu se transforme suivant la norme de vérité à laquelle on se réfère.
Que la physique n’ait eu que l’apparence d’un savoir positif tant qu’elle n’était pas en possession de ces instruments que sont conjointement la coordination mathématique et la technique expérimentale, nous le savons assurément ; mais nous le savons seulement depuis trois siècles, bien court intervalle dans l’histoire de la planète et même de ses habitants humains, depuis le moment où la raison a pris conscience d’une méthode qui lui permet de mordre sur le réel en même temps que prenaient leur P034 forme définitive les victoires les plus mémorables de l’intelligence : découverte du principe d’inertie, composition mécanique des mouvements, identité de la matière céleste et de la matière terrestre »

Dans ces lignes extraordinaires Brunschvicg utilise le terme « révolution »

« La révolution a donc été totale dans l’ordre religieux comme dans l’ordre profane« 

Mais qui ne voit que ce bouleversement dans l’ordre de l’esprit, ce « déplacement dans l’axe de la vie religieuse » est tout autre chose que la Révolution vitale, nazie ou communiste ou islamique, dans l’Iran de 1978 ?

Quoiqu’il en soit Hans Vergerus se trompe sur un point :la Révolution sera faite dix ans plus tard, en 1933, par ces brutes vociférantes et incultes qu’il méprise tant et qui devaient ressembler aux « gardiens de la Révolution » de Khomeiny.

Il ne faudrait pas trop surestimer la thèse implicite qui semble se dégager du film de Bergman : que le nazisme est Le création d’apprentis sorciers « scientifiques », auxquels il aurait échappé comme le Golem échappe aux rabbins qui le créent dans la légende kabbaliste ou talmudique. D’ailleurs l’entreprise de manipulation psychique de Vergerus n’est pas représentative de la science véritable, qui comme le dit Brunschvicg conduit « non pas à la surnature «  comme l’ancienne physique aristotélicienne , » mais à l’esprit « .

Non pas au Surhomme, pas plus qu’à la « Singularité » apocalyptique de Ray Kurzweil, ou à « Terminator » mais à l’homme spirituel , qui ne se prosterne pas devant les derniers smartphones.

David Carradine, Heinz Bennent

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