Coleridge : le dit du vieux marin, un poème qui est aussi un récit initiatique

Ce poème est avec deux autres : Christabel et Kubla khan issu de « l’année miraculeuse » , période de fécondité miraculeuse dans la vie du poète. J’ai déjà écrit ce commentaire à son propos :

https://mathesisuniversalis.wordpress.com/2015/05/27/brunschvicgraisonreligion-exemple-4-des-opositions-fondamentales-le-dit-du-vieux-marin-de-coleridge/

où j’ai trouvé en lui le thème qui est aussi celui de ce blog : l’opposition entre le plan vital (le monde) et le plan spirituel . Il s’agit aussi de la première opposition fondamentale dans « Raison et religion » de Brunschvicg, qu’il appelle opposition entre « Moi vital et Moi spirituel « 

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/brunschvicg-raison-et-religion/

La dualité est facile à observer : le plan vital est signifié par la « maison du marié » où se déroulent les noces et qui apparaît dès le début du poème , en strophe 2 :

http://www.ironmaidencommentary.com/?url=album05_powerslave/rime/rime01&lang=fra&link=albums#start

« De la maison du Marié les portes sont
Ouvertes, et je suis de ses proches parents ;
Les convives sont là, et déjà on festoie :
Allons ! n’entends-tu pas ce joyeux tintamarre ? »

ainsi qu’à la fin :

http://www.ironmaidencommentary.com/?url=album05_powerslave/rime/rime07&lang=fra&link=albums#start

« Quel bruyant tintamarre à cette porte éclate !
Les invités des noces sont là rassemblés !
Sous la charmille du jardin, la mariée
Et les demoiselles d’honneur gentiment chantent :
Écoute donc la petite cloche du soir
Dont le clair tintement m’ordonne de prier !« 

entre temps le vieux marin a raconté à l’invité des noces le voyage sur les mers :

« Ô Invité des Noces ! cette âme fut seule
Sur une immense, immense mer ; c’était
Une solitude telle que Dieu lui-même
Semblait à peine encore y demeurer présent.« 

Et l’invité des noces «  se détourne de la maison du marié » :

« Le Marin, dont l’œil est brillant,
Dont les ans ont blanchi la barbe,
S’éloigne : l’Invité des Noces, maintenant,
Tourne le dos à la maison du marié.

D’étonnement frappé, il part comme quelqu’un
Dont la raison se trouble et s’égare le sens :
C’est un homme alourdi d’une triste science
Qui de son lit surgit le lendemain matin.« 

Qu’est ce que cela signifie ?

Les noces symbolisent le plan vital de la génération par le sexe, dans le mariage . La mer représente la vie dans le monde, non spirituelle , vie qui isole …

Mais dans ce voyage sur les mers se produit, dès la fin de la première partie, un événement capital : le meurtre de l’Albatros par le Marin :

« Au bout d’un certain temps parut un Albatros ;
Vers nous l’oiseau venait à travers le brouillard ;
Et comme si c’eût été une âme chrétienne,
Au nom du Seigneur Dieu nous le hélâmes tous.« 

« « Que Dieu te sauve, vieux Marin,
De ces démons qui de la sorte te tourmentent !
Mais toi, pourquoi me regarder ainsi ? » – D’un coup
D’arbalète, cet ALBATROS, je l’abattis.
 »

Qu’est ce qui est signifié là ? Le poème est généralement lu comme l’expiation du vieux marin pour ce meurtre de l’Albatros. Et la terminologie chrétienne de Coleridge va dans ce sens.. mais il n’y a là nulle expiation d’un « péché originel » comme on va le voir maintenant :

L’Albatros « aux ailes de géant qui l’empêchent de marcher » symbolise la nature supérieure du marin , son « Moi spirituel » qui lui permet de réaliser la jonction avec le plan supérieur, spirituel, qui est envisagé ici comme le monde des Idées de Platon, appelé par Malebranche « Étendue intelligible «  en Dieu , où résident les Idées . Le meurtre de l’Albatros signifie donc le meurtre de la nature spirituelle : tout lien avec le monde spirituel est rompu , et le marin se retrouve seul sur l’immense mer, au milieu des autres marins, mais seul , et le voyage prend à partir de là une tournure cauchemardesque, mais il n’y a là nulle expiation pour une « culpabilité » originelle , simplement les événements qui se produisent ne sont rien d’autre que «  l’explicitation » de la mort de l’Albatros : la nature supérieure étant « anéantie «  (volontairement ou non?) seul reste le monde sensible (la mer) et le monde spirituel est comme s’il n’était pas .

Le poème ne décrit pas « l’expiation » pour le meurtre de l’Albatros, il raconte le cours de la vie ( le voyage sur les mers) après que le Moi spirituel ait disparu.
La pure et simple vie « ralentit » , ce qui est symbolisé par l’absence de vent :
« Puis la brise tomba, les voiles faséièrent,
Nous fûmes plongés dans la plus noire tristesse ;
Et nous ne parlions plus qu’à seule fin de rompre
Le grand silence de la mer !« 

« De l’eau, de l’eau, de l’eau de toutes parts, et toutes
Nos planches, de chaleur, se contractaient ; de l’eau,
De l’eau, de l’eau de toutes parts,
Et pas la moindre goutte que nous puissions boire.

Jusques aux profondeurs qui pourrissaient : ô Christ !
De pareilles horreurs sont-elles donc possibles ?
Oui, des êtres visqueux, tout en pattes, grouillaient
Sur la putridité de cette mer visqueuse« 

Les autres marins maudissent celui qui a tué l’Albatros : «  celui qui cherche deviendra l’ennemi des gens de sa maison »

« Et moi, j’avais commis l’action infernale,
L’action qui, bien sûr, leur porterait malheur :
Car tous affirmaient que j’avais tué l’oiseau
Grâce à qui la brise soufflait. Ah, misérable,
Disaient-ils, misérable, avoir tué l’oiseau
Grâce à qui la brise soufflait !« 

« Ah ! malédiction ! quels malveillants regards
Ils me lançaient, eux tous, les jeunes et les vieux !
A la place de la croix, ce fut l’Albatros
Que désormais l’on vit à mon cou suspendu.« 

La Croix est ici le symbole de la « croisée du temps et de l’éternité », du monde horizontal et du plan supérieur vertical.

Les autres marins meurent tous et le vieux marin se retrouve emprisonné dans une solitude spectrale :

« Quatre fois cinquante hommes, jusqu’alors vivants,
(Je n’entendis ni soupirs, ni gémissements)
Lourdement, avec un bruit sourd, masses sans vie,
S’écroulèrent l’un après l’autre.« 

« Tous ces hommes, et tous si beaux !
Tous ils étaient étendus, morts :
Et des millions d’êtres visqueux
Continuaient à vivre ; et je vivais comme eux.« 

A partir de la cinquième partie, la situation cauchemardesque s’améliore : c’est que le marin a «de nouveau  licence de prier » à la fin de la partie 4:

« A l’instant même, j’eus licence de prier ;
Et de mon cou enfin d’un lourd faix délivré,
Le corps de l’Albatros chut, et il s’enfonça
Comme s’il eût été tout de plomb, dans la mer.« 

Cette « nouvelle possibilité de décollage » coïncide avec la vision des « serpents de mer » :

« Par delà l’ombre du navire,
J’observais les serpents de mer ; ils se mouvaient
En des sillages d’une éclatante blancheur ;
Et, lorsqu’ils émergeaient, la lumière enchantée
Derrière eux retombait en blanchâtres paillettes.

Dans l’ombre même du navire,
J’admirais leurs riches parures :
Bleus, et d’un vert lustré, et d’un noir de velours,
Se lovant, ils nageaient ; chacun de leurs sillages
Sur les flots traçait comme un éclair de feu d’or.

Ô joie en ces êtres vivants ! aucune langue
Ne saurait dignement célébrer leur beauté :
De mon cœur, à leur vue une source d’amour
Jaillit ; sans m’en rendre compte, je les bénis !
Sans doute mon bon ange eut-il de moi merci,
Puisque, sans m’en rendre compte, je les bénis.« 

Les serpents symbolisent sans doute l’énergie vitale sexuelle . La vie de Coleridge ne fut pas un long fleuve tranquille : il eut un mariage très malheureux, et bascula dans la drogue.

A partir de la cinquième partie les bénédictions du sommeil et la pluie reviennent :

« OH ! le sommeil ! bienfait délicieux, chéri
De tout être animé, d’un pôle à l’autre pôle !
Grâces en soient rendues à la Vierge Marie !
C’est elle qui du Ciel versa le doux sommeil
Qui vint s’insinuer jusqu’au fond de mon âme.

Les baquets disposés, absurdes, sur le pont,
Qui, vides, si longtemps étaient demeurés,
Je rêvai qu’ils étaient débordants de rosée ;
Et quand le m’éveillai, oh ! miracle ! il pleuvait.« 

Le vent revient, et rompt l’immobilité spectrale du navire :

« Et l’air supérieur soudain se mit à vivre !
Et cent drapeaux de feu brillèrent,
Flottant et roulant en tous sens !
Et çà et là, et en tous sens,
Dansaient, entre les flammes, les étoiles blêmes

Et le vent, s’approchant, mugit plus fort encor,
Et ainsi que des joncs soupirèrent les voiles ;
Une onde ruissela d’un seul nuage noir,
Au bord duquel brillait la Lune.« 

Le thème de l’expiation et de la pénitence reste présent en rêve : les âmes quittent les corps des marins morts et cèdent la place à de « célestes esprits »:

« « De toi j’ai peur, vieux matelot ! »
Tu peux te rassurer, ô Invité des Noces !
Ce n’étaient pas les âmes en peine, parties,
Qui dans ces corps étaient au logis revenues,
Mais un radieux vol de célestes esprits :« 

« Est-ce lui ? » disait l’une. « Est-ce vraiment cet homme ?
Au nom de celui-là qui sur la croix a périt !
Est-ce lui dont l’infâme arbalète tua
L’innocent Albatros ?

L’esprit qui, solitaire, ordonne
Dans le lointain pays des brumes et des neiges,
Aimait l’oiseau, qui aimait l’homme
Qui l’abattit avec un carreau d’arbalète.

L’autre était une voix plus douce,
Plus suave que la miellée :
Elle disait : « Longtemps l’homme a fait pénitence,
Et il n’a pas fini encore d’expier. »

Puis ce sont les scènes de la fin, le bateau revient au port et le vieux marin remet le pied en son propre pays :

« Je vis un troisième homme ; j’entendis sa voix :
C’est lui, c’est notre bon Ermite !
À pleins poumons il chante les hymnes sacrés
Que dans la solitude des bois il compose.
Lui me confessera ; il lavera mon âme
Mon âme que souilla le sang de l’Albatros.« 

« Je pris les avirons : alors l’Aide-pilote,
Qui, depuis ce jour-là, n’a plus toute sa tête,
Rit longtemps, trop longtemps, aux éclats, cependant
Que ses yeux révulsés roulaient sous ses paupières :
« Ah ! ha ! fit-il, ah ! ah ! je vois bien clairement
Que Messire Satan, à nager, se connaît. »

Et maintenant, enfin, dans mon propre pays,
J’avais remis le pied dessus la terre ferme !
De l’embarcation l’Ermite descendit ;
Il avait de la peine à demeurer debout.

Oh, oui ! confesse-moi ! saint homme ! »
L’Ermite, en m’entendant, éperdu, se signait.
« Dis vite, cria-t-il, dis vite, je te somme
De dire quelle sorte d’être humain tu es ! »

Le vieux marin a besoin de raconter son affreuse histoire à d’autres êtres humains et « sa parole possède un singulier pouvoir » : le Verbe intérieur n’est pas venu remplacer le Verbe-langage extérieur, ce qui veut dire que le lien avec le monde spirituel n’est pas restauré, seule reste l’angoisse , le spirituel n’est pas là pour « soigner » le psychisme malade :

« Cette carcasse-ci sur-le-champ fut tordue
Dans les affres d’une épouvantable agonie ;
Je dus tout aussitôt commencer mon récit ;
Lorsque je l’eus finis, la douleur me quitta.

Depuis lors, au moment le plus imprévisible,
L’angoisse, de nouveau, de mon être s’empare,
Et, tant que n’est pas dite mon affreuse histoire,
Ce cœur, qui est le mien, dans ma poitrine brûle.

Je vais, comme la nuit, de pays en pays ;
Ma parole possède un singulier pouvoir ;
Dès l’instant que j’ai vu paraître son visage,
Je connais à coup sûr l’homme qui doit m’entendre :
Je lui raconte mon histoire« 

Le vieux marin « choisit » ceux qui seront sensibles à son récit : ce sont ceux qui , instruits par lui, « se détourneront de la maison des noces », c’est à dire du plan vital:

« Le Marin, dont l’œil est brillant,
Dont les ans ont blanchi la barbe,
S’éloigne : l’Invité des Noces, maintenant,
Tourne le dos à la maison du marié.« 

L’amour universel que trouve, ou qu’entrevoit, le marin à la fin n’est autre que l’Amour- Agapé, opposé absolu d’Eros, amour limité au plan vital du sexe, sous un voile religieux et une croyance en un Dieu d’amour: le Dieu chrétien, Dieu de la vie qui a au dessus de lui le « Dieu qui est Esprit », l’Idée de l’Un:

« Adieu ! adieu ! mais je dois te dire ceci,
À toi, toi l’Invité de ce festin de Noces !
Celui-là qui vraiment aime bien, bien il prie
À la fois l’être humain, l’animal et l’oiseau.

Il prie encore mieux s’il aime mieux encor
Toutes les créatures, grandes et petites,
Car le Dieu de bonté, à qui nous sommes chers,
Les a toutes conçues et il les aime toutes. »

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/04/28/eros-est-la-negation-dagape/

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/04/27/le-mal-consiste-a-laisser-le-plan-vital-du-sexe-dominer-sa-conscience/

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/04/18/lamour-selevera-til-un-jour-mais-quel-amour-eros-ou-agape/

Le « voyage » de cauchemar sur la mer ( qui signifie le monde coupé de l’Esprit) débouche ainsi non sur un Intellect desséché, mais sur l’Amour universel, toutes ces souffrances n’auront pas été vaines.

Le poème de Coleridge est ainsi un récit symbolique de l’itinéraire initiatique de l’âme individuelle, seulement psychique et qui doit donc disparaître si l’Amour est vraiment atteint, vers l’Esprit.

Advertisements
This entry was posted in Anthroposophie, Cochet-Brunschvicg, Littérature-Poésie, Occident faustien, Ouvert : dualité plan vital-plan spirituel, Philosophie, Plan vital-plan spirituel, Religions, Science, mathesis, Symbolismes initiatiques. Bookmark the permalink.